Psychadélique

La chaleur qui règne dans l’amphithéâtre m’arrache un profond bâillement. À moins que le responsable de ma fatigue ne soit cette soirée qui s’est terminée au petit matin. J’essaie de me raccrocher à des mots, de griffonner quelques notes pour ne pas sombrer. Pourtant la voix du prof se fait de plus en plus distante et le brouhaha du lieu me berce. Si je fermais les yeux, juste une minute… rien qu’une minute… Je sais que cette solution me sera fatale. Alors je lutte. Chaque battement de paupière m’épuise un peu plus. Le tracé de mon stylo se fait plus hasardeux, les lignes de mon cahier s’entrelacent, mon cœur cogne plus fort comme pour me secouer de l’intérieur.

Le cours du jour ne me passionne pas. Je crois entendre d’une oreille distraite le prof parler du stade anal chez le petit enfant. Trois mois que j’ai commencé mes études de psychologie et déjà je regrette. J’imaginais travailler les maladies mentales, décortiquer les mécanismes de l’âme, apprendre à me comprendre. Au lieu de cela, je suis coincée sur le développement infantile.

Dès la fin du cours, je rentre. Un des gros avantages de ce cursus est la légèreté du planning en présentiel. À peine dix-huit heures par semaine. Au début de ma vie d’étudiante, je révisais consciencieusement, mettant au propre mes notes, classant, triant, lisant tous les manuels, ne m’autorisant à regarder la télé dans la salle commune que le dimanche soir. Et puis, il y a eu ce pot d’accueil. Une fille m’a abordé. Elle semblait connaître tous les autres. Autour d’un verre, nous avons rigolé et passé la nuit à chanter accompagnés d’une guitare.

Depuis les fêtes se succèdent et les sessions d’apprentissage s’espacent. La vibration dans ma poche arrière m’informe de l’arrivée d’un message. Je sors le téléphone.

Mag : 19 h chez David. Biz

Je ne prends pas la peine de répondre, elle sait que je serais là. Comme tous les vendredis. Mes nouveaux amis sont dispersés à chaque étage de la résidence étudiante. Nous formons un groupe dépendant les uns des autres. Ce qui n’aide pas mon assiduité pour les cours de psychologie. Dans quelques semaines, je devrais affronter mes premiers examens. Tout cela me semble si lointain…

À peine rentrée, je jette mon sac à dos dans un coin du studio et m’affale sur le lit. La sonnerie du téléphone possède ce son criard identique à la voix de ma mère. D’ailleurs son nom s’affiche sur l’écran. Pas envie de répondre, mais elle ne renonce pas. Ses appels se succèdent sans relâche. Inlassablement. Même à distance elle arrive à me rendre dingue. Au bout de sa cinquième tentative, je me résous à décrocher.

— T’as besoin de me harceler comme ça ?

Elle ignore ma pique et entame la conversation. Mes mâchoires se crispent sous l’agacement.

— Comment s’est passée cette journée de cours ? C’est bientôt les partiels, tu te sens prête ?

— Je sais pas. On verra.

— C’est important que tu…

— … ouais ouais, aller c’est bon.

— Flo, c’est un sacrifice financier pour nous de payer le loyer de l’appartement et…

— … quand tu t’es débarrassé de moi en m’envoyant dans un internat, tu t’es pas posé la question de l’argent.

— Je t’appelai pour te dire que nous venons te voir demain.

— Te force pas.

— Ma puce, ça nous fait plaisir de venir. Et puis comme ça, je t’amènerai de choses pour…

— … ouais, si tu veux. Allez j’ai pas le temps, j’ai des trucs à faire. À plus.

J’éteins la sonnerie du téléphone pour ne plus être dérangée et me concentre sur la soirée à venir. Un rapide coup d’œil à l’horloge mural me confirme que je peux caser une sieste et une douche avant de me rendre chez David. Parfait. Je ferme délicieusement les paupières et me laisse happer par le sommeil.

Les yeux collés par la fatigue, je peine à m’extirper du lit. Le pas lourd, je me traîne jusqu’à la salle de bain. Il ne me reste que quinze minutes. Situation d’urgence, solution d’urgence. Je retiens ma respiration avant d’allumer l’eau en position froide. Le jet glacé me frappe de toute part, comme autant de gifles et de fessées ordonnant à mon corps et à ma tête de se réveiller. Je sors de la douche en claquant des dents. J’enfile rapidement un tee-shirt et un jean. Des gouttes perlent de mes cheveux pour venir ruisseler dans mon dos. De larges taches sombres fleurissent sur mon vêtement. Tant pis. Ça séchera.

Feuilles à rouler et téléphone rejoignent le paquet de cigarettes au fond de mon sac. Je dévale les marches des deux étages. La porte de David est entrouverte. Comme toujours. Je ne frappe pas et rentre directement. À travers le brouillard de fumée, des rires s’élèvent, des verres trinquent, des flammes de briquets s’activent. À moitié affalée sur des coussins sur le sol, Mag me sourit et me tend le joint qu’elle vient de finir de réaliser.

— Hey, Florine ! On n’attendait plus que toi.

— Deux secondes, je bois un truc avant.  Je lève tout juste. Je suis encore dans les vapes là.

Je saisis une bouteille de soda et m’en sers un verre. J’adore la sensation de fraîcheur qui coule dans mon gosier jusqu’à mon ventre vide. Les bulles claquent contre mon palais, l’une d’elles s’échappe et remontent dans ma narine, me faisant éternuer. Une main se glisse dans mon dos pour me pincer la taille.

— T’envisages d’arrêter les boissons pour enfant, un jour ?

Je grimace. David me lance régulièrement des piques sur mon obstination à ne pas avaler d’alcool. Il me regarde, une lueur de défi brille dans ses yeux. Il me tend une canette de bière. Je lève mon verre devant son nez.

— Je suis déjà servi.

— Dommage.

Sa main reste dans mon dos et son pouce trace de petits cercles. Je ne comprends ni sa réponse ni son attitude. Je me contente de sourire et de trinquer avec lui avant de m’éloigner pour aller bavarder avec d’autres. Avec Mag, nous représentons les seules filles du groupe. En tout cas, les seules à durer. Occasionnellement une nouvelle nous rejoint. Le temps d’une fête ou deux et disparais rapidement après avoir été consommée. Le genre de personnes qui ne se respectent pas et qui couchent le premier soir. Quand j’entends mes potes parler de leurs conquêtes féminines, nous partager des détails, quelquefois des photos… cela me conforte dans l’idée de préserver ma virginité jusqu’à trouver le bon. Sam est le tombeur du groupe. Celui qui détient le plus gros palmarès. Il ne rentre jamais seul d’une soirée.

Debout, il raconte son dernier exploit. Il parle fort, avec de grands gestes pour mieux mimer la scène.

— Elle était à quatre pattes, je lui ai enfoncé le visage dans l’oreiller et bam bam bam…

Je n’écoute pas la fin. Je veux encore croire au prince charmant. Que le mec de ma vie ressemblera aux personnages des livres que je lis. Entre les doigts, je broie les têtes séchées de cannabis et roule rapidement un joint. J’aspire cette potion de tranquillité qui met mon cerveau sur off. Qui endort mes questions existentielles. Qui enfouit mon mal être. Dans un coin de la pièce, David marque son territoire sur une Mag souriante. Ses mains enserrent son visage pour l’immobiliser. Il écrase sa bouche sur la sienne et engouffre sa langue. Elle s’allonge peu à peu sous le poids de son corps. Sa jupe remonte de plus en plus. Les rires deviennent plus gras plus rauque, les regards, plus lubrique, plus voyeur.  

Elle finit par se relever, les joues légèrement rosies tout en recouvrant ses cuisses. Je lui tends la fin de mon joint, qu’elle se dépêche de saisir. Chaque inspiration décolore son visage sur lequel un sourire flotte. Inversement, le teint de David s’échauffe. Un voile de transpiration se dépose sur son front à mesure que les canettes de bière se vident. Il écrase celle qu’il vient de terminer avant de rassembler les troupes.

— Allez go, c’est l’heure de bouger.

Sa main claque sur les fesses de Mag comme un signal de départ. Un éclair de lucidité traverse mon esprit embrumé.

— Je rentre. Mes vieux se pointent demain.

Mag me supplie du regard de ne pas la laisser.

— Désolée… je les supporte déjà difficilement… mais si je suis crevée, je vais en passer un des deux par la fenêtre.

Elle s’accroche à mon bras et chuchote à mon oreille. Des vapeurs de vodka coulent le long de mon cou.

— Allez, viens. On va s’amuser. On se reposera quand on sera mort.

Un à un, les membres du groupe m’encerclent et m’encouragent à les suivre. J’esquive un premier argument, puis un deuxième et capitule au troisième.

— OK OK… je vous accompagne mais je rentre pas tard. On bouge où ?

— Au Cube.

Cette boîte de nuit se trouve à quelques rues d’ici. Je pourrais facilement m’éclipser et rejoindre mon lit sans avoir à attendre la ré ouverture des métros.

La chaleur du lieu me fait reculer d’un pas. Dans l’obscurité, les oreilles bourdonnant sous les watts de musique électro, je me faufile à travers les corps moites jusqu’à la table où le serveur pose notre bouteille de whisky. Immédiatement, les autres se jettent dessus pour boire un verre. Puis un deuxième. Mag chevauche David, assis sur un canapé. Son bassin ondule exagérément sur le sien. Ils aiment ça. Étaler leur désir.

Je sirote mon soda, accoudée sur la rambarde. En haut de sa tour de plexiglass, le DJ mixe et enchaîne les sons. À ses pieds, une foule transpirante et exaltée se déhanche, se frôle, se frotte. Rapidement je me retrouve seule à la table. Tous ceux de la bande envahissent la piste de danse.

Sam ne perd pas de temps. Il lance des sourires comme autant d’hameçons dans un étang rempli de poissons. Avec sa belle gueule, il attire l’attention. Même si je ne les entends pas, je devine ces gorges féminines, glousser. Il n’a qu’à se baisser pour ramener de la chair à baise. C’est son expression pour ces filles d’un soir. Je repose mon verre en grimaçant et détourne le regard. À quelques pas de lui, Axel et Hugo font les idiots. Moins à l’aise avec la drague, ils jouent aux clowns pour séduire. Autour d’eux se propage une ambiance bon enfant. Les barrières tombent. Une brune se laisse aborder tout en minaudant. Au milieu de la foule se trouvent Mag et David. Enlacés. Je ne sais pas si je peux qualifier leur mouvement de danse… ils paraissent plus mimer un acte sexuel. Il agrippe les fesses de mon amie, remontant dangereusement sa jupe. Elle rit aux éclats, les yeux à demi clos. Je devine qu’elle cherche le regard de ceux qui les entourent. Elle n’hésite pas caresser sa poitrine, sa taille pour attiser l’envie.

Et puis il y a moi qui garde sagement la bouteille. Au bout de quelque temps, Sam revient le premier, accompagné d’une petite blondinette. Ses yeux transpirent l’amour. Si seulement elle savait qu’elle se jetait dans la gueule du loup… Je tapote sur l’épaule de mon pote et hurle pour que ma voix par-dessus celle de la musique.

— Je pars.

— Sérieux ? Mais on vient d’arriver…

— Je suis crevée.

Il m’attrape pas la taille et colle sa tête contre la mienne pour chuchoter.

— Parle-lui avant. Tu sais les mettre en confiance…

— Non.

— Allez, juste cinq minutes. On est pote ou pas ?

Je soupire et capitule. Sa main claque dans mon dos et il me lance un clin d’œil. Pendant qu’il sert un verre à sa nouvelle conquête, je m’assois à côté d’elle et entame la discussion. Je force mes lèvres à dessiner un sourire et injecte de la franche camaraderie dans mes mots. En quelques minutes, je sais qu’elle s’appelle Marie, qu’elle rentre en première année d’une école de commerce et tout un tas de détails aussi chiant les uns que les autres. Sa petite moue timide, ses mains coincées entre ses cuisses, sa joue qui frôle son épaule m’en apprennent bien plus sur elle. Elle bat des paupières à plusieurs reprises avant de prononcer cette même phrase que toutes celles qui ont précédé.

— Il a l’air tellement gentil, Sam.

La fatigue peut-être. La lassitude peut-être. Ce soir je ne peux pas. Je ne peux plus mentir.

— Fais attention à toi.

Ses deux grands yeux bleus me suivent, pendant que je me lève. Au bout de la pièce, je me retourne une dernière fois. Je la vois collée contre Sam, la bouche ouverte et offerte.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Puzzle
Posté le 17/09/2021
Coucou coco 👋

Super chapitre ! J'ai été happé par cette nouvelle ambiance qui tranche avec celle d'avant (Parallèle avc la soirée de Clara), on voit bien que du temps est passé depuis !

Cette nouvelle ellipse est aussi brutale que celle du chapitre précédent, ce qui donne un arrière goût de regrettable, mais le fait que ce procédé s'inscrive dans la longueur atténue cela et le rend même plutôt intéressant 😁
Hâte de voir la suite du coup, car je ne m'attendais pas du tout à ce que l'histoire s'étale sur plus d'une année, et j'aime beaucoup les dimensions que cela prend soudainement

Petite coquille (peut être volontaire ?) et sûrement déjà relevée sur le titre du chapitre : c'est psychédélique et pas psychadélique, non ?
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 03/05/2021
Je m'attendais à partir au lycée et en fait on est 3 ans plus tard 😅
L'ellipse a été un peu brutale pour moi au premier abord, mais après je me suis habituée.
La scène de Mag et David... c'est chaud. Mais j'avais remarqué que tu avais un certain don pour l'écriture érotique 😅
sifriane
Posté le 06/03/2021
Coucou,
Je voulais revenir sur nos échanges, et je pense qu'un découpage peut être intéressant, de voir l'évolution de Flo et ses réactions suivant les âges, par rapport à l'adoption par exemple.
J'ai bien ce chapitre, on s'y croirait, c'est toujours très juste. C'est peut-être le moment d'expliquer pourquoi elle ne boit pas.
Le cube ? c'était pas à Lyon 3 à une certaine époque ?
Cocochoup
Posté le 17/03/2021
Han me faire griller comme ça sur un nom de boîte de nuit 😂
Tu me decides à modifier ça à la ré écriture 😜
Je réfléchis à ta suggestion voir comment je pourrais l'intégrer pour la ré écriture ❤️
Unam
Posté le 13/11/2020
Wouaouh! On est vraiment plongé dans la vie étudiante et c'est fou comme on a l'impression d'avoir "grandi" avec Flo. Le vocabulaire, les scènes et les nouveaux perso sont très crédibles! Bravo!
Bon évidemment j'aurais aimé savoir comment s'est passé l'internat, si elle a revu ou reverra Simon, Justine, etc, mais je me laisse porter;) Merci:)
Cocochoup
Posté le 15/11/2020
Laisse toi porter, tu verras que la vie de Florine est pleine de surprise 😂
Je suis contente que tu aie cette sensation. d'avoir grandi avec Flo. Je voulais que cela se sente sur sa manière de penser de voir les choses et tu me rassures 😍
_HP_
Posté le 24/10/2020
Heyyy !

Au début j'étais "Hein ? Quoi ? Psychologie ? Mais... Ah, ok. "Vie étudiante"" XDDD
Moi j'suis sûre qu'à un moment elle va revoir Simon 😋
J'aurais bien aimé savoir si leur relation a tenu ^^ Savoir aussi comment s'est passé le pensionnat, etc, mais surtout, si leur relation a tenu, comment elle s'est finie si oui, etc etc ^^
J'aime bien ce contraste, entre Florine qui fume, qui s'en fiche de ses cours, qui sort en boîte, qui répond à sa mère (ça m'a d'ailleurs procuré un petit sentiment de joie 😇), et Florine qui ne veut pas boire, qui est romantique, qui rêve du prince charmant ^^ On ne tombe ni dans la "cucul naïve et trop gentille, qui attend son prince" ni dans la "fumeuse/buveuse à 2000%" (bref t'as compris xD) x)
Vouala vouala, je crois que c'est tout ^^ Hâte de continuer, j'ai beaucoup aimé lire ce chapitre également ! <3

• "… ouais ouais, aller c’est bon." → je crois que c'est "allez" ^^
• "Je lève tout juste. Je suis encore dans les vapes là." → je pense que tu as voulu dire "je me lève tout juste", non ? Ou alors c'est une expression de jeune ? :p
• "Je suis déjà servi." → servie
• "Le temps d’une fête ou deux et disparais rapidement après avoir été consommée" → disparait (une nouvelle) :)
• "Les rires deviennent plus gras plus rauque, les regards, plus lubrique, plus voyeur." → virgule après "gras" / rauques / lubriques / voyeurs
• "En haut de sa tour de plexiglass, le DJ mixe et enchaîne les sons" → c'est pas "plexiglas" ? 🤔😅
• "tout un tas de détails aussi chiant les uns que les autres" → chiants ^^
Cocochoup
Posté le 26/10/2020
Ah ah oui je rigole pas avec les ellipses hein ! On bondit bondit bondit dans le temps 😂
J'espère que le dépaysement n'est pas trop hard à suivre et que le reste de l'histoire te plaira aussi 😉
Soah
Posté le 19/10/2020
Encore une élipse ma foi fort réussi où l'on plonge tout de suite dans la vie estudiantine de Flo'.
Je me demande si l'on aura des nouvelles des personnages que l'on avait vu au collège - et surtout, si on aura droit à un petit résumé du pensionnat. Toujours hyper agréable à lire avec des phrases vraiment percutantes qui font leur effet, c'est super chouette. J'aime de plus en plus ton style, ce qu'il devient et comment tu le forge ! :D
Cocochoup
Posté le 19/10/2020
Coucou ❤️
J'avais peur que 2 ellipses coup sur coup ça soit pas très lisible 😝
Je suis tellement étonnée par ton commentaire, parce que je trouvais ce chapitre mou et flagada du genou avec un plume en berne 😅
Vous lisez