Promesses

Par Mart

Will et Kat étaient assis sur les quais en bois sur pilotis du quartier des pêcheurs. Ils balançaient leurs jambes au-dessus de l’eau, désœuvrés. Ils avaient fui la grande maison dès qu’ils avaient pu et n’avaient pas encore parlé depuis. Kat avait brisé le contact avec lui et Will ne savait pas trop ce qu’il devait dire ou faire, alors ils étaient juste là, assis côte à côte devant la grande étendue bleue sur laquelle le soleil descendait, jetant des reflets dorés. La vue était belle mais les enfants n’en profitaient pas, les yeux baissés sur l’eau à leurs pieds, plus froids à l’intérieur que l’extérieur.

– Pour tantôt… Tu sais, ce que tu as fait… Merci.

Will était perdu, il ne savait pas ce qui passait par la tête de son amie, et il était à la recherche des bons mots pour lui répondre sans raviver la terreur.

– De rien. Je serai toujours là pour toi, tu sais ? Tu es mon amie.

Il hésita un moment à continuer, mais la prudence ne pouvait rien contre la franchise d’un enfant.

– On devrait s’enfuir. Récupérer notre butin et partir ! Si on s’en sort ici, pourquoi pas autre part ? Je n’ai pas envie de devenir l’apprenti de Garmesh.

Un frisson parcourut Kat et Will se colla à elle pour l’enlacer. Elle se blottit contre lui et renoua le contact, cherchant du réconfort dans sa chaleur et son calme. Lui subit tout le choc de sa peur et dût s’armer de courage pour éviter de reculer sous l’impact.

– Je veux rester avec toi, tu es si fort ! Tu sauras me protéger.

Elle sourit et Will s’en retrouva réchauffé jusqu’au plus profond de son être. Ses fesses étaient toujours froides mais la terreur des événement de la journée venait de s’éloigner. Il serra son amie contre lui et laissa sa tête reposer sur son épaule.

– On ira où tu voudras. On sera toujours ensemble.

Sa confiance rayonnait avec plus de chaleur que le soleil pour la petite fille, et pourtant l’idée de partir lui faisait peur. Elle rompit de nouveau le lien entre eux.

Il était si tentant de laisser l’assurance de Will engloutir son angoisse, mais elle ne devait pas. Non elle ne pouvait pas faire ça. Aussi affreux qu’il était, Garmesh pouvait apprendre des choses à Will. Il ne les traitait jamais bien, mais aujourd’hui avait été la première fois qu’il les mettait vraiment en danger. S’ils restaient sages tout se passerait bien.

– Restons encore un peu, je n’ai pas peur avec toi.

– Tu es sûre ?

Will n’avait pas envie de rester, mais il n’avouerait pas sa propre peur, il devait rester fort pour son amie.

– Oui, rentrons, il se fait tard déjà.

– Mais on n’a encore rien gagné aujourd’hui !

Rentrer les mains vides n’était pas une bonne idée ; même si personne ne leur faisait payer à leur retour, le matin il faudrait s’acquitter au moins du prix de la nuit ou subir une punition.

– Passons par la cachette alors, je ne veux plus avoir peur.

– Mais c’est l’argent pour quand on partira !

Ils ne devaient pas y toucher, cet argent leur permettrait de voyager, de partir loin de Cornude.

Mais toute volonté de résister déserta Will lorsque Kat leva sur lui ses yeux suppliants.

– S’il-te-plaît ?

Ils se levèrent sans difficultés malgré leurs muscles froids et leurs vêtements trop petits qui coupaient dans leur chair. Ils étaient jeunes et souples mais pour une fois ils n’avaient le cœur pour courir ni bondir. Ils tournèrent le dos au lac et à la couleur pour s’enfoncer dans les sombres rues de la ville.

Will se promit de convaincre Kat de partir le lendemain. Ils avaient eu plus que leur lot d’émotions pour la journée, mais dès le matin suivant ils s’échapperaient. Il n’avait aucune idée d’où ils iraient mais il savait une chose : aucun endroit ne pouvait être pire que celui où ils se trouvaient.

De tout autres plans les attendaient cependant le matin suivant. Garmesh participa au petit-déjeuner, ce qui était du jamais vu pour les orphelins. Cela ne disait rien qui vaille à Will, mais lorsqu’il se rendit compte de la présence du voleur dans la salle, il était déjà trop tard pour lui échapper : ce dernier avait guetté son arrivée et s’était levé de table pour aller à sa rencontre, une demie miche de pain à la main.

Le garçon se figea à l’entrée de la pièce, hésitant entre tourner les talons et s’enfuir ou nonchalamment ignorer son patron et se fondre parmi ses compagnons.

Son indécision s’aggrava lorsqu’il vit Garmesh saisir une deuxième miche au passage et la lever vers lui en guise de salut. Mais le plus étrange était encore le sourire qui fendait son visage en deux. Le gros voleur ne souriait jamais. Au mieux il grimaçait.

La surprise de Kat, qui le suivait, vint s’ajouter à la sienne. Il la sentit se réfugier dans son dos, mais Garmesh ne semblait avoir d’yeux que pour lui et venait toujours à sa rencontre, les enfants s’écartant de son passage, tremblant à l’idée de le gêner malgré son apparente bonne humeur.

– Mon garçon ! Tiens, voilà du pain. Mange et allons discuter tranquillement dans mon bureau, je t’attendais.

Il mit sa main sur son épaule, et Will frémit. Alors que Garmesh passait sur le côté droit de Will, Kat le dépassa par la gauche, évitant le voleur. Son regard croisa celui de son ami, passant un message clair : Fais attention à toi.

Will hocha la tête et tourna les talons. Il n’avait d’autre choix que de suivre celui qui s’était proclamé son maître et le tenait toujours par l’épaule.

Ils traversèrent le hall d’entrée, les yeux de tous les autres enfants fixés sur leurs dos jusqu’à ce qu’ils passent la porte des quartiers privés de Garmesh. Ceux-ci n’avaient rien à voir avec le reste de la maison : sans être opulents, ils étaient bien plus riches, mais surtout agréablement chauffés. Un bureau digne d’un comptable trônait au milieu de la pièce. Derrière lui se trouvait un fauteuil, dos à l’âtre. Devant lui il y avait deux chaises bien plus humbles que le riche fauteuil. Garmesh lui en désigna une et il s’y installa pendant que l’autre contournait le bureau pour monter sur son trône.

Une fois qu’il s’y fut laissé choir, il mit ses coudes sur le bureau et serra ensemble ses mains. Il scruta attentivement Will pendant un moment avant de prendre la parole :

– Je répète ce que j’ai dit hier après ta petite démonstration : tu as tout pour faire un bon voleur, il ne te manque qu’un maître pour t’enseigner les finesses du métier. Je me propose généreusement pour ce rôle, ne demandant de ta part que de rester jusqu’à la fin de ta formation et de me donner la moitié de ce que tu gagneras pendant celle-ci. Je te promets que mes enseignements vaudront cette taxe et que tu en sortiras pécuniairement gagnant.

S’il espérait amadouer le garçon avec ses belles manières et paroles ou le confondre avec son vocabulaire, il se méprenait sur celui qui se trouvait en face de lui.

– Je peux y réfléchir, mais j’aurais de toute façon des conditions

Sa voix était ferme. Il tenait peut-être l’occasion d’améliorer la vie à l’orphelinat et d’assurer la sécurité de Kat.

Garmesh leva un sourcil. Décidément ce garçon avait du culot. Il n’était pas habitué à de la répartie de la part d’un enfant de dix ans.

– Et quelles seraient-elles ?

Il s’attendait à des gamineries, de petits privilèges pour lui-même, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il entendit les exigences de son futur élève :

– Vous devrez être plus indulgent envers les petits, ne plus jamais maltraiter les enfants et donner de nouveaux habits à chacun. Et des souliers !

Il avait tout débité d’une traite et ajouté le dernier. Son cœur battait la chamade, il avait peur d’en avoir trop demandé et réveillé le courroux de son interlocuteur.

Mais celui-ci, très sérieusement demanda :

– Et les punitions pour ceux qui ont désobéi ?

– Vous pouvez si vous promettez de ne pas être trop dur.

– Tu es dur en affaires.

Garmesh fit une grimace, son sourire mangeant la moitié de son visage.

– Marché conclu !

Il étendit la main par-dessus le bureau pour saisir celle de Will et la serrer.

Ce dernier n’en revenait pas. Tout s’était passé si facilement qu’il avait du mal à y croire. D’ailleurs, la parole d’un vieux voleur exploitant des orphelins pouvait-elle avoir de la valeur ? Il l’espérait. Seul le temps saurait le prouver.

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