Prologue

Notes de l’auteur : Début de la réécriture de Na, je prends tous les retours avec beaucoup de plaisir, les autres projets ne sont pas abandonnés pour autant, je vous rassure
(Et yep, je me suis éclatée à faire ma propre couverture haha)

— Prends-le, murmura Na. Même si j'en meurs.

 

Le vent glissa le long de la falaise. En contrebas, les embruns de la mer bretonne dispersaient une odeur d'iode et d'algues brunes. Les rochers avancés dans les flots les striaient de larges plaies d'écume grise. 

 

La jeune fille était là. Loin devant, les nuages noirs de l'orage en approche obscurcissaient le ciel. Les premières vagues de pluie fouettaient les joues de la Sorcière et emmêlaient ses cheveux, grosse boule de noeuds. L'eau ruisselait sur son front, ses paupières et dans la commissure de ses lèvres. Elle se fondit au goût salé de ses larmes.

 

Le Géant se pencha au-dessus de la jeune fille :

 

— Tout ? Tu me donneras tout ?

 

Sa chevelure en varech ondulait le long de ses épaules de pierre. De la mousse marine adoucissait les crissements de ses articulations. C'était la Sorcière face au Géant, si petite, mais droite. Elle étouffa un sanglot et serra un peu plus fort le linge blanc qu'elle portait entre ses bras.

 

— Tout, répondit-elle.

 

La nature tout entière retint alors son souffle. Les mouettes rieuses avaient migré vers des cieux plus cléments et les falaises ténébreuses formaient des silhouettes de Titans endormis. L'océan Atlantique les rongeait chaque jour davantage et les dispersait en paillettes noires dans les tréfonds de l'oubli. 

 

Le Géant leva un index craquant vers la Sorcière et caressa sa joue blême. Il récolta une larme brillante et l'examina. Puis, sa voix gronda, se mêlant au tonnerre lointain.

 

— Alors je veux les étoiles qui ont perlé de tes yeux.

 

Sans hésiter, la jeune fille dégagea un bras et s'essuya les paupières. La foudre tomba dans le lointain et projeta un éclat fantomatique sur la scène. Pendant un instant, le monde fut d'un blanc d'os.

 

— Je te les donne, fit-elle.

 

Le Géant écrasa la larme. Ce qui s'apparentait à une bouche, une simple fissure dans le granit, se plissa en un rictus amer. La pluie redoubla d'intensité et désormais collait les mèches de la Sorcière contre sa mâchoire puis glissait dans son col à la manière d'une gouttière. La cavalcade d'eau glacée ne la fit pas ciller. Alors, le Géant tourna autour d'elle et s'approcha de son visage pour le contempler de plus près sous ses sourcils d'algues.

 

— Je veux ce feu qui t'habite, murmura-t-il de sa voix rauque. Et qui donne ce rouge à tes joues et cet éclat à tes yeux. 

 

— Je te le donne. 

 

La Sorcière n'avait pas hésité. Pourquoi regretterait-elle de perdre quelque chose alors qu'elle n'avait plus rien à présent ? Le Géant ne l'entendit pas de cette oreille. Craintif, il recula et regagna le promontoire, à un mètre de la jeune fille. Il ajouta d'une voix où perçait un début d'horreur :

 

— Je veux ce soupir qui donne de la profondeur à tes sentiments, cette langueur des jours de pluie et cette délicatesse de l'amour. 

 

— Je te les donne.

 

Alors, le vent mugit, glacé. La Sorcière frissonna, tremblante. La fièvre la gagnait peu à peu sans qu'elle ne bougeât d'un pas. À la place, elle serra le drap contre son corps, si froid. Trop froid. Le Géant grandit un peu plus, se fit imposant, menaçant même. Il projetait son ombre noire sur la Sorcière, mais sa voix gardait les trémolos de la supplique : 

 

— Je veux cette fin qui donne du sens à l'origine, le point achevant la courte phrase de ta vie, l'égalité devant l'oubli immortel, et le profond baiser de la Grande Dame. 

 

— Je te les donne. 

 

Le Géant enfla un peu plus, et quelques pierres roulèrent de son corps pour tomber dans la boue. Il n'avait pas d'yeux, et pourtant, les cavités noires reflétaient une tristesse infinie. Il se courba vers la Sorcière et enlaça son menton de ses doigts tranchants. La jeune fille le planta du regard. Il glissa la pulpe de son pouce sur la joue tendre et caressa un instant cette chair tiède.

 

— En voilà une vraie Sorcière. Cela fait bien longtemps que je n'en avais pas vu. Très bien, enfant, donne-moi la friandise d'amour si douce à mon palais sucré, et ton voeu sera exaucé. 

 

La jeune fille repoussa la main d'un geste brusque et avança d'un pas pour planter son visage contre celui du Géant de pierre. Des trombes d'eau se déversaient et le tonnerre grondait si fort que sa voix n'était plus qu'un chuchotement dans la tempête.

 

— Je ne peux plus te donner mon coeur, tenta-t-elle de crier pour couvrir la tourmente. Entends-moi, Esprit, il est parti avec Amadeus. Je suis ici pour le retrouver. C'est cela, que je veux !

 

Une bourrasque plus forte que les autres souleva le drap. Le linceul se mêla aux boucles brunes d'amour d'Amadeus, que Na portait à bout de bras. Son corps mort était lourd, si lourd, et en même temps, si léger comparé au poids de la peine de son amie. Ses pleurs gouttaient sur la toile humide, dessinant le profil effilé de l'adolescent. Le requiem sinistre de ses sanglots gagnait la tempête. Un nouveau coup de foudre tomba à proximité. Le Géant se recroquevilla pour se mettre à la hauteur du visage de l'humain. Il fit glisser le drap pour observer le teint pâli par la mort.

 

— C'est donc là la source de ta tristesse, Sorcière ? Celui pour qui tu feras ton Dernier Souhait ? Celui pour qui tu renonces à nous autres, Esprit de la Nature ?

 

— Oui. 

 

Ce simple mot fissura le visage du Géant en une multitude d'éclats sombres. Soudain, la créature se laboura le corps. Chaque pierre bougeait pour se réajuster, s'échapper, revenir. Plus de simulacre de forme humaine, le Géant n'était plus que mouvement et peine. De longs hululements roulèrent hors de sa gorge et l'obscurité tomba complétement sur le monde. 

 

Il se tortilla un instant, sous l'air impavide de Na. Il écrasait buissons, fougères, et se répandait en lamentations qui se noyaient dans le vent. Des ondes de sable giflaient la peau de la Sorcière et sous le Géant, la boue se fit gangue noirâtre.

 

— Oouuuuuh, gémit le Géant. Regarde comme je pleure ! Je pleure à l'idée de ton départ. Nous pleurons tous, chaque Esprit de la Nature te supplie à travers moi, Sorcière Na. Ne fais pas ça.

 

Na grelottait, mais ses bras lui brûlaient sous le poids du corps d'Amadeus. Elle rejeta d'un geste de la tête les mèches trempées à l'arrière de son visage et porta son fardeau un peu plus en avant. Ses yeux avaient gagné en lumière et elle attendit la fin d'un nouveau coup de tonnerre pour froncer les sourcils et ordonner d'une voix impérieuse : 

 

— C'est trop tard, maintenant. Esprit, je t'ordonne d'obéir. Ressuscite Amadeus, prends tout ce qui m'appartient pour cela. J'abandonne le don d'entendre, de voir, de sentir et la force d'être. J'abandonne la Nature. Même si je dois en mourir.

 

Dans le même temps, elle retira d'un coup sec le linceul pour de bon. Les cheveux bruns d'Amadeus fondirent en un amas gelé sur son avant-bras. Elle passa la main au-dessus des vêtements ensanglantés et déposa un baiser mouillé sur le front. Na ferma les yeux, refoula ses larmes et leva la tête vers le Géant.

 

Ce dernier n'avait pas bougé, minuscule désormais, et prostré.

 

— Ressuscite-le, Esprit ! hurla Na dans la tourmente. C'est un ordre ! 

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Le Saltimbanque
Posté le 10/01/2021
Wouaw

ÇA c'est un début.
Les descriptions sont très fortes et je n'ai jamais eu l'impression que tu en faisais trop.
Même si c'est express, les caractérisations de la Sorcière et du Géant sont très efficaces.
La mise en scène est parfaite : on imagine bien le face-à-face, la tempête, le cadavre d'Amadeus...
Le dialogue est au poil. Rien à dire.
Tu en dis assez sur l'histoire pour qu'on s'y trouve (on comprend que Na veut tout sacrifier pour sauver Amadeus, et ça suffit pour le moment) tout en laissant plein de choses dans l'ombre pour stimuler notre intérêt (les Esprits, tout ce qu'elle donne, sa relation exacte avec Amadeus, le Géant...).

Bravo. Je continue.
Alice_Lath
Posté le 13/01/2021
C'est génial si ça marche haha, merci de me le confirmer
Et le secret pour du drama, c'est aller pieds nus sous la flotte au mois de janvier
Par contre, je me dédouane de tout effet secondaire
Elo528
Posté le 30/12/2020
Bonjour,
Je n'avais pas lu la première version et commence donc ici ! Et... whaou ! C'est incroyable comme on se met à la place de Na, j'arrivais même à sentir la pluie sur mes joues... Puisque je n'ai pas lu l'ancienne version, je me demande quand même comment elle a fait pour en arriver là... et j'imagine que la suite de l'histoire est "l'avant" ! ( ou je me trompe peut être) En tout cas, tout ça va à ma PAL ! Hâte de connaitre la suite !
Alice_Lath
Posté le 30/12/2020
Yo! Merci beaucoup pour ton retour haha, et jsuis contente que ça marche bien
Je travaille cette histoire pour un AT donc ça me rassure un mini peu
Merci beaucoup en tout cas et j'espère que la suite te plaira tout autant!
Xendor
Posté le 21/12/2020
Coucou Slib. Apparement, je lis les chapitres en sens inverse, du coup il faudra ensuite poster celui de la fin xD.

Je suis retourné comparer avec la version antérieure que tu m'as fourni, et je vois maintenant la différence. Ce qui est bien, c'est que dans cette version, par les descriptions, tu prends le temps de t'arrêter sur la situation et de laisser aussi le lecteur s'imaginer le face à face. Quand je lisais, limite j'entendais la furie des élements en bruit de fond, et ça c'est quelque chose qui manquait à la première version. Le prologue actuel tel qu'écris dans cette section est beaucoup plus chouette :)

Je vois d'ailleurs déjà les changements apparaîtres avec le comportement de Na. Je n'en parlerai pas pour ne pas spoiler, mais c'est intéressant ce que tu as écrit. Je suis curieux de voir où ça va t'emmener :)

Courage pour la suite !
Alice_Lath
Posté le 24/12/2020
Hahahaha on va éviter quand même, et yep, il y a quelques petits changements qui vont aller en grandissant
Je suis vraiment contente que tu les aies remarqués, je suis contente que la réécriture aille dans la bonne direction ! Merci beaucoup !
Zoju
Posté le 08/12/2020
Salut ! J'ai beaucoup aimé ce début que je trouve très fort. Pas mal de questions se posent et on souhaite connaitre la suite ! Ton style d'écriture est très agréable à lire et déjà j'éprouve beaucoup d'émotions en te lisant. On sent la force de Na dans ce début. Elle s'impose.

Si j'avais juste une remarque ce serait que j'ai été un peu déconcerté par ce début de dialogue du géant "— Oouuuuuh, pleurait le Géant. Regarde comme je pleure ! Je pleure à l'idée de ton départ. Nous pleurons tous, chaque Esprit de la Nature te supplie à travers moi, Sorcière Na. Ne fais pas ça." qui m'a quelque peu sorti du récit. Je sais que ce n'est pas le but, mais j'ai trouvé plus comique que tragique. Après, c'est purement personnel.

Quoi qu'il en soit, je compte bien me laisser tenter pour la suite ! Courage pour la réécriture ! :-)
Alice_Lath
Posté le 09/12/2020
Non, mais toutes les remarques sont très bonnes à prendre, merci de l'avoir relevé !
Et génial si ce début réveille des trucs bien comme il faut, c'est que ma réécriture tient la route
Audrey
Posté le 08/12/2020
Bonjour,
Quelle poésie dans ce texte ! C'est magnifique !
J'avais commencé la 1ère version sans aller jusqu'au bout, surtout par manque de temps. Cette fois-ci, je compte bien lire les aventures de Na du début à la fin.
Je suis tellement fan de ta plume !
Bon courage pour ta réécriture ^^
Alice_Lath
Posté le 09/12/2020
Hahahaha merci beaucoup et c'est génial si ça marche ! J'ai pris beaucoup de plaisir à réécrire ce début oui, et j'espère bien que la suite te plaira tout autant du coup !
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