Prologue

Par Natacha

Elle dénoua les bras enroulés autour du petit être. Elle ne se lassait pas de la mollesse et de la tendreté de son corps. Il coulait pratiquement entre ses mains tandis qu’elle le blottissait contre sa poitrine d’enfant.

— Chut, dit-elle au bébé silencieux. Mère a besoin de se reposer.

Père disait que c’était le seul moyen pour que la maladie la quitte enfin. On ne lui confiait plus Hermance que lorsqu’il fallait lui donner le sein. Quand il avait fini de téter, Jehane veillait sur lui. Le père n’en avait pas le temps. Le travail à la forge l’accaparait tout entier. Du haut de ses six ans, Jehane avait appris à bercer le bébé pour calmer ses pleurs. Elle porta ses lèvres à sa joue ronde et rouge.

— Quelqu’un a besoin que je change ses langes, identifia-t-elle avec une grimace de dégoût.

La mère n’avait pas eu la force de lui montrer comment faire. La première fois, Jehane avait dû se dépêtrer seule avec le tissu souillé dans lequel le bébé braillait à lui en percer les tympans. Face à la nuisance sonore et olfactive, elle avait été contrainte de passer maître dans l’art de changer son petit frère en peu de temps. Sous ses airs de poupée, Hermance passait la moitié de son temps à déféquer.

Il ne s’éveilla pas lorsqu’elle le posa à même le sol couvert de poussière. Il ne broncha pas lorsqu’elle défit le linge noué autour de son ventre pâle. Il était d’un blanc discutable, mais rien qui n’expliqua la puanteur. Jehane fronça le nez.

D’où venait l’odeur ?

Elle se tourna vers le corps étendu sur son lit. Au loin, le fracas du marteau qui s’abattait sur l’enclume ponctuait les battement de son cœur.

— Mère ? appela-t-elle.

Rien ne remua. Jehane s’avança. Elle ne comprenait pas pourquoi ses mains tremblaient tandis qu’elle saisissait le bord de la couverture. Elle sut pourquoi elle eut un haut-le-cœur en la soulevant, cependant.

— Mère, vous auriez dû m’appeler, je vous aurais aidé, comme la dernière fois ! s’écria-t-elle en plaquant les mains contre son nez et sa bouche avec un geste de recul.

La malade n’avait plus la force de se lever pour aller jusqu’au seau. Si Jehane aimait son rôle de nourrice, elle était moins emballée de devoir jouer les gardes-malade. Trop de fluides corporels de couleurs et odeurs douteuses à essuyer, sans doute.

— Mère ?

Le marteau avait cessé de battre l’enclume et Jehane prit soudain conscience du silence qui régnait dans la chaumière. Pas le moindre gémissement de la mère. Pas le plus petit grognement de bébé Hermance. C’était un silence dense, presque palpable. Il envahissait l’air plus sûrement que l’odeur des excréments qui s’étalaient sous les couvertures. Il donnait corps au pressentiment de Jehane.

Elle se tourna vers le nourrisson. Il n’avait pas bougé d’un pouce. Il gisait sur le dos, à l’endroit exact où elle l’avait posé. Quand elle enfonça le doigt dans son ventre, il ne remua pas. Elle agita ses phalanges, mais le rire ne vint pas. Pourtant, Hermance raffolait des chatouilles.

Le sang de la fillette se mit à cogner furieusement contre ses tempes tandis qu’elle remontait la main le long du torse du bébé. Quand elle parvint au niveau de son sternum, elle aplatit sa paume. Elle voulut déglutir, mais la salive resta bloquée dans sa gorge. C’était comme vouloir avaler une pierre.

Sous sa paume, la peau était chaude. Et inerte. Là où elle aurait dû sentir les vibrations d’un cœur battant elle ne sentait…rien.

— Non, gémit-elle.

Elle appuya davantage sa main à la recherche de battements. La déplaça un peu à droite, un peu à gauche, cherchant frénétiquement l’emplacement du cœur. Encore et encore, elle l’enfonça dans la chair tendre dans l’espoir de sentir quelque chose, n’importe quoi.

Elle ne se rendit compte qu’elle hurlait que lorsque le père attrapa ses épaules et la tira avec brusquerie.

— Jehane, qu’as-tu fait ? aboya-t-il.

Ses yeux étaient écarquillés d’horreur. La fillette les discernait à peine à travers le voile de ses larmes. Tout était mouillé. Ses joues, son nez.

Ses mains.

Son regard glissa vers elles. Les veines sur leurs dos n’avaient jamais été si gonflées, si bleues. Elles semblaient vouloir avaler la pâleur de sa peau. Les doigts refusaient de se tendre complètement. On aurait dit les phalanges crochues d’une sorcière. Ils pivotèrent péniblement, comme s’ils étaient doués d’une volonté propre qui refusait qu’ils se retournent.

D’où venait le sang qui enduisait ses paumes ?

Jehane ne parvenait pas à détacher son regard du liquide sirupeux. Il formait une masse épaisse au centre de sa paume. Une gemme, rouge et luisante comme un rubis, qui perdit tout éclat quand Jehane comprit sa provenance. Quand la tâche sombre sur le corps du bébé s’élargit jusqu’à le recouvrir complètement.

Le cri lugubre qu’elle poussa retentit dans tout le village. Son écho se répercuta jusque dans les hauteurs de la colline. Jusqu’aux oreilles d’une femme, assise seule au soleil.

« Un cri si sombre qu’il pourrait noircir le ciel », songea-t-elle.

Elle ferma les yeux, attendant qu’arrivent les nuages.

Immobile.

 

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noorlayluna
Posté le 25/01/2023
Quand j'ai lu le résumé, j'ai tout de suite été hypée. L'ambiance a changé si progressivement que je ne m'étais pas rendue compte qu'émotionnellement j'étais déjà très impliquée dans le quotidien de Jehane, pour qui je ressens beaucoup de compassion en quelques lignes, et encore plus avec ce qu'il se passe à la fin de ce prologue. J'ai hâte de lire la suite et d'en apprendre plus sur ton personnage.

En revanche, s'il y a bien une remarque que je ferai, c'est que ce serait bien de mettre au moins un avertissement dans le résumé ou en note d'auteurice pour les lecteurices. Au moins ça, parce qu'autant les TW/CW, je comprends que certain-e-s auteurices ne veuillent pas en mettre (parfois la liste peut être longue et c'est du travail), autant, ce serait très apprécié comme geste d'avoir un petit mot pour préserver les gens qui seront très sensibles à la violence (sous toutes ses formes) et autres personnes qui veulent peut-être te lire, mais qui ne se lanceront qu'en sachant si iels sont dans un état psychologique assez stable/bon pour plonger dans la lecture.
On n'y pense pas toujours, ça arrive, donc je me permets de le faire remarquer et de demander poliment si tu n'y avais pas déjà pensé auparavant.

En attendant bonne continuation et à bientôt 🌈
Natacha
Posté le 25/01/2023
Merci pour ton commentaire !
Ohlala, tu as tout à fait raison, comment ai-je pu oublier les TW ? Je pense que je m'attendais à un espace dédié dans la description de l'histoire (je suis nouvelle par ici). Je les ajoute de ce pas ! Merci !!
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