Prologue

Par AliceH
Notes de l’auteur : L'année dernière, j'ai eu envie de refaire les contes mais avec que des meufs et des lesbiennes. Et j'ai commencé par Barbe bleue car c'est mon conte favori. J'avais également prévu de faire "La belle et la bête" et "La belle au bois dormant".

Je précise que "tantôt" en belge, ça veut dire "plus tôt". Je me suis inspirée de certaines expressions belges pour ce récit, ça sera le cas aussi pour "bourgmestre", le maire.

J'avais toujours aimé les orages. Alors que ma sœur se dépêchait de rentrer le linge et que mon père devenait nerveux, je sortais en cachette depuis la cuisine jusqu'à la prairie voisine pour sentir l'odeur si particulière qui les accompagne. Nombreux étaient les gens du village qui me prédisaient un malheur proche, mais le risque ne rendait l'expérience que plus belle. Je n'étais jamais plus heureuse qu'à humer l'air sous la pluie chaude d'été, avec ces éclats de lumière lézardant le ciel gris-mauve.

 

Mais ce soir-là, j'écoutai mon père qui me pressa de rester avec lui et ma sœur Faustine à l'intérieur de la maison. Tandis que je tentais d'évacuer ma frustration en secouant des pieds (j'étais si petite qu'ils atteignaient à peine le sol), mon aînée me tapa légèrement sur la tête.

 

« Quand vas-tu arrêter d'être aussi immature, Agathe ? soupira-t-elle. Tu as dix-neuf ans. Tu as passé l'âge de bouder comme une enfant ! »

 

J'eus envie de répliquer, mais je m'abstins. Faustine n'était pas tellement plus âgée que moi, ayant tout juste atteint les vingt-trois ans, mais depuis le décès de maman trois ans auparavant, elle semblait avoir muri brutalement. Je reportai mon attention sur notre père qui venait nous apporter du pain et du fromage. D'un geste de la tête, il m'indiqua de regarder au-dehors : non pas par la fenêtre de la cuisine qui donnait sur la prairie à l'herbe grasse, mais l'autre. Celle qui donnait sur le château de notre Seigneur de Saint-Nattier, l'homme qui dirigeait notre ville et notre région. Cette bâtisse semblait encore plus lugubre qu'à l'ordinaire, avec ses pierres d'un gris sombre et ses tourelles semblant vouloir percer les nuages : la brève lumière des éclairs ne faisait que la rendre plus menaçante, comme tout droit sortie d'un cauchemar.

 

« Les filles, commença notre père après avoir avalé un peu de pain, j'ai une nouvelle à vous annoncer. Mais je pense que vous avez déjà plus ou moins entendu parler de cette histoire. Les rumeurs sur le château de notre Seigneur... »

 

J'entendis ma sœur retenir sa respiration et je fis de mon mieux pour cacher mon intérêt : plusieurs bruits couraient sur le Adolphe de Saint-Nattier et ses aïeux, mais pourquoi mon père tenait-il à en discuter maintenant ?

 

– Je suis le meilleur tailleur de cette ville depuis plus de trente ans. J'habille le Seigneur au même titre que d'autres artisans de la capitale, et j'ose dire que je le connais un peu, dit mon père en fronçant ses épais sourcils noirs. C'est un homme secret et même si je le respecte, je ne saurai démentir ou approuver les rumeurs qui courent sur son château.

– Tu parles de la disparition de ces pauvres filles..! laissa échapper Faustine.

– Malheureusement oui, ma fille. Si je vous en parle, c'est parce que notre Seigneur est mort hier soir. Son messager est venu discrètement à la boutique tantôt me dire qu'il était décédé pendant la nuit.

– Et quel rapport avec nous ? osai-je, sincèrement déboussolée.

– Parce que je ne veux plus que tu sortes seule, orage ou pas. Toi non plus, Faustine. Qui sait ce que l'on pourrait découvrir dans cette bâtisse dans les jours ou semaines à venir, ou ce qui pourrait en sortir. Et parce que... hésita-t-il, en signe de sa reconnaissance envers mon travail, Adolphe de Saint-Nattier m'offrait des médicaments venus de la capitale. Je ne sais pas si...

 

Mon père se mit à trembler et se tut, incapable d'ajouter un seul mot. Je me jetai à son cou et l'enlaçai, tout comme ma sœur. Nous échangeâmes un regard terrifié. Notre père n'avait pas une bonne santé : quelques années auparavant, une pneumonie l'avait laissé largement affaibli et l'âge ne l'arrangeait pas. L'herboriste du village, de même que l'apothicaire, n'avaient pas les connaissances suffisantes pour lui proposer des médicaments de bonne qualité, et ceux de la capitale ne voulaient pas donner leurs recettes à n'importe qui. Pas contre une somme d'argent considérable... que nous n'avions pas.

« Ça va aller, papa, murmurai-je en embrassant son crâne dégarni. Nous trouverons un moyen. »

 

Mais malgré mon envie d'y croire, mes mots sonnaient faux.

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Imagineuse
Posté le 01/09/2020
Je trouve qu’on entre bien dans ton univers !
Je ne connaissais pas du tout le conte, ça me donne envie de découvrir :)
Tes descriptions sont chouettes. On se représente bien l’ambiance générale. Bravo :D
Ophelia_Yeti
Posté le 20/07/2020
Hey ! ça fait quelques mois déjà que je te voyais parler de ta réécriture de barbe bleue et je suis contente de pouvoir me lancer dedans !!!

Je ne connais pas beaucoup ce compte, juste les grandes lignes alors je suis assez heureuse de pouvoir le découvrir avec ta version ♥

Déjà, j'aime beaucoup le début, il est intriguant. J'ai un sentiment assez mélancolique avec le premier paragraphe, et il a quelque chose d'assez mystique qui s'en dégage aussi, entre la couleur du ciel, l'odeur de la pluie, le fait que tout le monde parte (même si en soit s'abriter c'est normal).

Le personnage du père dégage une tendresse retenue pour ses filles que je trouve très belle, et j'ai l'impression que c'est une personne qui s'ouvre assez peu. C'est sa manière de parler qui me donne cette impression, alors la fin où il semble relâcher sa peur donne vraiment une sacré aura à ton prologue !

Si je peux me permettre deux petits points à relever, ce serait le double "gris sombre" et "gris mauve", comme c'est quasiment les seules descriptions de couleur, elles se font écho et, même si elles sont éloignées dans le texte, provoque une répétition dans le sens ou elles sont assez marquantes. C'est peut être voulu, mais en tout cas c'est juste ce que j'ai remarqué !

Et il y a quelques participes présents qui me semblent sortir de leur emploi réglementaire :o en soit ça ne gêne pas (je tique dessus parce j'ai passé des heures dessus en cours et depuis chaque participe présent je le décortique). Mais ça peut être des ruptures choisis aussi, ça je ne sais pas !

Si tu veux je peux développer :o mais ce n'est pas obligé. J'espère que mon commentaire n'est pas déplacé. Dans tous les cas j'aime beaucoup, les deux points relevés n'enlèvent en rien la qualité du texte, et je vais de ce pas enchaîner sur la suite !
AliceH
Posté le 20/07/2020
Merci ! Non, ça ne me gêne pas, j'ai toujours du mal avec les conjugaisons... Pour les couleurs, ça me gêne pas personnellement mais je comprends que ça "tique" chez certain-e-s.
Perle
Posté le 19/07/2020
L'idée est géniale, on en a besoin !!! Vraiment trop contente de pouvoir lire un tel roman. Le prologue est fluide, pose tout ce qu'il faut poser (surtout dans un conte, ça respecte bien la situation initiale, les potentiels problèmes à venir, les personnages). J'aime beaucoup, hâte de lire la suite !!
Bidouillette
Posté le 06/07/2020
Hé!
Tout d’abord, je trouve l'idée de départ intéressante et riche même si elle peut se trouver risquée, et je suis curieuse d’en voir plus.
Dans ta note introductive, tu mentionnes le rôle de « maire » ou bourgmestre à venir, mais j’ai trouvé l'atmosphère générale ( description du château, herboriste, tailleur, difficulté de se procurer des médicaments ) assez médiévale. Bien sûr puisqu'il s’agit d’un conte cette atmosphère peut tout à fait coexistée avec un maire, mais la mention du titre de Seigneur semble indiquer un système plus féodale ou aristocratique. M’enfin, c’est un détail et le bourgmestre n’a même pas encore eu le temps de faire son apparition que je chipote déjà. Voilà c’était juste un petit quelque chose qui me turlupinait.

Le caractère du personnage principal qu’on a pu entrevoir semble déjà cohérent avec le récit à venir, puisque sa curiosité, son esprit d’entrepreneuriat et une certaine indifférence du quand-dira-t-on paraisse utile à la suite de l’histoire.

Je me demande ce que les différences de caractères entre les deux sœurs nous réservent, et quel rôle aura eu la mort prématurée de leur mère sur leur construction ou l'intrigue.

En tout cas, c’est un bon début, avec de jolies images, un rythme simple et très lisible. Peut être à étoffer un peu plus pour contribuer à enrichir le décor ( quotidien, lieux, anecdotes...) ? Mais après tout, cette simplicité est tout à fait accrocheuse et j’ai tendance surchargée.

Hâte de lire la suite et bonne chance !
AliceH
Posté le 06/07/2020
Bonjour ! Merci de ton commentaire !
En fait, c'est un système où les Seigneurs contrôlent les régions de manière plus générale et ils ont des bourgmestres pour s'occuper des villes individuelles, sous leur supervision. Donc les bourgmestres s'occupent plus des affaires courantes de la ville (en espèce de médiateur) plutôt qu'en véritable dirigeant, même s'ils ont pas mal de pouvoir.

J'avoue que niveau description, je n'en ai pas fait beaucoup dans cette histoire (du moins dans mon souvenir) car il n'y a pas énormément de description de lieux dans les contes de base et je voulais plus m'axer sur les personnages. Mais on va visiter plusieurs lieux dans l'histoire et avoir des détails sur d'autres sphères de leur vie (on va parler de la royauté et de la religion et colonisation, puisque ça se passe dans un pays semblable à la Belgique qui était un empire colonial, même s'il y a des références à l'Europe de l'Est aussi).

Merci encore !
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