Prologue

Par Soah
Notes de l’auteur : Bonjour à toustes, voici le prologue de cette toute nouvelle histoire, j'espère qu'elle vous plaira ♥

Comme cela est étrange…

Je n’ai ni peau, ni bouche, ni yeux et pourtant, je ressens quelque chose. Une sensation nouvelle vagabonde dans tout ce que je suis. Une pulsation incontrôlable. J’ignore tout, mais ce frisson m’appartient, puisqu’il me l’offre. C’est chaud, doux et s’il y m’eût été donné d’avoir une cage thoracique, elle vrombirait sûrement sous son regard. De la joie. Voilà, c’est cela. Je sais à présent, c’est de la joie. Celle de mon créateur et grâce à cela, j’existe.

Cependant, voila que quelque chose d’inédit arrive déjà. Les échos de sa voix me parviennent d’une manière lointaine, toutefois lorsqu’il prononce ces quelques mots : « chef d’œuvre », la conscience qui m’anime évolue. Elle se teinte d’une parure bien plus brillante que la simple réjouissance qui m’habitait jusqu’alors. Cette nouvelle émotion est beaucoup plus sublime, plus impérieuse, régalienne oserais-je dire. J’essaye de détourner le regard du gouffre sombre que toute cette dorure induit. Impossible. L’hubris m’a gagné. Cela me dévore même et avant que je ne puisse retourner vers ce qui était si beau, si pur, me voilà rongé par la fierté, celle qu’il éprouve en m’exposant.

Les rides se creusent sur les joues de mon père. Il erre dans sa boutique, je peux sentir son regard glisser sur moi ainsi que les soupirs qui se faufilent hors de ses lèvres dans ces moments-là. Je ne me souviens plus de sa femme. « Élimine ça, tu ne la vendras jamais, maintenant. » Disait-elle. Bon débarras. Elle ne comprenait pas. Mais moi, oui. Tout ce qu’elle avait à faire était de sourire aux clients. Rire avec les clients. Empaqueter les achats des clients. Facile. Sans art. Je me noie dans l’amertume d’une gloire déchue. La sienne.

Tout autour, je perçois les échos des conversations. Quelqu’un me remarquera, c’est certain. Je suis l’œuvre d’une vie, la plus belle, la plus aboutie. En un mot : inégalable. Quiconque m’achètera sera forcément heureux. Heureux comme lui lorsqu’il m’a créé. Fier de ma présence dans son salon. Les gens valsent dans la boutique, emportant tour à tour des petites choses insignifiantes. Il ne reste plus que moi, ils gardent le meilleur pour la fin. Le rideau tombe, le magasin est vide, il ne subsiste rien, sinon moi. Les mains qui m’ont façonné se posent sur mon métal, je frémis. L’artisan s’éloigne bien malgré ma beauté et installe un tabouret au milieu de la pièce.

Dans le claquement sec d’une corde qui se tend et se resserre autour d’une gorge frêle ; le dernier soupir que mon créateur a pour moi s’envole. Je suis seul, abandonné. Triste. Infiniment triste.

On me touche pour la première fois depuis des années, je quitte enfin le mur où je suis exposé. Voyez comme je suis charmant, détaillé et fin. Ne suis-je pas le plus bel objet que vous ayez observé, et ce, malgré la couche de poussière  ?

— Qu’est-ce que l’on fait de ce merdier, patron ?

Pardon ? Excusez-moi ? Est-ce de moi que vous parlez ?

— C’est la seule chose que ce vieux barjot d’horloger n’a pas pu vendre… Et dire qu’il en était fier comme un pou de ce truc. Il a même mis des pierres précieuses. Un vrai gâchis, oui.

Je ne vous permets pas. Si vous ne voulez pas de moi, reposez-moi ! Immédiatement !

— On pourra toujours utiliser le bois pour autre chose. Fondre les mécaniques. Retire juste les joyaux pour qu’on essaye d’en tirer un bon prix.

On m’écartèle, on m’éventre, on me détruit. Chaque morceau qui me quitte attise un feu que je n’avais encore jamais connu. Un orage qui gronde. Une tempête qui veut tout saccager. La colère est un mot trop doux pour décrire ce qui couve en moi tandis que l’on m’arrache le pendule lustré que mon créateur avait pris tant de soin à équilibrer. Je meurs.

La pluie tombe. La vieille chouette s’en plaignait tout le temps à la boutique. Mauvais pour les affaires disait-elle. Tout autour de moi, des bruits nouveaux tournoient. Claquements. Conversations. Insultes. La peur m’envahit. Que vais-je devenir ?

Je ressens soudain la même chose que lorsqu’il posait son regard sur moi. Cette paire d’yeux se rapproche, avide. Tout aussi curieuse que moi, je pense.

Touche-moi. Je t’en prie, touche-moi. Ne me laisse pas. Remarque-moi, vois mon éclat malgré les salissures. Je veux exister pour quelqu’un. Je veux être utile. Je veux vivre.

Les doigts fouillent la terre et la boue dans laquelle je repose. Je roule dans le creux de sa paume. Une petite fille. Elle rit. Moi aussi. Son poing se referme, sa chaleur m’enveloppe. Au travers de sa peau, la palpitation m’enivre et je vois. J’entends. Je sens son cœur qui bat. Je veux qu’il soit mien.

Mon ricanement se déploie dans sa minuscule gorge si serrée, si jeune, si douce. Il est temps de leur montrer combien je suis magnifique. Sa mère tourne alors la tête et lâche sa main avant de hurler.

— Rancura ! Rancura !

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Amyra
Posté le 22/04/2021
Bonjour,

Je débute ton histoire est pour le moment, je dois dire que tu as vraiment une belle plume.
Cette partie : "On m’écartèle, on m’éventre, on me détruit. Chaque morceau qui me quitte attise un feu que je n’avais encore jamais connu, etc" est vraiment magnifique, je trouve. Tu utilises plusieurs sens dans ton texte et tu laisses les lecteurs pénétrer dans ton intrigue facilement.
Je trouve que ton prologue est très bien rythmé et ne laisse pas la place à l'ennui.
De base j'ai vraiment du mal avec la première personne, mais là, ça ne me dérange pas.
Soah
Posté le 30/04/2021
Bonjour,

Merci beaucoup pour ton retour qui me fait très plaisir ! J'espère que le reste de l'histoire te plaira également ! :)
Ash.Lee
Posté le 21/04/2021
Bonjour,

Je suis nouvelle ici et ta fiction est la première que je commence ! Le prologue est très bon, c'est même intimident, j'arrive ici en espérant partager ma plume, évoluer et le premier récit est si bon !

Allez je continue de lire, j'ai trop hâte de connaître la suite.
Soah
Posté le 30/04/2021
Bonjour Ash.Lee ! :D Bienvenue sur PA et je suis ravie d'être la première fiction que tu lis ! Merci beaucoup pour tes compliments et j'espère que tu te sentiras bien ici !
Zultabix
Posté le 21/04/2021
Un prologue fantastique, symbolique, un rien métaphysique, une parabole sur un sentiment qui étreint la plupart des hommes, la peur de la mort.
Par définition, les objets n’ont pas d’âme. Sauf chez Lamartine pour qui ils n’étaient pas forcément tous inanimés. "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?" Cette citation illustre le questionnement existentiel que génère notre lien complexe, pour ainsi dire « vivant », aux objets. En général, on ne retient que la première partie de cette phrase, or c’est la fin qui est importante. En parlant de force d’aimer, Lamartine nous rappelle que certains objets exercent sur nous une réelle fascination, parfois même sans que nous sachions pourquoi. Nous pouvons éprouver pour eux un attachement très fort, vivre un coup de foudre ou avoir une brève aventure, (presque) comme avec un autre être humain.
Ils nous entourent. Ils nous fascinent. Ils parlent de nous et transpirent notre histoire. Parfois, ils nous encombrent. Il nous arrive même de les investir d’un puissant pouvoir. Loin d’être futiles, je pense également que les objets ont de l’esprit, voire de la magie. Une lampe, un buffet, une théière, ici une horloge, peuvent tout à fait prétendre à une existence, à un supplément de vie. Il suffit juste de la leur insuffler. Ce que tu as entrepris de faire avec beaucoup d'empathie et de sensibilité.

Bien à toi !
Soah
Posté le 30/04/2021
Bonjour,

Merci à toi pour ce long commentaire très pertinent et instructif et qui, je dois l'admettre m'a fait un peu rougir puisque j'écris sans la moindre prétention sinon celle de faire passer un bon moment à mon/ma lecteurice !

Bonne journée
Zultabix
Posté le 04/05/2021
Très chaleureux prologue et très belle plume, je confirme !

Bien à toi !
HarleyAWarren
Posté le 08/04/2021
"« Élimine ça, tu ne la vendras jamais, maintenant. » Disait-elle. Bon débarras." Je ne sais pas si c'est censé sous entendre que la femme est juste morte de vieillesse ou autre cause "naturelle" ou si le "père" s'est débarrassé d'elle parce qu'elle voulait jeter son oeuvre. Si c'est le deuxième cas, ça met tout de suite l'ambiance, on va dire, j'aime beaucoup.

Sacré prologue en tout cas, qui soulève un tas de questions, le tout dans un style super agréable à lire, qu'on sent maîtrisé. Ca donne envie de continuer ne serait-ce que pour savoir ce qui se passe précisément.
Soah
Posté le 10/04/2021
La mort de la femme de l'artisan est un gros mystère, chacun son interprétation... Je n'en dis pas plus car, j'ai vraiment envie que chacun se fasse sa petite théorie :p
Merci beaucoup pour tes gentils compliments qui me vont droit au coeur !
La Bagousse
Posté le 05/04/2021
Le mystère reste entier et donne envie d'en découvrir plus. Dans quelle mesure, les objets déteignent sur leurs propriétaires et inversement ? L'écriture est fluide, précise et intelligente. Très honnêtement, je cherche des critiques constructives qui pourraient entraîner des modifications mais je n'en vois pas.
Mes compliments, je continue ma lecture avec curiosité et plaisir :)
Soah
Posté le 06/04/2021
Hello ! :D
Merci beaucoup pour tes compliments qui me vont droit au coeur ! ;3 Je suis contente que cela te plaise et j'espère te revoir tout au long de cette histoire.
Drak
Posté le 30/03/2021
Mêler le concept de l'hubris et celui de l'abandon chez un objet est une idée excellente !
J'ai vu quelqu'un dire que l'objet était trop "humain", mais je ne suis pas d'accord: c'est un aspect très interessant de ce "personnage" qui sert parfaitement à sa caractérisation !
Soah
Posté le 30/03/2021
Merci beaucoup, je suis ravie que ce que j'entreprends fonctionne sur toi ! ;3
Amusile
Posté le 17/03/2021
Une très belle plume et un concept qui attise la curiosité. C'est un début accrocheur qui est proposé. Une invitation à suivre le récit de plus près !
Soah
Posté le 17/03/2021
Merci beaucoup, ça me fait très plaisir ce que tu me dis là ! J'espère te revoir par ici ! :D
bonne journée ! ~ ^v^
Notorious Voïd
Posté le 11/03/2021
Salut,
Je trouve le concept de l'objet conscient génial ! Même si d'une certaine façon il semble un peu trop humain, après cela fait surement parti du thème de ton œuvre.
Sinon ton écriture est très sympathique et les détails ne manquent pas :).
Soah
Posté le 13/03/2021
Salut à toi ;3
Merci à toi pour tes compliments quant à l'aspect très "humain" c'est entièrement voulu - mais je n'en dis pas plus car, il faut bien un peu de suspens :p
Notorious Voïd
Posté le 13/03/2021
Oui je comprends ^^.
sifriane
Posté le 11/03/2021
Coucou,
Bien que ce soit un objet, on est rapidement en empathie avec lui. C'est parfois poétique, parfois puissant. Tu as une belle plume, et la fin de ce prologue me donne très envie de continuer
Soah
Posté le 13/03/2021
Coucou Sifriane :)
Merci de ton avis et je suis ravie de savoir que la sauce prend comme on dit ! A bientôt.
Flowrale
Posté le 05/03/2021
Une jolie poésie sous le regard de cet objet. Le temps avance, on le sent passer et on entre assez rapidement en empathie avec lui. J'ai trouvé la scène de la mort de l'horloger très forte par le peu de mot qui sont utilisés.
La fin s'accélère et on a envie de lire le premier chapitre !

Hâte de découvrir la suite =)
Soah
Posté le 06/03/2021
Merci ça me fait terriblement plaisir <3
J'espère que tu aimeras le premier chapitre qui pointera le bout de son nez courant de la semaine prochaine :D
dodoreve
Posté le 04/03/2021
Coucou Soah ! Cette histoire écrite autour d'un personnage non-binaire m'intrigue énormément et je n'ai pas pu m'empêcher de venir lire ce prologue, alors que je devrais probablement réviser (oups).

S'agit-il du point de vue de ce personnage ? J'ai un doute car j'ai trouvé plusieurs accords : ils sont majoritairement masculins, mais comme il y en a un féminin, je te les note ici pour que tu en fasses ce que tu veux :
"L’hubris m’a gagné." / "me voilà rongé" / "lorsqu’il m’a créé" / "Les mains qui m’ont façonnée" / "Je suis seul, abandonné." / "je suis exposé. Voyez comme je suis charmant, détaillé et fin." (D'après ton résumé ce ne serait pas le cas, mais sans savoir lors de la première lecture de qui on suivait le point de vue, j'ai préféré relever tout ça. Au pire bah... Tu sais qu'il y a un accord féminin qui traîne !)

Il y a plein de petites choses qui attirent mon attention. Le premier paragraphe est très touchant. "C’est chaud, doux et s’il y m’eût été donné d’avoir une cage thoracique, elle vrombirait sûrement sous son regard." : J'ai beaucoup aimé.

"On m’écartèle, on m’éventre, on me détruit. Chaque morceau qui me quitte attise un feu que je n’avais encore jamais connu. Un orage qui gronde. Une tempête qui veut tout saccager. La colère est un mot trop doux pour décrire ce qui couve en moi tandis que l’on m’arrache le pendule lustré que mon créateur avait pris tant de soin à équilibrer. Je meurs." C'est un passage qui serre mon cœur. J'aime bien les comparaisons, et j'aime bien le rythme, même si ça me fait mal.

La fin du chapitre attise notre curiosité. Ainsi, le personnage-objet dont on suit le point de vue finit par prendre possession de la petite fille ? Je trouve ça très intrigant : pourquoi ne l'a-t-il pas fait plus tôt, lorsqu'on lui enlève ses joyaux ? Pourquoi cette petite fille ? Faut-il que cette prise de possession soit forcément marquée par le désir ("Je veux qu'il soit mien.") ? Ces questions peuvent être laissées au mystère, et peut-être qu'on comprend mieux par la suite, mais si tu voulais que l'on en ait conscience dès maintenant, je pense que tu pourrais développer un peu ce moment. Ce n'est pas vraiment une suggestion, mais plutôt une réflexion passée entre mes deux oreilles que je préfère te partager "au cas où". En tout cas, c'est une fin doucement inquiétante (n'est-ce pas pire ?) et elle me plaît aussi.

Très envie de lire la suite !

Deux petites suggestions supplémentaires :
- "Cependant, que quelque chose d’inédit arrive déjà." Je n'ai pas trop compris le sens de cette phrase...
- "la plus aboutit" (aboutie)
Soah
Posté le 05/03/2021


Coucou Dodo ! File réviser juste après et je ne dirais rien, promis ~

Alors, il ne s'agit pas ici du point de vue de Novem ni même d'un personnage du roman. Mais du coup, c'est de ma faute, j'ai laissé traîné un accord féminin parce que l'habitude ! :p


Je note ta remarque quant à plus de développement parce que c'est vrai que l'on ne va pas y revenir avant longtemps, à la mécanique de la possession. ^v^/

Ah merci pour les coquilles <3 Je suis la reine des têtes en l'air !

A très vite :D

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