Prologue

Par Soah

Année 20 de l’ère Umbra – deuxième mois de l’année, dit du Limier.

— Je vous en prie, mon roi ! N’entrez pas à l’intérieur, monseigneur Chaceor, pour l’amour des étoiles !

La supplique du médecin se perdit en échos dans les couloirs obscrurs du palais. Malgré sa lourde robe de sage, le thérapeute tentait de rattraper son seigneur et maître, en vain. Cependant, devant la porte de la chambre, le roi Chaceor d’Astre sembla hésiter. À une distance raisonnable, Hypolythus observa son souverain. Son coeur se brisa de le voir ainsi. Lui, draper dans les plus beaux habits ; lui, dont la chevelure indomptable était ceinte par la couronne consort ; lui, qui avait maintes fois mené le royaume à la victoire lors des batailles qui avaient ciselés Astre ; lui, qui était un ami fidèle et sincère depuis tant d’années, n’était plus qu’une ombre mince, fine, décharnée qu’une bourrasque aurait pu charrier.

— Si vous voulez lui rendre une dernière visite, vous devriez relever la tête et bomber le torse. Vous devriez vous montrer digne pour qu’elle emporte l’image de vous la plus juste possible, suggéra le physicien en approchant.

— L’image que Lucina emportera de moi dans la Mer des Étoiles m’importe peu, affirma Chaceor. Mais j’ai peur que ma résolution ne se brise.

— Je crains qu’il n’y ait que peu de chance qu’elle se réveille, sire. Quant à vos larmes, sachez qu’elles sont précieuses. Il n’y a pas à en avoir honte, déclara Hypolythus. Venez avec moi, si vous le voulez. Ou entrer quand vous serez prêt.

Le petit homme âgé remit en place sa longue blouse grise de médecin et enfila un masque de cuir à bec d’oiseau pour éviter les vapeurs du mal, avant de pousser la porte. À l’intérieur de la chambre, tout était plongé dans l’obscurité. Les uniques sources de lumière étaient les lampes à lucioles qui brillaient çà et là. Les insectes se cognaient contre les parois en verre. Une odeur capiteuse de sueur et de maladie alourdissait l’atmosphère. Sans toucher aux épais rideaux de velours rouge qui demeurèrent clos, le praticien ouvrit une fenêtre. Le maigre filet d’air qui s’engouffra dans la pièce ne parvint pas à chasser le parfum de la mort en approche. Il alluma un bâton de sauge et d’épices, espérant tout de même assainir l’alcôve. La porte grinça une nouvelle fois et dans l’embrasure la silhouette du roi apparut. Il s’avança du lit comme s’il se dirigeait à l’échafaud.

— Ma toute petite, ma si petite princesse étoilée, murmura-t-il en attrapant la main de son enfant qu’il baisa.

Endormie, bien que le monarque eut espéré un miracle, la princesse Lucina ne bougea pas. Ses joues creusées ainsi que la maigreur qui pétrissaient son corps la rendaient méconnaissable. Sans le rythme lent de sa respiration, elle gisait là, comme morte.

— Il est vrai qu’elle paraît sereine, paisible. On pourrait presque croire que tout cela n’est que de la comédie pour éviter les leçons de son précepteur… Je sais ce que vous allez répondre, mais je me dois de poser la question : êtes-vous certain qu’il n’y a rien à faire, Hypolythus ?

— J’aimerais tant vous dire le contraire, mon roi. Mais malheureusement c’est impossible.

— Cette maladie ne pourrait-elle pas guérir aussi subitement qu’elle est apparue, comme la Cloquecine ou la Toux Rouge ? sembla marchander le monarque.

— Hélas, je ne crains que les origines des souffrances de votre héritière soit tout autre, voyez.

Le médecin s’approcha et attrapa une coupole d’argent. Avec l’aide d’un minuscule couteau, il entaille le bras de l’enfant qui ne cilla pas. À la surface de la peau, le sang eut du mal à perler. Et, lorsqu’il s’extirpa enfin de la plaie, celui-ci n’était pas rouge vif, mais sombre comme de la mélasse. Chaceor fronça les sourcils. Il n’était guère expert en maladie et en science, mais le sang, il en avait assez vu et fait couler pour en connaître les moindres détails.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? grogna le monarque. Il y a deux jours, ce n’était pas comme ça.

— Je crains que l’on tienne là l’explication aux maux de mademoiselle Lucina. Aucune affection dont nous avons une compréhension ne se comporte de la sorte. Cependant le poison, lui, peut causer des ravages similaires. Je pense à de l’œnanthe safranée. Cette racine, en quantité infime, provoque des nausées et ainsi que des vomissements. Mais en plus grand volume ou donnée dans le temps, il en résulte des convulsions, un détraquement du coeur et je le redoute, une coagulation du sang.

— Si vous connaissez l’origine du mal, vous pouvez soigner mon endant !

— Hélas, non. Il est trop tard, mon roi. Si mademoiselle Lucina est toujours parmi nous, c’est uniquement, car elle tient de vous et de sa très gracieuse majesté Electre : elle est aussi tenace que les vents qui attaquent sans relâche les montagnes, expliqua avec regret le médecin en reposant le bras de la fillette.

Chaceor caressa doucement la chevelure de sa fille. Elle n’avait pas dix ans et pourtant, elle traverserait la Mer des Étoiles bien avant lui. Ce constat lui laissait un goût amer dans la bouche. Il se pencha sur elle et embrassa longuement son front brûlant avec une tendresse infinie. Ses larmes ne coulèrent pas, comme il l’eût craint. À la place, sa poitrine se comprima dans une douleur bien plus vive, plus acide. La saveur du mensonge roula sur sa langue.

— La reine sait-elle quelque chose de l’état de Lucina ?

— Pas encore, à vrai dire hormis vous et moi, toute la citadelle pense que mademoiselle est simplement malade, explique le médecin. Puisque moi aussi je le croyais quelques jours auparavant, j’ai ordonné aux servantes de ne pas venir, de peur que tout le château ne soit le foyer d’une épidémie. Cela ne serait pas la première fois que nos rivaux tentent de déstabiliser le royaume de cette façon.

— Tu as bien fait, mon ami. Et il faut que cela continue encore un peu. Personne ne doit apprendre la vérité.

— Monseigneur, le chagrin vous ferait-il perdre la raison ? balbutia Hypolythus. La princesse Lucina n’ira jamais mieux…

— J’ai bien compris, mon brave Hypolythus. Ce n’est pas ce que je sous-entendais. Mon enfant va mourir, on ne peut rien y faire sinon tourner nos regards vers le ciel et prier pour que son âme se fragmente en poussière d’étoiles. Cependant, le royaume a besoin de la princesse Lucina. Son destin ne devait pas s’arrêter là, les cieux lui prédisaient encore de longues années. Les personnes qui ont osé la toucher, sans doute des fidèles des Dragons, ne doivent pas savoir que leur plan a réussi.

— Suggérez-vous que…

— Oui, une doublure. Après tout, Lucina est née sous le signe d’une comète fracturée.

— Voulez-vous vraiment vous baser sur cette ancienne croyance des reflets, Votre Altesse ? s’enquit Hypolythus en fronçant les sourcils. Et si l’enfant, en grandissant, ne ressemble à aucune de vos Majestés ? Et quid de sa famille ? Qui vous dira qu’elle voudra bien laisser partir la chair de leur chair ? Madame la Reine est encore jeune et en bonne forme, vous pourrez avoir d’autres filles qui seront porteuses de la marque. Et puis, il y a aussi la sœur de Sa Majesté la reine : le trône peut lui revenir s’il advenait un malheur.

— Ces questions ne vous concernent pas, mon brave, trancha Chaceor après avoir embrassé une dernière fois le front de son enfant. Contentez-vous d’offrir une fin de vie paisible à ma petite étoile tandis que je me charge de trouver le futur soleil qui régnera sur nos terres.

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Hilde Tanabata
Posté le 05/07/2022
Bonsoir, bonsoir,

Je tiens à préciser que j'avais rédigé un bon commentaire. Le site m'a déconnecté et je ne sais plus que j'avais mis. Il était au top. Que des compliments sur une immersion dans l'histoire grâce á tes descriptions.
Ton intrigue qui plonge le lecteur dans l'envie de connaitre la suite.
Comment vas tu inclure ton personnage principal ?
Quelle relation vas tu créer entre le roi et elle ?
Sera-t-elle comme sa véritable fille ?
Qui a osé empoisonner une fille de 10 ans ?
Le même sort est-il réserve á ton personnage ?

Puis je t'avais noté d'une manière magnifique mes petites remarques...

° "N’entrez pas à l’intérieur" / "Et il faut que cela continue encore un peu" > pléonasme. Si nous rentrons, nous allons á l'intérieur. De même pour "encore" vu que ça continue.

°Et des petites fautes inattentive > "les couloirs obscrurs" > obscurs
> " vous pouvez soigner mon endant " > enfant

Navrée pour cette entrée peut exquise. Mais j'avais passé du temps à faire un commentaire bien élaboré pour qu'il finisse... dans le néant.

Sur ce, il me tarde l'apparition pour obtenir peut-être plus de réponses et connaitre la suite !

Bon courage á toi.

Passe une bonne soirée.
Soah
Posté le 01/08/2022
Bonsoir !
Navrée de répondre tardivement - je n'ai pas beaucoup de temps pour moi en ce moment, malheureusement ! Je te remercie de ton commentaire qui est tout de même assez complet ! n__n
Merci beaucoup et à une prochaine fois
Maé
Posté le 26/06/2022
Hello !

Ton titre et ta couverture m’ont menée jusqu’ici et c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu ce prologue.

J’ai noté quelques petites coquilles/maladresses :

« Lui, draper dans les plus beaux habits ; lui, dont la chevelure indomptable était ceinte par la couronne consort ; lui, qui avait maintes fois mené le royaume à la victoire lors des batailles qui avaient ciselés Astre » => drapé / ciselé

« Ou entrer quand vous serez prêt. » => entrez

« Il s’avança du lit comme s’il se dirigeait à l’échafaud. » => « vers le lit » non ?

« Hélas, je ne crains que les origines des souffrances de votre héritière soit tout autre, voyez. » => soient

« Avec l’aide d’un minuscule couteau, il entaille le bras de l’enfant qui ne cilla pas. » => entailla

« Si mademoiselle Lucina est toujours parmi nous, c’est uniquement, car elle tient de vous et de sa très gracieuse majesté Electre » => Je n’ai pas compris pourquoi il y avait une virgule entre uniquement et car, il me semble qu’elle est superflue et qu’elle casse la lecture

« Pas encore, à vrai dire hormis vous et moi, toute la citadelle pense que mademoiselle est simplement malade, explique le médecin. » => expliqua

Sinon j’ai beaucoup aimé ce prologue. Il nous plonge directement dans ton univers avec ses croyances, qui sont subtilement introduites dans le texte, son système politique, etc., c’est très fluide et ça se lit très bien, je ne me suis pas arrêtée pour mieux comprendre un passage par exemple.

Il nous donne aussi très envie de poursuivre la lecture, il y a suffisamment de mystères pour cela entre la remplaçante de la princesse, la relation entre le roi et la reine, la comète brisée, les fidèles des Dragons… Bref beaucoup d’éléments qui nous promettent des péripéties intéressantes.

Une autre chose que j’ai apprécié c’est la manière dont tes personnages sont remplis. Souvent au début les personnages sont « vides » et se « remplissent » au fil de la lecture par leurs actions, leurs pensées, leurs évolutions, leur passé qu’on découvre au fur et à mesure… Chez toi on a déjà un roi et un médecin qui sont des personnages pleins, déjà par la relation qui les lie, les gestes du père envers sa fille qui trahissent beaucoup d’amour et sa réaction aussi quant à la remplacer. Bref j’ai beaucoup aimé !

Je vais de ce pas vers le prochain chapitre !

Au plaisir de te recroiser,
A la revoyure !
Maé
Posté le 26/06/2022
Et quelle ne fut pas ma déception en découvrant que le prochain chapitre n'était pas encore publié XD

Bon courage pour la suite du coup !
Soah
Posté le 29/06/2022
Coucou !
Merci beaucoup pour les petites coquilles et tout le reste, ça me fait très plaisir ! Je posterais la suite sous peu, en ce moment, j'avouerais être totalement sous l'eau en terme de travail et du coup, ma présence sur PA en pâti ;--;/
A bientôt j'espère ~
Djina
Posté le 23/05/2022
Coucou ! J'aime beaucoup ce prologue, très immersif dans cette royauté et ce destin funeste de la princesse. Beaucoup de questions, très prometteur !

Petite coquille au début : " couloirs obscrurs" au lieu de " couloirs obscurs" il me semble ? Question ; c'est écrit moins de 16 ans, dois je m'attendre à des TW de l'ordre de la cruauté ? Merci :) Belle plume comme d'habitude, j'aime beaucoup ton style, hâte de lire la suite :)
Soah
Posté le 24/05/2022
Hello ! :D
Alors merci beaucoup de ton avis ainsi que la petite coquille ! Il doit surement y en avoir d'autres, étourdi·e comme je suis. Pour ce qui est du "NC-16", en effet, il y a des choses qui ne sont pas tendre dans le récit et les chapitres à venir : ce n'est jamais explicite/décrit avec beaucoup de détails, mais... C'est présent. Je mettrais les Triggers Warnings lorsque je publierais le premier chapitre c:
Drak
Posté le 20/05/2022
J'aime bien ce prologue ! Intriguant et poétique !

Au passage, j'ai remarqué une petite faute:
«… vous pouvez soigner mon endant ! » Tu veux dire : « enfant » ?
Soah
Posté le 24/05/2022
Merci de ton passage !
En effet, j'ai laissé une coquille, navrée n--n;/
Audrey.L
Posté le 18/05/2022
Salut !
Le titre et la couverture de ton histoire m'ont beaucoup intrigué. Et ce prologue est incroyablement bien écrit : j'aime beaucoup ta plume ! Elle se marie bien avec la fantasy. On a envie de connaître la suite, et surtout de suivre les aventures de cette nouvelle héritière. :)
Hâte de lire le prochain chapitre !
Soah
Posté le 19/05/2022
Hello ! c:
Merci beaucoup, ton commentaire me fait très plaisir. Je pense poster un chapitre par semaine environ, vu qu'ils sont assez longs - je les couperais peut-être en plusieurs, d'ailleurs !
A une prochaine fois :D
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