Prologue

Par Cliene

Ils se succèdent dans la pièce aux murs capitonnés de cuir blanc. Ils entrent la mine hagarde, le regard parfois fuyant, le corps ployé. Ils s’assoient dans le grand fauteuil, prêts à recevoir ce que je vais leur injecter, pleinement conscients et consentants.

Je désinfecte les creux de leurs coudes avec des morceaux de coton imbibés d’alcool. Je vois les veines défiler. Elles palpitent, fuient sous l’aiguille, m’obligeant à m’y reprendre à deux fois voire plus. J’en vois certains détourner le regard, d’autres fixer la pointe de l’aiguille. Je pique, j’appuie et vide les seringues. Je répands dans leur sang ce qui va atteindre en quelques secondes les replis de leurs cerveaux. Aucun nom n’a été donné à ce produit et peu en connaissent réellement sa composition, pas même moi. Le nom de l’opération à laquelle il contribue se suffit cependant à lui-même : « l’effacement ».

Je colle des pansements dont ils ne comprendront pas l’origine une fois sortis d’ici. Certains me remercient. Ils se lèvent et prennent quelques instants pour calmer leurs étourdissements. Mais aux corps ployés, une légèreté nouvelle est confiée. Aux mines hagardes, des traits détendus se substituent. Aux regards fuyants, succèdent des yeux emplis d’honnêteté.

Ils repartent par une autre porte. Pour que les « effacés » ne croisent pas ceux qui ne le sont pas encore. Ils ressortent délestés de ce dont ils n’ont plus ni connaissance et ni conscience.

Dans la poubelle, les seringues vides s'entassent, parfaites métaphores de la vacuité que je créée. Je pique. J’injecte. J’efface. Comme un coup d’éponge sur un tableau noir, un trait d’effaceur sur de l’encre bleue, un coup de gomme sur du crayon à papier. Je rase tout. À la façon d’une déforestation, d’une tornade, d’un tsunami. Telle une de ces bombes nucléaires, une de celles qui a fait des milliers de morts et nous a conduit à « l’effacement ». Qu’ai-je de différent comparé à elle ? Je tue aussi : des familles, des femmes, des hommes, des enfants... Certes, ces morts sont moins violentes, ce ne sont que des souvenirs que je fais disparaître, mais cela équivaut à tuer ceux qui leur ont donné naissance.

Je pique. J’injecte. J’efface le grand H de l’histoire. Le passé. Ses horreurs, ses erreurs, ses leçons. On vient d’en tirer une dernière. Pourvu qu’elle porte ses fruits. Pourvu qu’elle ne nous fasse pas reproduire ce qu’on efface aujourd’hui.

Je pique. J’injecte. J’efface.

On me pique. On m’injecte. On m’efface.

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Lucchiola
Posté le 17/10/2019
Bonjour ! Je suis nouvelle sur PA, je me suis aussi inscrite sur le forum. Je cherchais du fantastique à lire et ... Ouah, ça en jette dès le départ ! Je suis tombée sur ton écrit et j'en suis bien contente.

Je me suis vraiment trouvée happée par le récit (ma cuillère de riz est restée suspendues un petit paquet de secondes dans les airs).
Je ne suis surement pas assez professionnelle pour te parler de narration, mais il y a deux petites choses qui m'ont attrapé malgré tout.

La première, c'est l'histoire de ceux qui oublient et qui sont néanmoins appeler à ne pas reproduire ce qu'ils ont justement oublié. Comment les amener à ne pas refaire, si le comportement destructeur s'avère être intrinsèque ? Sont-ils sous la tutelle d'une personne ? Qu'ont-ils oubliés pour sortir hagard mais tout de même conscient qu'ils font parti d'une société ?

La deuxième chose, et je me plante peut être surement totalement, ça concerne les piqures. Tu précises piquer dans une veine, et donc faire de l'intra veineux. Je ne suis pas sûre que les injections intraveineuses se fassent forcément dans une veine (comme pour les prises de sang), mais souvent en sous-cutanée voire intra musculaire. J'avais juste peur qu'il y ait une bourde, et c'est peut être moi qui la fait d'ailleurs, mais je voulais juste émettre l'idée qui m'avait traversée, de part ma propre expérience avec les aiguilles !!

Encore merci à toi, j'ai hâte de voir la suite :)
Cliene
Posté le 23/10/2019
Coucou Lucchiola,

Merci pour ta lecture et ton commentaire et surtout bienvenue sur PA !

Pour ta première remarque : l'une des interrogations majeures d'Et sans ciel sera aussi celle que tu poses : même si on oublie son passé, son Histoire, est-on capable de ne pas reproduire les mêmes erreurs ? Quelles sont les travers de l'être humain qu'on ne peut contrecarrer, combattre et réduire au néant ?
Pour la précision sur ce qu'ils ont spécifiquement oublié, je l'expliciterais par la suite mais je peux d'ores et déjà te dire que j'ai fait des recherches à ce sujet et que la science fait des progrès en la matière pour cibler un souvenir / une expérience traumatisante, etc et l'effacer.
Pour les intraveineuses, j'avoue ne pas être experte en la matière mais si mes souvenirs sont bons, j'ai déjà eu une intraveineuse et on m'avait piqué dans une veine. Je vérifierai ça en faisant des recherches.

Je file continuer de répondre à tes autres commentaires :)
Lucchiola
Posté le 23/10/2019
Hello ! La suite est alléchante, j'ai bien envie de voir comment tu peux avancer une réponse à pareil dilemme !

Pour les intraveineuses, il faut donc faire la distinctions entre la perfusion que tu poses et qui s'écoule lentement et à l'injection, qui elle est rapide.
Je peux me renseigner si tu veux, j'ai moi même quelques examens au labo a faire très régulièrement donc l'infirmière me connait ! XD
Dédé
Posté le 11/10/2019
Waouh la claque…

Je comprends ce qu'a ressenti Cricri quand elle est passée d'un de mes romans absurdes à mon projet le plus… le moins absurde. Le contraste avec A juste titre est si grand que, même si j'en ressors un peu traumatisé, j'en suis aussi très, très admiratif.

Sérieusement, c'est PA qui t'a rendue dark ? Tu peux avouer, tu ne crains rien… Cligne des yeux deux fois et les lecteurs viendront te sauver.

Non, VRAIMENT sérieusement… J'ai adoré ce prologue. On retrouve ta plume poétique malgré tout et dans un univers tellement différent de ce que j'ai lu de toi que j'ai envie d'en découvrir davantage. Ma curiosité est piquée au vif ! Bravo ! Bien joué !

Cette idée d'effacement, c'est intrigant. Pourquoi ? Est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu'il y en a qui vont lutter ? Se peut-il que ça change rien au cours des événements ? J'ai une multitude de questions et je compte bien lire la suite pour avoir quelques réponses (ou encore plus de questions).
Cliene
Posté le 13/10/2019
Coucou Dé !

J'ignore si c'est PA qui m'a rendu dark, je pense qu'au fond je le suis sans avoir été influencée ;) C'est vrai que le contraste est important avec À juste titre et c'est aussi un sacré challenge de changer totalement de registre comme ça.

En tous les cas, je te remercie pour ta lecture et ton commentaire !
Je file répondre à celui sur le chapitre 1 !
À toute
Dédé
Posté le 13/10/2019
Je te taquinais vis-à-vis de PA. J'adire tellement les auteurs qui peuvent changer de registre comme ça. C'est ce que j'essaie de faire aussi de mon côté (avec plus ou moins de résultats des fois…).

Pour moi, jusque là, ton challenge est réussi ! :)
Stella
Posté le 01/10/2019
Bonjour Cliene,
Ton titre m'a fait de l'œil et je ne suis absolument pas déçue. Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un texte où chaque mot est essentiel 😏. Pas un de trop. Ce prologue remplit parfaitement son rôle. Je suis intriguée, dans la tête et le dilemne du personnage. Cette montée en puissance du "Je pique. J’injecte. J’efface." est géniale. A partir d'une piqure tu nous brosses ton monde dystopique de l'infiniment petit à l'infiniment grand : l'Histoire. Chapeau ! Gros coup de ❤️J'aurai beaucoup de plaisir à lire la suite. Où en es-tu de ce beau projet ? Des bisous étoilés
Cliene
Posté le 02/10/2019
Coucou Stella,

Merci beaucoup pour ton passage par ici et ton commentaire.

Pour le moment, je n'en suis qu'au début de l'écriture et du travail de la trame. J'avance à vitesse d'escargot... J'espère que tu as de la patience en réserve XD !

Je file répondre à ton commentaire sur le chapitre 1 ;)

À tout de suite !
tiyphe
Posté le 18/09/2019
Coucou, c'est encore moi o/
Je suis absolument totalement complètement hypée par ce prologue !
J'adore les répétitions de piquer, injecter et effacer, ça amplifie la tâche ardue et le geste répétitif du personnage. Et à la fin, c'est terrible, mais parfait !
J'ai hâte d'avoir la suite ! Je te mets dans ma PaL !
Cliene
Posté le 18/09/2019
Merci beaucoup Tiyphe pour ton retour sur ce prologue !

Pour la suite, je travaille pour le moment à élaborer le squelette de cette histoire. J'ai une ébauche pour le premier chapitre mais encore des corrections à faire dessus !
J'espère pouvoir le publier bientôt...

Au plaisir de te croiser par ici ;)
tiyphe
Posté le 19/09/2019
J'attendrai patiemment les petites notifications ;)
Eresia
Posté le 06/09/2019
Pfiou !

Le résumé m'a tout de suite tapé dans l'œil et bon, je suis tellement amoureuse de ta plume que je me devais de venir voir. Je ne suis pas déçue, évidemment. C'est effectivement court, mais très efficace. J'ai hâte d'en savoir plus !
Cliene
Posté le 08/09/2019
Coucou Eresia !

Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire !

Il est vrai que ce prologue est très court mais finalement je pense qu'il a la bonne longueur pour permettre d'entrer dans l'histoire sans avoir l'impression de se noyer et de s'enfoncer dans les détails.

La suite est en construction, j'espère pouvoir la publier bientôt !

À très vite ;)
Sorryf
Posté le 19/07/2019
Woaaaaah ! Ce début m'a soufflée ! dommage que ce soit si court, ça donne trop envie de continuer !
le sujet a l'air terrible, et puis c'est super bien écrit. C'est le premier texte que je lis de toi, je suis enchantée de découvrir ton style !
"Je pique. J’injecte. J’efface le grand H de l’histoire. Le passé. Ses horreurs, ses erreurs, ses leçons. On vient d’en tirer une dernière. Pourvu qu’elle porte ses fruits. Pourvu qu’elle ne nous fasse pas reproduire ce qu’on efface aujourd’hui." -> j'adore ce paragraphe de deux lignes qui pose les enjeux ! Comment ne pas répéter les mêmes erreurs, s'ils ont oublié ?
Trop trop trop trop hate de voir où ça va mener !
Cliene
Posté le 19/07/2019
Coucou Sorryf !
Merci pour ta lecture et ton commentaire !
Je crois que j'ai mis l'eau à la bouche de plusieurs lecteur.trice.s et du coup la pression est là pour publier la suite... Mais je suis en train de travailler sur les deux premiers chapitres et sur l'univers entier que je construis... Et y'a du boulot !!
Mais la suite devrait bientôt arriver !
A bientôt par ici ou ailleurs 
Cliène
Liné
Posté le 18/07/2019
1. "AH TROP COOL, une nouvelle histoire de Cliène ! D'autant que je ne suis pas venue sur FPA depuis plusieurs semaines et que je n'ai pas pu suivre toutes les nouvelles publis !"
 
2. "... Mais c'est qu'un prologue de 400 mots T______T"
 
Bon plus sérieusement, parce que le but n'est pas tant de faire sa groupie que d'être constructif ! On retrouve évidemment ton amour des titres à jeu de mots poétique. En revanche, ce roman a l'air de faire moins dans la dentelle ! J'aime beaucoup l'idée dystopique qui a l'air dans se cacher dans la société que tu décris (et tu connais ma passion pour les histoires pas drôles <3).
BREF. Bientôt le premier chapitre ? 
Liné
Cliene
Posté le 18/07/2019
Coucou Liné !
Merci pour ta lecture et ton commentaire (qui m'a fait beaucoup rire XD) !
Et oui, avec cette histoire-là, je suis partie pour faire un peu moins dans la dentelle. Je crois qu'au fil de ce que j'imagine, je commence même à y prendre goût !
Le premier chapitre devrait bientôt arriver ;-) Et si tu veux vraiment te mettre quelque chose sous la dent, j'ai aussi publié des chapitres de "Tomber dans le panneau". Ce n'est pas dans le même registre mais peut-être que ça te permettra de patienter !
A bientôt par ici ou ailleurs
Céline
Olek
Posté le 17/07/2019
Waouh ! Un coup de poing ce début !
Cet effacement fait frissoner le final aussi avec se retournement.
 "La poubelle de déchets à risques se remplit de seringues vides" je trouve que le début est un peu lourd ("de déchet à risque") peut-être est-ce allégeable en parlant par exemple simplement d'une "poubelle sanitair" ou autre ?
J'aime comme tu parles d'effacer "le grand H de l'histoire", c'est parlant et marquant. 
Cliene
Posté le 17/07/2019
Coucou Olek !
Merci pour ta lecture et ton commentaire !
Suite à ta suggestion, j'ai modifié la formulation de la phrase pour l'histoire de la poubelle de déchets à risques.
À bientôt !
Céline
Flammy
Posté le 17/07/2019
Coucou ! 
Prologue très intéressant ^^ C'est un peu la solution extrême d'efacer la mémoire pour oublier ce qui s'est passé avant, mais c'est intéressant comme principe et je suis curieuse de voir ce que ça va donner =D 
Sinon, juste une petite remarque : 
"les replis de chair de leurs cerveaux"
Ca me fait juste un peu bizarre car techniquement, ya pas de chair dans le cerveau, c'est juste du gras ^^" 
Bref, curieuse de voir la suite =D  
Cliene
Posté le 17/07/2019
Coucou Flammy,\r\n\r\nMerci pour ton passage par ici ! Je reprends doucement l\'habitude de répondre aux commentaires sur FPA, ça me fait tout bizarre XD\r\n\r\nOh bah mince alors, cerveau = gras ?! Du coup, j\'ai enlevé la mention \"de chair\"... J\'ai hésité à mettre \"les replis graisseux de leurs cerveaux\", qu\'en penses-tu ? Vu le côté un peu médical de la scène, peut-être que je pourrais me permettre de l\'inscrire ainsi...\r\n\r\nJe suis curieuse moi aussi de voir la suite... Comment ça, ça fait celle qui ne sait pas du tout où elle va avec cette histoire ?!\r\n\r\nCéline
Eulalie
Posté le 16/07/2019
Salut Cliène,
je découvre par hasard cette histoire qui commence. Et qui commence fort ! Je suis touchée par cette scène de l'effacement. Tu abordes la question du rapport à l'Histoire et aux souvenirs douloureux d'une façon qui me fait pressentir une dystopie.
Je suis très curieuse de connaître la suite. 
J'aime le rapport du narrateur avec ses "patients", partagé entre l'envie de les soulager et la conscience des dégâts causés. Je l'imagine propre et soigné, à l'image du style que tu proposes.
Détails :
- "pleinement conscients et consentants vis-à-vis de ce qui est sur le point d’arriver." => je troouve la tournure bancale et ce "vis-à-vis" assez lourd et inélégant. Je pense que tu peux t'arrêter à "consentants", la suite peut être sous entendue.
- "Je vois les veines défiler. Elles palpitent, fuient sous l’aiguille, m’obligeant à m’y reprendre à deux fois voire plus. J’en vois certains détourner le regard, d’autres fixer la pointe de l’aiguille. Je pique, j’appuie et vide les seringues. Je répands dans leur sang ce qui va atteindre en quelques secondes les replis de chair de leurs cerveaux." => j'aime beaucoup ce passage, rendre littéraire un acte médical, bravo !
- "Aux regards fuyants, des yeux emplis d’honnêteté se dévoilent avec franchise." => il y a un problème de syntaxe ic, il faudrait écrire quelque chose comme "sous les regards fuyants". Je t'explique plus si tu veux.
- "ce ne sont que des souvenirs que je fais disparaître mais cela équivaut à tuer ceux qui leur ont donné naissance" => on met toujours une virgule avant "mais" quand il sépare deux propositions verbales. Cette image de tuer des souvenirs m'a donné des frissons.
- "On vient d’en tirer une dernière. Pourvu qu’elle porte ses fruits. Pourvu qu’elle ne nous fasse pas reproduire ce qu’on efface aujourd’hui." => le même discours qu'après WWII, stratégie différente. Je suis curieuse de voir où cela va mener.
 
Cliene
Posté le 16/07/2019
Coucou Eulalie !\r\n\r\nMerci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire sur ce très court prologue d\'Et sans ciel.\r\n\r\nJ\'ai appliqué les corrections judicieuses que tu me conseilles. Là où ça coince davantage, c\'est pour ton troisième point : \r\n- \"Aux regards fuyants, des yeux emplis d’honnêteté se dévoilent avec franchise.\" => il y a un problème de syntaxe ici, il faudrait écrire quelque chose comme \"sous les regards fuyants\". Je t\'explique plus si tu veux.\r\n\r\nEn fait, si tu regardes les deux phrases précédentes, je parle des changements d\'attitude des personnes qui viennent de recevoir l\'injection. Pour cette troisième phrase je voulais éviter de réutiliser le verbe \"se substituer\" comme dans la précédente. J\'ai donc changé la formulation... J\'espère que ce sera plus clair :\r\n\"Mais aux corps ployés, une légèreté nouvelle est confiée. Aux mines hagardes, des traits détendus se substituent. Aux regards fuyants, succèdent des yeux emplis d’honnêteté.\"\r\n\r\nPour les virgules avant le \"mais\", ce n\'est pas faute d\'avoir fait la correction des dizaines de fois dans mon premier roman... Faut croire que ce n\'est toujours pas rentré... XD\r\n\r\nEncore merci pour ton passage par ici !\r\n\r\nCliène
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