Près de l'étang

Par Pouiny
Notes de l’auteur : Sachez que si jamais un jour, vous ratez un partiel sur l'histoire japonaise à la fac, ça peut donner ce genre de résultat chez l'étudiant qui attend que l'heure passe...

Sur la tige d'un jonc, au bord de l'étang, apparaissaient des ailes dans un reflet de soleil. Fort heureusement, personne n'était là pour le remarquer ; pas un brin de vent, pas un prédateur. Dans l'air doux du printemps, et dans un profond silence, un éphémère venait de naître.

 

Et lorsqu'il vit les jonchères pour la première fois, le minuteur dans son cœur se révélait. Même si ses belles ailes translucides s'étaient à peine réveillées, bien qu'il n'avait encore jamais volé, il savait que son temps lui était compté.

 

Il ne pouvait pas se permettre, contrairement aux magnifiques papillons, de lisser ses ailes aux reflets d'argent. Profitant d'un léger coup d'air, il se détacha aussitôt de sa branche, et s'envola immédiatement. Je dois vivre, se disait-il. Il savait qu'il ne se poserait plus jamais.

 

Il traversa l'étang en toute hâte. Le vent s'engouffrant dans ses ailes faisait vibrer son corps comme un moteur. La vision rapide de l'herbe et l'eau sous lui lui donnaient presque le vertige. Ses premières sensations de vies étaient si fortes et si enivrantes. Il s'approcha de la mare, frôlant l'eau du bout des pattes pendant quelques secondes. Il lui sembla que tout son être pouvait être résumé en ces quelques sensations, et eu une étrange impression de vide. Il se redressa, et quitta à jamais cet étang où il avait vu le jour.

 

Les mouvements du soleil lui paraissaient si rapides. Le décompte avant la fin du jour se présentait à lui comme une course et une torture. Volant tout droit, à la recherche d'un de ses congénères, une sorte de sentiment poisseux lui gluait les antennes. Si jamais je ne trouve pas de compagnon au terme des lueurs, ma vie aura été inutile, pensait-il.

 

L'éphémère vivait comme un jouet mécanique. Il ne pouvait s'arrêter de bouger tant que le compte à rebours ne tombait pas à zéro. Il sentait l'inclinaison des rayons de soleil sur son corps, et alors il avait peur. La fin du jour serait le terme de son existence, et encore aucun éphémère en vue.

 

Alors qu'il continuait son vol, ses yeux mouvant dans tous les sens à la recherche d'un morceau de vie, il constata une différence de l'environnement. L'herbe n'était plus aussi longue et verte ; elle paraissait comme coupée, écrasée. Des cailloux tout autour l'entouraient, et toutes ces pierres semblaient sagement empilées les unes à côté des autres, comme si elles en avaient eu elles-mêmes l'idée. Et surtout, face à l'insecte s'imposait un ciel gris immense et sans fin.

 

Un éphémère ne peut se poser ni plier ses ailes. S’il n'était pas vif, il aurait percuté ce ciel solide et horizontal et sa vie aurait été plus courte qu'elle ne l'était déjà. Il ralentit et se retrouva perdu. Suis-je devant la limite du monde ? Où puis-je aller, maintenant ?

 

Peut-être suis-je le dernier de mon espèce ici, se découragea-t-il. Alors dans ce cas, ma vie n'aura vraiment eu aucun intérêt. Pris de désespoir, le petit éphémère s'éleva face à cet immense ciel de pierre, escomptant peut-être pouvoir passer au-dessus, quand quelque chose d'étrange lui captura son attention.

 

Une sphère gigantesque, comme le soleil, mais translucide, comme ses ailes. D'une rondeur parfaite, avec des couleurs irréelles qui reluisaient sur tout le tour de la fine membrane. Captivé, virevoltant autour d'elle, l'éphémère finit par lui demander :

« Tu es un soleil ?

— Pas du tout, lui répondit l'astre. Je suis une bulle.

— Que fais-tu ici ? interrogea l'éphémère.

— Je voyage.

— Je peux te toucher ?

— Surtout pas ! S'exclama la bulle, comme avec un mouvement de recul. J'en mourrais. »

L'éphémère, qui ne souhaitait en rien sa mort, s'éloigna quelque peu.

« Est-ce que je peux te suivre, alors ?

— Bien sûr. C'est triste, de voyager seul. »

L'éphémère, qui s'était jusque là tant pressé à la rencontre pour ne pas perdre une seconde de présence, suivit la bulle au rythme tranquille. Il observa ainsi bien mieux ce qu'il y avait autour de lui. Il remarqua des papillons dans les fleurs, des fourmis qui s'agitaient dans le sol. La vie qu'il s'était dépêché à découvrir était devant ses yeux.

 

« Au départ, j'avais beaucoup de sœurs, lui expliqua la bulle. Nous étions très proches, de tailles et de couleur différentes. Mais beaucoup ont disparu dans notre voyage dans les airs.

— Comment ça se fait ?

— Je ne sais pas… Nous sommes peut-être juste destinées à n’être que de passage. »

Son compagnon resta silencieux, comme en train de réfléchir.

« Tu n'as pas peur ? lui demanda-t-il enfin.

— De quoi donc ?

— De disparaître. Comme tes sœurs.

— Au début, un peu. Mais maintenant, non.

— Pourquoi ?

— Parce que tu es là. Qu'on discute, qu'on voyage ensemble, et que tu m'écoutes. Même si ça n'a pas beaucoup de sens… Je me dis que j'aurai été mémorable pour au moins une personne. »

Le pauvre éphémère resta silencieux. Le soleil était sur sa pente descendante, et sa vie semblait comme lui filer entre les ailes. Il avoua :

« Tu sais… Moi aussi, je ne vais peut-être pas tarder à disparaître.

— C'est vrai ? Pourquoi ?

— Je ne sais pas… Je ne suis né qu'il y a quelques instants et pourtant au fond de moi, je sais que le coucher du soleil sera la dernière chose que je verrai. En fait… au départ, je devais trouver un autre éphémère, pour donner naissance à des œufs d'éphémère, et ainsi donner du sens à ma journée d'existence. Mais je n'ai pas réussi cette mission. J'ai volé aussi vite que j'ai pu, tout droit, cherchant des traces, d'autres êtres vivants, mais je n'ai trouvé qu'un mur. J'ai échoué. »

Un silence se fit. Les reflets bleus translucides de la bulle semblaient luire d'une profonde mélancolie.

« Allons… ne nous attristons pas pour les derniers instants de notre existence. Même si nous ne sommes pas utiles… Soyons heureux. Nous pouvons peut-être au moins réussir cela. »

 

La bulle et l'éphémère s'envolèrent ainsi vers le soleil, en douceur et sans un bruit. Sans même déranger le vent, ils continuèrent leur route, inlassablement. Le coucher de soleil qu'ils virent fut pour eux la plus belle chose de leur vie. Aux couleurs si vives et pourtant si moroses, la lumière s’éteignant sur le monde des deux voyageurs les réchauffait, quand la mécanique du petit éphémère s'épuisa alors. Ne parvenant plus à tenir en l'air, il tomba tristement vers la terre, laissant son amie seule pour les derniers instants. Celle-ci, qui lui semblait luisante comme le soleil, continua de voler dans le ciel ; elle prit une teinte dorée, et éclata comme une goutte d'eau sur le sol.

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Myrtille
Posté le 20/06/2021
Salut Pouiny !
J'étais curieuse de voir ce que tu écrivais, je ne suis pas déçue par ce petit conte plein de tendresse !! J'aime beaucoup la réflexion de l'éphémère et de la bulle sur la brièveté de leur existence, ce sont des personnages attachants et leur relation est tout en douceur, c'est très chouette !!
Bravo :)
Pouiny
Posté le 20/06/2021
Merci beaucoup ! <3 Si d'autres textes t'attirent n'hésite pas à jeter un œil :3
Eryn
Posté le 21/03/2021
Coucou Pouiny !
J'ai trouvé ce texte très beau, et j'aime beaucoup la conclusion de cette histoire ! J'ai un peu buté sur la première phrase, mais je trouve tout le reste bien écrit, fluide et agréable à lire ! A bientôt !
Pouiny
Posté le 21/03/2021
Merci beaucoup ! :) J'ai souvent de mal avec mes premières phrases, je cherche une bonne accroche et souvent je galère x) c'était quoi le problème là pour toi ?
Eryn
Posté le 21/03/2021
Le rythme, déjà, je trouve pas ça hyper fluide. Semblait c'est "ent" à la fin, vu que c'est "des ailes". / On se demande aussi pourquoi "fort heureusement", vu qu'on ne connaît pas le contexte, je trouve que ça fait bizarre de le formuler comme ça. Peut être que tu peux te contenter de décrire le visuel.
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