Poséidon

Par Maud14

La fin du mois de septembre approchait, entraînant avec elle le grignotement du jour et l’engloutissement de la nuit.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis qu’Alexandre s’était installé chez le vieux Pierrot, et la vie reprenait son cours. Hyacinthe le croisait de temps à autre sur le port ou la cale, et il la saluait toujours d’un grand sourire chaleureux. Il n’avait pas manqué de la remercier encore pour son hospitalité, lorsqu’elle était venu lui acheter un filet de lieu jaune. Elle n’osait pas venir le déranger, de peur d’être intrusive, et l’observait se mouler avec aisance dans le costume de pêcheur. Pierrot arborait une mine rajeunie, se félicitant à qui voulait l’écouter d’avoir prit cet « Albatroz » sous son aile. Il l’avait renommé d’après un autre de ces oiseaux fétiches, le plus grand de la mer, qui pouvait atteindre une envergure de 3 mètres et demi.

Plusieurs fois déjà, lorsqu’elle effectuait sa promenade matinale autour de la presqu’île, Hyacinthe avait remarqué la venue de cette jeune femme, toujours aux mêmes heures, au stand des pêcheurs. Elle la voyait admirer la carrure taillée dans le marbre d’Alexandre, et lui adresser des petits regards intimidés qui en disait long sur son inclination. Ses cheveux roux prolixes et éparpillés sur ses épaules ainsi que ses grands yeux verts, lui donnaient la silhouette d’une elfe. Hyacinthe la trouvait très jolie. De son côté, Alexandre s’adressait à elle de la manière la plus formelle qu’il soit, aveuglé par sa nature un peu naïve. Les joues de la jeune femme rosissaient et son regard glissait vers ses pieds lorsque leurs mains s’effleuraient à l’échange de la monnaie. Puis, elle repartait. Mais elle revenait toujours.

Hyacinthe constata que la clientèle s’était peu à peu féminisée. Les hommes qui, parfois venaient acheter eux-mêmes leurs palourdes ou leurs poissons, se faisaient plus rares. Ce n’était pas pour déplaire à Pierrot qui le rapporta à Hyacinthe dans un clin d’oeil espiègle.

« C’est que l’Albatroz il plaît, lui avait-il dit un matin. Il suffit qu’il batte de l’aile et ces dames lui tombent dans les bras ».

 

Un soir, le zéphyr souffla fort et l’océan s’agita. Hyacinthe, armée de son appareil photo, sortit à l’heure où le soleil, caché derrière d’épais nuages gris, était sur le point de se coucher au delà des vagues gonflées de l’horizon. Le vent et la pluie lui fouettèrent le visage, alors qu’elle empruntait le chemin vers la Pointe de Combrit, à l’extrémité de la plage de Kermor, près du village voisin.

Hyacinthe arriva près de la petite maisonnée bâtie en pierre, au toit d’ardoise recouvert de mousse, et s’approcha des rochers qui façonnaient la pointe de terre avançant dans la mer. Les déferlantes venaient se briser majestueusement contre le roc, éclaboussant les alentours d’une pluie d’écume blanche. Elle repoussa quelques mèches collées à son visage trempé, et s’aventura un peu plus en avant, le regard vissé sur la forme que les vagues prenaient lorsqu’elles s’éclataient sous ses pieds. Une bourrasque la fit tanguer vers les flots mais son corps fit barrière. L’image de Poséidon dans cet océan tumultueux l’avait obsédé pendant des semaines, et le désir de capter à nouveau cette forme divine la poussa toujours plus près des rochers, l’appareil devant son oeil droit.

Le bruit du vent dans la lande, contre les fenêtres de la petite maison abandonnée derrière elle, l’odeur toujours plus puissante du large et l’appel mystérieux de l’océan lui firent prendre des risques. Le ressac de la houle fumeuse et déchainée se faisait de plus en plus violent, aspergeant Hyacinthe qui ne reculait pourtant pas. Mettant un genoux à terre pour se stabiliser, elle réussit à capturer quelques rouleaux furibonds et vaporeux. Puis, comme hypnotisée par cette lumière blafarde où s’excitaient les entrailles de la mer, elle avança jusqu’au bout de la pointe, sur les rochers glissants.

Tout alla très vite. Une lame s’abattit sur son côté droit et la déstabilisa. Hyacinthe lâcha son appareil photo dans un petit cri, et son corps fut projeté à son tour dans les flots tourbillonnants de l’océan. Un étau glacial et sombre l’arracha de la terre. Elle paniqua et tenta de prendre une respiration avant d’être engloutit totalement, mais une marée d’eau salée s’engouffra jusqu’à son palais. Elle sentit alors son corps se faire ballotter au grès du ressac, et attendit l’instant où il rencontrerait la roche dure et escarpée. Mais une masse ferme s’enroula autour d’elle et, lorsqu’elle fut projetée contre la pointe, elle ne sentit  étrangement pas sa peau s’embrocher contre l’écueil.

L’air lui manquait, le froid engourdissait ses membres, la lutte contre Poséidon la fatiguait trop vite. Était-ce lui qui l’avait entouré de ses bras? Les yeux de Hyacinthe se fermèrent, et l’étau se resserra autour d’elle. Elle se sentit partir, à bout de force. Elle ne faisait pas le poids contre cet élément naturel et primitif. Les vagues allaient la dévorer, la digérer. Tout se teinta de noir.

Puis, une lueur lointaine et faible se mit à filtrer à travers ses paupières. Comme un voile obscur, terreux, vaseux. La vase, une odeur de vase lui emplit brusquement le nez. Le froid, un froid pétrifiant inonda son corps ankylosé. Puis, ses yeux s’ouvrir péniblement en même temps que sa bouche pour déverser un flot d’eau salée qui lui brûla la trachée, lui râpa la gorge. Sa tête, lourde retomba sur le sable mouillé, et c’est alors que Hyacinthe s’aperçut de la présence d’une immense silhouette au dessus d’elle. La nuit n’était pas encore, mais la lumière se faisait rare, presque jaunie.

A travers cette sombre clarté, elle pu reconnaître les yeux bleus abyssaux  à la pointe de lumière d’Alexandre. Comment? Comment avait-il…?  Sa bouche vermeille s’agitait, lui parlait, mais Hyacinthe n’entendait pas. Seul le vacarme du fond de l’océan en colère envahissait ses tympans. Hyacinthe haletait, et l’air qui s’infiltrait dans sa gorge lui provoquait une douleur inouïe. Elle tenta de se redresser, mais pu seulement s’appuyer sur un coude avant de retrouver la terre à nouveau. La tête lui tournait, son corps n’était plus qu’un tas de chair sans force.

Alexandre l’inspectait, un air inquiet peinturant son visage. Ses boucles noires trempées collaient son front et son cou. Sa chemise blanche était arrimée à son corps par l’eau. Agenouillé près d’elle, il retira ses mains du haut de sa poitrine. Il avait dû recourir au massage cardiaque. Comment avait-il…? Des gouttes de mer perlaient de son menton en rectangle et de ses longs cils. Hyacinthe le vit froncer les sourcils, mais elle se trouvait incapable de faire le moindre geste ou d’émettre la moindre parole. Il déploya brusquement son corps massif, puis, passa un bras sous la taille de la jeune femme, et un autre sous ses genoux, avant de la soulever aisément. Hyacinthe se laissa aller contre lui.

Son corps, faible, ressentait les à-coups des pas d’Alexandre qui devait la ramener chez elle. Puis, petit à petit, son esprit se réveilla et Hyacinthe reprit conscience de ce qui l’entourait.

« Pose-moi », dit-elle d’une voix éraillée.

L’homme s’arrêta et se courba pour la mettre debout. Ses pieds trouvèrent appui, malgré le chancèlement de ses jambes. La nuit était tombée et les alentours s’obscurcissaient. Ils se trouvaient à l’orée de la presqu’île, encore sur la plage de l’île-Tudy. Ramenant ses cheveux devenus algues derrière ses oreilles, la jeune femme frissonna en levant les yeux sur le naufragé.

« Comment tu as fait? »

Deux orbes bleus sombres s’échappèrent de son regard interrogateur. C’est alors qu’elle aperçut que sa chemise était déchirée. Des traînées de tissus se détachaient de son imposant buste, découvrant une partie de son omoplate jusqu’à ses larges épaules. Mais aucune trace de sang ni de blessure n’apparaissaient.

Alexandre surprit son regard et se redressa, manifestant un peu plus sa hauteur.

« Je t’ai vu tomber dans l’eau », dit-il simplement, de son accent chaud.

Soudain, Hyacinthe remarqua que la tempête s’était calmée. Cela faisait-il longtemps que le vent avait cessé de souffler? Que le tumulte de l’océan s’était lui aussi apaisé?

« Comment tu as fait pour échapper aux rochers? », reprit-elle, de plus en plus méfiante.

« On a eu de la chance »

« De la chance? Vraiment? Pourquoi ta chemise est en lambeau alors? »

Les paupières d’Alexandre se baissèrent légèrement et son visage se teinta d’un air las.

« Elle a dû s’accrocher »

Il la dépassa, marchant vers les habitations.

« Attends! », s’exclama-t-elle.

La grande silhouette sombre se retourna lentement. Elle se découpait dans le crépuscule et les lumières chaque secondes un peu plus nombreuses de l’île derrière lui. Ses cheveux se confondaient avec la noirceur du ciel, et son regard… Hypnotisa Hyacinthe. Une étrange sensation de quiétude envahit subitement son corps.

« Merci »

« Je t’en prie. Fais attention, la prochaine fois ».

La jeune femme le regarda partir jusqu’à ce que la nuit l’engloutisse totalement. Avait-elle rêvé? Mais ses habits trempés et glacés lui rappelèrent la réalité. Puis, elle se souvint ce qu’elle était venu faire à la Pointe de Combrit et elle s’aperçut brusquement de l’absence de son appareil photo autour de son cou.

« NON! », hurla-t-elle, seule dans la nuit en prenant son visage entre les mains.

L’objet qu’elle avait de plus précieux était resté dans le ventre de l’océan.

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Trop drôle toutes les femmes qui viennent draguer Alexandre ! Pas touche les filles il est pour Hyacinthe celui là !!! Trop héroïque la façon dont il la sauvé de as noyade, j'adore !
Maud14
Posté le 05/05/2021
Eh oui, il fait des émules le garçon... mais il ne s'en rend pas compte, il a d'autre chats à fouetter... ;)
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