Point de vue

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Thème de Février 2014 : Dans l'Obscurité

            Un homme d'une cinquantaine d'années, avec une petite moustache noire, portant un costume trois pièces anthracite, est occupé à lire le journal, assis dans un fauteuil doublé de velours vert, jambes croisées. À l'une des nombreuses fenêtres du salon, une jeune femme, dans une longue robe bleu nuit, a la tête baissée et les yeux fermés.

- Je ne comprends vraiment pas quel est le problème, observe l'homme sans sourciller, poursuivant une conversation déjà commencée.

- Nous étions supposés nous marier dans deux jours, Père, grince la demoiselle.

- Tu n'as jamais vu son visage ! il s'exclame, levant brièvement les yeux au ciel.

- Tu n'avais jamais vu Mère, avant vos épousailles, proteste sa fille.

- Les temps étaient différents. Aujourd'hui, les gens veulent  se voir avant de s'épouser, il rétorque en haussant les épaules.

- Pourquoi, si Mère et toi n'avez pas eu à vous voir pour vous promettre l'un à l'autre, devrais-je pour ma part ressentir le besoin de connaître l'image de mon futur époux ? se trouve-t-il alors interrogé.

            Pour toute réponse, le père soupire, avant de replier son journal, puis de le jeter sur son siège un fois qu'il a quitté celui-ci. D'un pas mesuré, il s'approche alors de son enfant qui lui tourne toujours le dos, pour venir poser une main sur son épaule.

- Je ne te comprendrai jamais, il lui avoue, déposant un baiser sur ses cheveux.

- Tu ne comprendras jamais pourquoi perdre l'homme que j'aime à quelques jours de notre union peut m'attrister ? elle relève en le repoussant gentiment.

- Je ne comprendrai jamais comment tu as pu tomber amoureuse en premier lieu. Que diable peux-tu bien trouver à qui que ce soit ? Cette fois, elle le repousse franchement.

- C'était un homme courageux, persévèrent, fidèle, et honorable. Il était discret, mais ferme. Endurant, à la douleur comme à la fatigue. C'était un artisan de talent et un soldat de renom. Il était capable de grande douceur envers ceux qui lui était chers, tout comme de grande violence sur un champ de bataille.

- Autant de choses qui tiennent de l'ouï-dire, commente le père.

- Dis-moi, n'aimais-tu point Mère pour des raisons similaires, ou bien ton affection reposait-elle uniquement sur ce que tes yeux te montraient d'elle ?

            L'homme ouvre la bouche, mais la referme sans rien répondre, provoquant chez la jeune femme un sourire triste.

- Ça n'a pas d'importance. Je sais pourquoi tu ne comprends pas, elle déclare d'un ton soudain résigné.

- Et pourquoi cela, je te prie ? il s'enquiert avec condescendance.

- Parce que tu penses, comme tant d'autres, que je ne peux pas voir.

- Mais, tu es... il commence, l'incompréhension se dépeignant sur son visage.

- Aveugle, oui, je sais. Mais j'aimais aussi son rire, son sourire, sa voix, son odeur, sa main dans la mienne. J'aimais sa façon de remettre une mèche de mes cheveux derrière mon oreille, de m'embrasser, et de me tenir dans ses bras.

            Elle s'est enfin retournée vers son géniteur, et ouvre vers lui ses yeux entièrement blancs, qui n'ont jamais vu quoi que ce soit et ne verront jamais rien.

- N'est-ce pas un peu voir, tout ça, Père ? Il serait temps que tu comprennes que je ne vis pas dans l'obscurité.

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Altaïr
Posté le 25/11/2022
Encore une fois le titre que tu as choisis pour ce texte est très pertinent. Cette fois on comprend parfaitement de quoi il retourne, et progressivement. C'est agréable. On comprend d'ailleurs tellement bien que les incises de tes dialogues me semblent de trop, elles alourdissent un peu la spontanéité des échanges entre le père et sa fille.
Autrement pour ce qui est de l'histoire en elle-même, effectivement il paraît que les êtres privés d'un sens compensent par le "surdéveloppement" des autres sens ;)
Zlaw
Posté le 25/11/2022
Hello Altaïr !


Ton commentaire est intéressant en ce que j'ai la perception à peu près inverse de cette nouvelle. xD

D'une part, j'ai adoré poser l'atmosphère du texte par la description presque plus que par le dialogue. C'est court, donc il n'y a pas de détails et personne ne peut deviner ce que j'avais en tête, mais c'est un univers un peu steampunk (pour le peu que je connais de ce registre), un côté retro mais futuriste à la fois. J'ai peu écrit dans ces eaux-là jusqu'ici, donc ça m'avait bien botté ici. Mais comme je l'ai dit, ça, il n'y a que moi qui peut le savoir, donc c'est logique que l'immersion soit moins intense à la lecture. =)

D'autre part, je serais plutôt d'avis (même si je n'en ai pas d'expérience de première main) de dire que justement, les personnes en manque d'un sens ne compensent pas vraiment par les autres. Pas au sens où il sont plus développés chez eux. J'aurais plutôt l'impression (et c'est ce que j'ai voulu transmettre dans ce texte) que ce sont ceux qui ont un sens dominant qui le prennent pour acquis et s'appuient trop sur celui-ci. D'ailleurs le terme dominant parle de lui-même. Tout ce que cite la jeune femme pour décrire son promis est tout autant perçu par une personne voyante, mais souvent un peu passé outre. Le personnage aveugle a tout autant accès aux éléments que son père, mais ce dernier est focalisé sur ce qu'il lui manque plutôt que sur ce qu'elle a également.
À titre personnel, j'ai tendance à peu regarder les gens, donc je note souvent des détails qui paraissent insignifiants voire intrusifs aux autres, tandis que je rate parfois des caractéristiques qui sembleraient évidentes. Rien à voir avec le cécité, mais comme quoi, même à sens égaux, on ne les utilise pas tous pareils. C'était ce que m'avait inspiré le thème de l'obscurité, entre autres, puisqu'on avait droit à plusieurs nouvelles, sur ce sujet.


Voilà. Désolée pour le pavé. xD Toujours un plaisir d'échanger avec toi ! Je ne suis pas du tout en train de dire que ton opinion n'est pas valide, au contraire, je comprends l'attrait du dialogue sans incise, mais je dois avouer mal le maîtriser en ce qui me concerne. =)
Merci de ton passage par ici. À bientôt !
Altaïr
Posté le 26/11/2022
Ok j'ai saisi, effectivement, les sens ne sont pas développés de façon identique d'une personne à l'autre, ou alors nous n'en avons pas le même usage. Et ce probablement au-delà du fait qu'une personne ayant une cécité va utiliser ses autres sens différemment.
Il me semble que tout un chacun s'adapte, cécité ou non. En ce qui me concerne j'ai du mal à me concentrer sur une discussion s'il y a un fond sonore trop bruyant comme la télé par ex.
Intéressant ce partage de points de vue envtoyr cas !
A bientôt !
Liné
Posté le 26/08/2021
Oh, c'est super ! Je pensais qu'il s'agissait d'un mariage à l'ancienne (et le ton désuet des dialogues y est pour beaucoup), et non. D'ailleurs, décidément, nouvelle coïncidence : j'ai regardé Dancer in the Dark hier soir (avec Björk qui joue une aveugle optimiste).

Dans le style, cette nouvelle détonne par rapport aux deux précédentes (tout en restant d'une excellente qualité formelle !). Du coup, je me demande d'où viennent ces thèmes ? Tu fais partie d'un groupe d'écriture, ou bien tu te les imposes toute seule ? Et comment sens-tu que ces thèmes te font progresser ?

Personnellement, qu'il s'agisse d'un thème extérieur via un atelier ou d'une thématique que je déniche toute seule par envie, je sens que différencier les tons et les styles sur plusieurs nouvelles m'aide à avancer en trouvant ma "voix", ce que je veux faire et ne pas faire (quelques nouvelles ont rapidement été avortées parce que, devant le fait accompli, je me rendais compte que ce style, ce genre ou ce ton-là n'était pas mon truc)
Zlaw
Posté le 26/08/2021
Les thèmes en eux-mêmes (en l'occurrence Dans l'Obscurité, ici et pour Troglodytes) sont venues de la Grande et Vénérée Seja. À l'époque (2014, donc) elle avait lancé le concept de la Fabrique à Textes, avec chaque mois un thème et une limite de mots (sachant que moins il y avait de mots plus on pouvait soumettre d'entrées). C'était très sympa, mais il me semble que le site a été hacké et donc le projet abandonné. J'étais tristesse, parce que je suis bien incapable de me lancer ce genre de défi de moi-même ou de m'incruster dans des défis ponctuels. Mister D a tenté de relancer le truc avec la Plume Défiante l'année d'après, mais là encore, ça n'a pas duré très longtemps. Ce sont tout de même de tous ces défis qu'est né ce recueil, et j'imagine qu'un jour si j'en rencontre d'autres il pourrait s'étoffer. Très contente que ça te plaise, en tous cas ! =D

En ce qui concerne le ton, honnêtement, c'est juste celui qui s'imposait à cette histoire qui m'est venue sur le thème. J'essaye de prendre le contrepied et ça m'amène dans des endroits intéressants. En tous cas, j'ai trouvé que c'était intéressant. Je ne sais pas si ça m'a fait progressé, parce que je suis une extrêmement mauvaise juge de ces choses-là, mais c'était une forme d'exercice qui me convenait parce qu'il n'y avait aucune pression, aucun engagement, tu faisais ce que tu voulais et pouvais, et c'est ça aussi qui libère l'écriture, je pense.
Je suis d'accord sur le fait qu'il y a des tons que je ne pourrais jamais employer (j'ai beaucoup de mal avec la vulgarité, par exemple). En revanche je ne suis pas aussi téméraire que toi, donc je pense que j'ai une forte tendance à m'en tenir à ceux qui me vont (et dire qu'ils me vont est peut-être même prétentieux, mais tant pis). J'ai souvent des personnages très dignes et nobles dans leur façon de s'exprimer, c'est vrai. xD


Merci encore de tes commentaires ! Ils illuminent ma journée !
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