Point de Non-Retour

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Thème de Novembre 2015 : Voyage

- Tu as faim ?

La voix de sa fiancée sort David de ses pensées. Il décolle son front de la vitre et retire son menton de son poing, s'arrachant à sa contemplation passive du ruissèlement des gouttes de pluie sur le verre trempé. Il observe la conductrice de la voiture pendant quelques secondes, comme pondérant sa réponse, ou peut-être même carrément la question qu'on lui pose :

- Non, ça va, merci, il finit par pratiquement murmurer.

Jill se permet un coup d'œil de côté, pour s'assurer qu'il sourit. C'est pâle, mais elle s'en contentera.

- Tu es sûr ? Il n'y a pas à manger à la maison, donc autant s'arrêter maintenant, elle se permet d'insister.

- C'est comme tu veux...

Le sourire du jeune homme s'élargit légèrement, et la rouquine se détend un peu.

Le silence retombe alors dans le véhicule, et les yeux de David retournent machinalement vers l'eau que la vitesse fait filer sur la carrosserie. Tout à cette observation, il n'avait même pas remarqué qu'ils étaient de retour en ville, en fait. Ils ne devraient plus tarder à atteindre leur destination, désormais. Non pas que le trajet dans son entièreté ait déjà été particulièrement long. Mais, déconcentré, le passager avait perdu la notion du temps.

Finalement, Jill ne fait pas mine de s'arrêter. Elle voulait sans nul doute simplement engager la conversation. Il est vrai que d'ordinaire, c'est plutôt lui qui conduit, et elle qui s'occupe de l'environnement sonore. Pas aujourd'hui, cependant. Pas pour ce voyage-ci. Mais même si elle avait eu le contrôle de l'autoradio, elle ne l'aurait pas mis en marche. Et le mutisme de David n'a rien à voir non plus avec le fait qu'il n'est pas au volant.

Enfin, leur rue apparaît. La jeune femme s'y engage et vient se garer sous leur porche. Après avoir coupé le moteur, elle retire sa ceinture de sécurité, et se tourne vers son conjoint. Il n'y a plus rien à voir à travers la vitre de sa portière, et pourtant il fixe toujours dans cette direction.

- On est arrivés, lui annonce doucement la jolie rousse après un moment de flottement.

Une nouvelle fois, sa voix sort David de sa torpeur. Il lui accorde son attention, plongeant son regard vert pâle dans ses grands iris bleus. Puis, sa vision se trouble. Et après la première larme, d'autres suivent sans discontinuer.

Il n'avait pas pleuré jusqu'à maintenant. Parce qu'il ne s'était pas rendu compte du problème. Pas vraiment. Pas avant cette phrase pourtant sans arrière-pensée. Non, ils ne sont pas arrivés. Pas lui, en tous cas. Lui, il est un peu resté là-bas, dans la tombe de sa sœur jumelle. Aussi loin il pourra aller, une partie de lui ne quittera jamais ce cimetière. Une partie de lui a déjà entrepris l'ultime voyage. Et il serait bien incapable de dire s'il pleure parce qu'il voudrait la suivre, ou justement parce qu'il ne veut pas.

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Altaïr
Posté le 22/01/2023
Hello Zlaw,
quelle chute. Tu installes une situation inconfortable que tout un chacun a probablement déjà connu : une tentative pour meubler le silence, notamment dans un lieu aussi clos qu'une voiture.
Je me suis demandée la raison de ce quasi silence. A la phrase "Non, ils ne sont pas arrivés" 3 possibilités se sont bousculées dans mon esprit : 1. ils sont morts / 2. ils ne sont pas arrivés chez eux mais dans une dimension parallèle/ 3. ils sont en train de se séparer.
La phrase suivante est brutale, et amorce une chute bien trouvée.
Je pense aussi qu'un bout de soi s'en va lorsqu'on perd quelqu'un dont on était très proche.
Zlaw
Posté le 22/01/2023
Bonjour Altaïr !


Toutes tes théories sont excellentes ! Comme je savais ce que je racontais, je n’ai pas essayé de proposer d’explication alternative, juste de voiler la vérité. Et c’est toujours hyper intéressant de découvrir les idées qui se forment pour les lecteurs quand on ne leur donne juste pas d’infos. Tu vas particulièrement loin avec la réalité alternative ! Je suis fan ! Je crois que je n’arrive pas trop à faire des chutes dans l’absurde, mais pourtant c’est vrai que ça fait de bonnes nouvelles aussi. ^^


Comme toujours, merci beaucoup de ton passage par ici ! =)
Liné
Posté le 06/09/2021
(J'ai allumé la page, j'ai lu le thème de le nouvelle sans faire plus gaffe que ça, je suis partie me faire un thé puis arroser une plante, je me suis demandé pourquoi j'avais "voyage voyage" en tête, j'ai questionné ma sanité mentale pour la énième fois de la journée, je suis revenue sur mon ordi... et tout a pris sens.)

Blague auto-centrée mise à part : j'aime beaucoup la brutalité de la chute. On se doute que quelque chose cloche, on ne sait pas quoi et on se laisse porter par le format court, et le dernier paragraphe nous donne une petite claque très simple. J'aime aussi beaucoup la dernière phrase, et ce qu'elle dit de l'hésitation subie par le personnage

Un peu plus dans le détail formel
Aussi loin il pourra aller -> aussi loi qu'il pourra aller
Une partie de lui a déjà entreprit -> entrepris

A bientôt !
Zlaw
Posté le 06/09/2021
Mwahaha ! J'aimerais pouvoir dire que mettre cette chanson en tête faisait totalement partie d'un plan machiavélique de ma part, mais non, hélas, je ne suis pas assez brillante pour ça. C'était peut-être l'objectif de l'organisateur du thème, en revanche... En tous cas j'espère que ce n'est pas une chanson qui t'embête et que tu as réussi à t'en débarrasser facilement ensuite. ^^

Merci pour les retouches. =)

Sur ce thème, je suis partie sur de l'un peu moins joyeux, c'est vrai. L'esprit de contradiction, peut-être ? J'ai pourtant la chance de ne jamais avoir perdu quelqu'un d'aussi proche de moi. Et à cette époque je n'avais pas non plus encore eu de frayeur de ce type, donc je me demande ce qui a bien pu m'inspirer. Un côté morbide sans doute. Et mon romantisme passif qui me laisse imaginer de telle relations épiques. Contente que ça t'ait plu, en tous cas ! Merci encore de passer par ici ! =)
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