Pluie

Ceci n'est pas une histoire pour enfant. Pourtant, tous les éléments y sont : la princesse en danger, l'énigme à résoudre, les montres sanguinaires... Mon histoire n'est pas heureuse car à la fin, ce sont les monstres qui gagnent, car les monstres vivent parmi nous, n'en doutez pas. Ils ont renoncé à l'obscurité pour embrasser la lumière et asservir la race humaine à ses dépends. Comment je le sais ? J'étais comme vous avant, ignorante et je regrette cette époque bénie où ma naïveté me préservait des atrocités de ce qu'est devenu notre monde. Nous sommes voués à disparaître car, à la fin, c'est toujours le Rapace qui l'emporte.

Il pleuvait ce soir làCela faisait des semaines que des nuages gris étaient descendus sur New-York sans vouloir laisser le moindre raillon de soleil percer. Si j'avais su, j'aurais pris le métro plutôt que de rentrer à pied sous l'averse mais je ne pouvais pas deviner ce qui allait se passer. Sur les trottoirs, les travailleurs sortants du bureau ressemblaient à une espèce de magma informe. Au milieu de cette foule sans visage, j'essayais tant bien que mal d'avancer à contre courant, serrant contre moi mon appareil photo pour le protéger des coups de coude des cadres pressés.

J'étais photographe d'investigation auto proclamée, je ne travaillait pour personne et nombreux étaient ceux qui auraient voulu me museler. Grand bien leur fasse. Le seul moyen de me faire taire est de me couper ma connexion internet, rien d'autre. Cette ère numérique a bien des défaut mais elle a l'avantage de libérer la parole de gens comme moi. Cela faisait déjà plusieurs années que je travaillais seule, chérissant ma liberté plus que tout.

Alors que j'évitais les flaques, quelque chose me fit ralentir.

Près d'une ruelle adjacente, j'entendis un gémissement, à peine une plainte, tellement faible que pendant quelques secondes je crus que mes oreilles m'avaient trompée. Stopper net au milieu de la foule est une erreur, j'en fis l'expérience à ce moment là où, plantée au milieu du trottoir, les insultes fusèrent à mon encontre. Qu'importe, j'attendais. Mon instinct ne m'avait jamais fait faux bond, il ne le fit pas ce soir là. Il aurait pourtant été préférable pour moi d'être dans l'erreur à ce moment précis. Encore une fois, comment aurais-je pu deviner que mon avenir allait basculer là, dans ce coin de rue mal éclairé et puant le traquenar ?

La plainte se répéta. Cette fois-ci, le doute n'était plus permis. Cependant, personne d'autre ne s'était arrêté. Sans attendre, je m'engouffrais dans la ruelle. J'étais journaliste, tout pouvait être prétexte à un bon papier, même les choses les plus affreuses, j'avais besoin d'en savoir plus, peut être était-ce une occasion en or. Ma curiosité me poussa en avant. En m'engouffrant dans la ruelle, une odeur forte de pourriture me saisit à la gorge. Le passage débouchait sur une impasse au milieu de laquelle un homme était étendu, baignant dans la flaque sombre de son sang. J'avançai prudemment, veillant à ne pas le toucher, j'avais déjà suffisamment de fois eu à faire à la police pour savoir qu'il n'était pas dans mon intérêt de m'approcher de trop près. Les rares néons encore en état de marche diffusaient une lumière glauque et fade, des sacs pleins de déchets nauséabons trainaient autour du blessé et des rats gambadaient librement entre les grilles d'égout. Toutes ces choses auraient dû me faire fuir mais je restais figée sur place, ignorant toutes les alarmes qui, une à une, s'allumaient dans ma tête.

 - Aidez...aidez-moi, dit l'homme en tendant lentement sa main vers moi.

Je ne lui répondis pas, mes yeux étaient attirés par le mur au pied duquel gisait l'inconnu, sur ce mur étaient écrits en grand les mots suivants : " YOUR KINGDOM IS DOOMED". Votre règne s'achève.... Aussitôt, mon cerveau se mit en marche : quel règne? le règne de qui? Et pourquoi s'achevait-il? L'inconnu s'affaissa un peu plus et un éclat argenté attira mon regard. Derrière son oreille droite une aiguille était plantée, s'enfonçant dans un kyste protubérant. Étrange... songeais-je en m'agenouillant près de l'homme, mais à une distance raisonnable, pour l'examiner de plus près. Il était chauve, plutôt musclé et ses vêtements étaient hors de prix et de fort mauvais goût. L'explication la plus plausible à son état était une bagarre ayant mal tourné, ou une revanche de gang, même si l'épingle derrière l'oreille ne correspondait pas à leurs techniques punitives habituelles. C'était étrange que personne ne soit venu à son aide, nous étions prêt d'une avenue, je pouvais entendre derrière moi les klaxons et les pas pressés des passants.

Tout le sang sur le sol venait d'une profonde entaille que l'homme avait sur la poitrine. La blessure était énorme, profonde, et ne pouvait avoir été causée que par une arme blanche particulièrement bien aiguisée si je pouvais en croire la netteté de la plaie d'où s'écoulait un sang noir. Le sang paraît toujours noir à la nuit tombée, encore plus à la lumière des néons. D'ailleurs, un des néons grésilla et s'éteignit, plongeant encore plus la ruelle dans l'obscurité, donnant une atmosphère irréelle et anxiogène à la scène.

Ne vous méprenez pas, je ne manque pas d'empathie et je ne suis pas cruelle mais sachez une chose : de nos jours, vous avez plus de chance de vous mettre dans le pétrin en aidant une grand-mère à traverser la rue qu'en négociant des armes avec des criminels. On ne peut plus se fier à personne et les apparences sont désormais toujours trompeuses. Plus personne n'est innocent et la ville sombre lentement dans l'horreur. Je le sais, je l'ai vu. L'honnêteté et la bonté d'âme deviennent aussi rares que précieuses et pourtant, elles s'amenuisent. Je ne pouvais pas être sûre qu'aider cette homme n'allait pas m'entraîner dans des ennuis sans fins et potentiellement mortels. Ce que j'ignorais alors, c'est que le fait même d'entrer dans cette ruelle avait scellé mon destin.

Heureux les simples d'esprit, disait le sage. Et il avait bien raison.

Une mouvement, au coin de mon œil, me fit sursauter. J'entendais toujours les bruits de pas et la circulation au loin mais il me semblait tout d'un coup que la ruelle était coupée du monde, comme si, en un clin d'œil, nous venions d'entrer dans une bulle totalement hermétique. L'angoisse me tordit le ventre et une goutte de sueur perla sur ma tempe. Je me sentais oppressée, observée par quelque chose, ou quelqu'un, aux intentions mauvaises. Pourtant, hormis le presque cadavre, la ruelle était vide. Soudain l'homme blessé saisit mon poignet et je retins à grand peine un cri de surprise et de peur mêlées. Je tombai en arrière mais l'homme ne me lâcha pas pour autant. Il avait une force presque surnaturelle, comment pouvait-il avoir autant de poigne en étant blessé à ce point ? La peur glissa dans mes veines.

- Vous n'auriez pas dû venir! dit-il alors que du sang s'échappait de ses lèvres et coulait sur son menton. C'est vous qui devriez mourir ! Pas moi ! Je ne peux pas mourir !

- Quoi, moi? Lâchez moi!

Ma voix monta dans les aiguës signe que je commençais à réllement paniquer.  Je ne cède pas facilement à la peur mais la poigne de l'homme, sa voix, la folie dans son regard... Ses yeux me fixaient méchamment et ses prunelles étaient habitées par une rage tout entière dirigée vers moi.

- Il a raison, vous n'auriez pas dû venir.

Ce n'était pas l'homme blessé qui avait parlé. Pendant une seconde, je doutais d'avoir bien entendu, les mots avaient été à peine murmurés, comme s'ils avaient été portés par le vent. Encore une fois, mon œil saisit quelque chose mais la rapidité de l'objet m'empêcha d'en saisir les contours. Une poigne, infiniment plus forte que celle qui me retenait déjà m'attrapa l'épaule. Ce fut alors comme si une chape de plomb m'emprisonnait toute entière. J'eus à peine le temps de bouger que la main m'envoya m'écraser contre le mur opposé. Mes poumons se vidèrent et une douleur intense irradia à l'arrière de mon crâne. Le goût âpre de mon sang m'emplit la bouche, je m'étais mordu la langue.

Tout ce que je vis, fut une silhouette sombre, haute et noble, habillée de pourpre, s'avancer vers l'homme blessé qui reculait pour lui échapper, sans espoir car ses membre ne lui obérissaient plus. Ce n'était plus la folie qui habitait ses yeux, mais la peur, une peur comme j'en n'en avais jamais vue. Il semblait avoir perdu la parole, ses jambes glissaient sous lui alors qu'il tentait de fuir, en vrain.

La dernière chose dont je me souviens, avant de perdre connaissance, fut le poignard que tenait l'homme en rouge, dont le manche était sculpté de telle sorte qu'il représentait un dragon.

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2Max
Posté le 11/02/2020
Wouah ! Ce premier chapitre pose réellement une ambiance sombre et inquiétante. À cause du corps gisant dans son sang déjà, mais aussi par le décor et l'ambiance de la ville. C'est mystérieux et effrayant. J'adore ce type d'entrée en matière. Elle donne envie de continuer, mais sur la pointe des pieds. J'ai envie de savoir, mais j'ai peur de découvrir.
Bravo !!!
anthea1659
Posté le 17/02/2020
Merci beaucoup pour ton retour :) j'ai toujours du mal avec les premiers chapitres donc je suis heureuse de voir que l'ambiance que je voulais donner à cette entrée rende aussi bien à la lecture ^^
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