Pierre qui roule dégringole le long de la colline

Par Bleiz
Notes de l’auteur : Bonne lecture !

9 Mars : Lecteurs, je ne sais pas si vous lirez ce passage. Je ne sais même pas si l’histoire va connaître une fin digne de ce nom. Peut-être que je retranscrirai ce que je pense sur mon ordinateur plus tard. De toute façon, si je ne le fais pas, vous ne le saurez jamais, alors…

Pour la première fois depuis longtemps, je me réveillai avant que mon alarme ne sonne. Le soleil n’était pas encore levé. Je glissai hors de mon lit et poussai doucement le rebord de ma fenêtre. J’inspirai profondément l’air froid du matin, encore noir de nuit. Pas de bruit pour l’instant : ni voitures, ni oiseaux, ni passants. 
Il n’était que quatre heures du matin. Mes épaules se relâchèrent brusquement à cette réalisation et j’en fus surprise. Je ne m’étais même pas rendue compte de la tension qui m’habitait. En revanche, je compris instantanément la source de mon soulagement. Je n’avais pas à leur faire face, du moins pas tout de suite. 
Les visages de mes Héros me traversèrent l’esprit dans un flash. La stupeur de Martin, l’amertume de M. Froitaut, la déception de Baptiste et la colère de Gemma… Le déchirement d’Élias. Comment allai-je pouvoir leur parler ? Pour quoi dire ? Tout sonne faux quand on a la confiance détruite. 
J’enfilai un pull, abandonné à la va-vite sur le sol, et sortis à pas de loup de ma chambre. Je tendis l’oreille : tout était encore endormi. 

La journée d’hier avait été un fiasco total. Charlotte et Tristan, en s’échappant, étaient tombés sur Amos. Suivant mes ordres, ils l’avaient imploré de ramener les Héros à la villa pour nous prêter main-forte. Notre hôte était parti sur-le-champ, évitant Vercran et son équipe. Par un étrange coup du sort, ils étaient arrivés au beau milieu de ma discussion, ou plutôt juste à la fin. Bref : ils m’avaient entendu et à présent, tout le monde savait que j’étais une menteuse et un imposteur. 

—Est-ce que c’est vrai, Pythie ? avait demandé Élias.

Sa chemise noire était pleine de poussière, froissée, le col à moitié remonté. On aurait dit qu’il avait glissé le long d’une cheminée. Il ne lui restait plus que trois boucles d’oreille et ses piercings aux joues, le long de ses fossettes. Son visage avait l’air étrangement nu. 
J’étais dos au mur. Littéralement, d’un, et métaphoriquement. Coincée entre Vercran et les Héros, je ne pouvais plus fuir. 

—C’est pas le moment, Elias, grogna le Barde, les yeux fixés sur Vercran.

—Non, et il brandit le bras pour barrer le chemin de Gemma. Il faut qu’elle réponde.

—Écoutez-le ! rugit Vercran en se tournant vers eux. Vous voulez vous débarrasser de moi parce que vous pensez que je suis l’ennemi, mais c’est elle ! Il me pointa du doigt. C’est elle qui vous a menti, vous a arraché à chez vous pour vous balader à l’autre bout du monde, et pourquoi ? Pour rien ! Pour du vent ! Pour son propre amusement ! Elle ne peut même pas vraiment voir l’avenir !

—C’est faux ! ripostai-je dans un cri.

J’enrageai. Cet horrible type, non content de me poursuivre à travers deux continents et de nous attaquer, était en train de détruire tout ce que j’avais construit. 

—Je connais vraiment l’avenir. Vous avez vu mes prédictions, vous savez de quoi je suis capable-

—Mais est-ce que tu le vois ? demanda Martin.

Tout s’effondrait sous mes pieds. Mes Héros étaient sales et épuisés, ils s’étaient précipités à Grenade parce que je le leur avais ordonné et la seule chose que j’avais à leur donner en retour, c’était ça.  

—C’est vrai, dis-je. Je me forçai à les regarder droit dans les yeux, un par un. Je ne peux pas voir l’avenir. Je peux prédire ce qui va arriver grâce aux maths. J’ai créé la Quête parce que je m’ennuyais et que j’avais envie de sortir de chez moi et de faire quelque chose de plus que je ce que j’avais. En revanche, je ne vous ai pas menti sur Vercran ! Il nous a attaqué et tenté de me tuer parce que ce psychopathe pense que mon père -

Tout à coup, quelque chose de froid se plaqua sur ma gorge. Le couteau dégageait une odeur de fer. Vercran, une main sur mon épaule, l’autre serrée autour de l’arme, me chuchota :

—Dis-leur. Dis-leur que tu as menti sur tout, et que je n’ai rien fait. Tu as tout inventé, les attaques étaient de ta faute, pour rendre ton histoire plus crédible. Dis-leur…

—Cause toujours.

Plutôt mourir ici que de m’abaisser à ça. J’étais peut-être une menteuse et un génie démoniaque, mais j'avais ma fierté ! Et puis zut. Quitte à y passer, autant partir en beauté. Je me tordis le coup et sifflai avec tout le mépris dont j’étais capable :

—Je n’obéirai jamais à quelqu’un de moins doué que moi. Et vous, monsieur, ne m’atteindrez jamais à la cheville. Comme c’était le cas avec mon père.

—Lâchez-là ! hurla Froitaut, fou d’angoisse.

La lente brûlure rouge sur mon cou me piqua la peau. Pas grand-chose, mais suffisamment pour me faire taire un instant. Je m’immobilisai. La panique commençait à gagner Vercran. Il devait avoir compris à ce stade que je ne le couvrirai pas. Mes aveux n’étaient pas assez pour convaincre les Héros de le laisser partir : il leur avait tiré dessus trop de fois pour qu’ils l’acceptent. Baptiste s’approcha alors lentement, les mains en l’air :

—C’est bon. Pas la peine d’aller aussi loin. Relâchez-là… et on vous laisse partir.

—Quoi ? Baptiste, non ! m’exclamai-je.

—S’il te plaît, Ingrid, pour une fois, tais-toi, dit-il sans lâcher Vercran du regard. Alors ? Qu’est-ce que vous en dites ?

—Je te trouve bien généreux pour quelqu’un qui s’est fait rouler dans la farine par une gamine, dit Vercran à mi-voix. 

Mon Chevalier resta impassible. Il se contenta de répéter : 

—Lâchez-là, et partez.

Alors seulement il enleva le couteau. J’inspirai brusquement et tombai à terre. Aussitôt, Gemma accourut. Elle mit un genou au sol et dégagea délicatement mes cheveux qui s’agglutinaient contre la plaie. Elle sortit de la poche de son gilet un mouchoir vert pomme et l’appliqua sur la coupure. Je lui jetai un coup d’œil et murmurai :

—Merci.

Elle hocha la tête, mais ne décrocha pas un mot. Je regardai vers le couloir : Vercran avait disparu.

En un mot, Vercran était parvenu à s’échapper. On aurait pu croire que traverser la villa d’une traite aurait suffi à lui régler son compte, mais non. Sa longue amitié avec Amos lui avait permis de craquer le système des pièges et de libérer ses hommes, si bien qu’ils étaient tous partis sans laisser une trace. Seules les balles tirées prouvaient qu’ils étaient passés par là. Pour être franche, c’était le dernier de mes soucis.

J’avais essayé de leur parler. Rien à faire. Gemma était montée dans sa chambre comme une furie, restant silencieuse tandis que je l’implorais d’écouter mes explications. Baptiste et Froitaut étaient montés à leur tour. Mon professeur eut la gentillesse de me jeter un regard plein de pitié, ce qui fit presque plus mal que l’ignorance délibérée de Baptiste. Élias m’avait dévisagée comme s’il ne me reconnaissait plus et Martin semblait au bord des larmes ; ils étaient retournés dans leurs chambres peu après, eux aussi. Et j’étais restée seule, pour de bon cette fois.

Je pris le chemin des jardins. L’odeur fragrante des fleurs multicolores me réveilla un peu. J’errais ainsi pendant un petit moment, l’esprit complètement vide, jusqu’à ce que je dise à voix basse :

—Et maintenant ? Que se passe-t-il ?

Les pétales des hortensias étaient incroyablement lisses. On aurait dit du satin parfumé, parcourut de veines violettes presque invisibles. Je marchais jusqu’à trouver un banc de pierre, dissimulé dans les buissons. Je fis rouler du bout de mon soulier une cartouche vide qui avait rebondi jusque-là. Elle jonchait, lisse et dorée, entre deux touffes d’herbes. C’était si calme : on aurait eu du mal à croire que moins de dix heures auparavant, une folle course-poursuite avait eu lieu.
Je remontai mes lunettes sur l’arête de mon nez. Ce genre de considérations n’était qu’une façon pour moi de me distraire. Or, échapper à mes problèmes ne servirait à rien. Il me fallait agir, trouver un nouveau plan. Seulement, où commencer ? Ce n’est pas comme si mes plans étaient bons, de toute façon. J’inspirai profondément. Me dénigrer ne m’aiderait pas non plus. Je relevai la tête et me mis à fixer les nuages. Ils baignaient dans la soleil rouge qui perçait à l’horizon, mi- nuit, mi- jour. Je claquai ma langue contre mon palais. Me concentrer, il fallait que je me concentre. Tout d’abord, quel était mon but ?

—Je dois finir la Quête. Avant, c’était par jeu mais là, je n’ai plus le choix. Nous sommes vraiment en danger. Seulement, je ne peux pas faire ça toute seule. J’ai besoin des Héros, murmurai-je dans le silence.

Seulement, lesdits Héros ne me croyaient plus. Ils n’avaient plus confiance en moi. Ils devaient sans doute remettre en question toute la Quête… si Froitaut ne leur avait pas révélé toute la vérité. Pour qu’ils me suivent, j’allais devoir la jouer fine.

—Je ne peux plus leur mentir. J’ai brûlé cette cartouche. D’ailleurs, quand bien même je le pourrais, renchéris-je, je ne le ferai pas.

Vivre en tant que Pythie à leurs côtés avait été extraordinaire. La gloire, la puissance, l’aventure, l’amitié… Ingrid Karlsen n’aurait jamais été capable de réaliser une chose pareille. Hélas, la Pythie n’existait plus aux yeux de ma troupe. Il allait donc être de la responsabilité d’Ingrid de les convaincre. Je hochais la tête de droite à gauche, le cœur serré. Pourquoi avait-il fallu que les choses tournent ainsi ? Nous étions bien. La vérité n’avait que peu d’importance : chacun était satisfait de son rôle. N’était-ce pas tout ce qui comptait vraiment ? Mais je devais me rendre à l’évidence. Qui voudrait d’une amie comme moi ? Mes poings se refermèrent sur les manches de mon pull et tirèrent dessus.

—Qu’est-ce que vous faites ici ? 

Je me redressai à toute vitesse. À côté d’une haie aux racines à moitié détruites par les combat d’hier, Élias me dévisageait d’un air inquiet. Après un silence où je ne trouvais pas les mots, je finis par dire :

—Ah… Je prenais juste un peu l’air. Je n’arrivais pas à dormir.

Il hocha la tête. Ses yeux rouges étaient bordés de cernes noirs et je me demandais si c’était parce qu’il avait mal dormi ou parce qu’il avait pleuré. Élias, qui avait vu en moi une espèce de sauveur, à quel point l’avais-je blessé ? Il me regardait toujours, attentif.

—Tu ne devrais pas dormir, toi aussi ? achevais-je piteusement.

—Moi non plus, je n’y arrive pas. 

Sans crier gare, il vint s’asseoir à côté de moi. À peine le temps d’un soupir s’écoula avant qu’il n’assène :

—C’était dur, hier- d’apprendre la vérité comme ça.

—Je suis désolée.

—Je sais. 

Il inspira profondément, les yeux fixés sur l’horizon. J’attendais, incapable de prononcer une syllabe. Je me rappelai soudain tous ces instants où j’avais cru qu’il franchirait la ligne : celle qui faisait de lui un Héros en un véritable Assassin. L’aéroport, Marseille… Avec du recul, c’était une chance qu’il n’ait pas été là lorsque la villa Guardabarranco s’était faite attaquée. Qui sait ce qu’il aurait fait ? Mais maintenant, il n’y avait plus que lui et moi et, brusquement, j’eus peur. J’étais allée loin, trop loin avec mes mensonges. Élias avait dû se sentir trahi. Il devait m’en vouloir de lui avoir donné une raison d’espérer, alors que tout était du vent. S’il comptait se venger, c’était l’occasion parfaite.  

—Est-ce que tu es désolée d’avoir menti, ou qu’on ait découvert ton secret comme ça ?

—Les deux, dis-je immédiatement.

Il eut un petit rire étranglé et se mit à taper du pied.

—Je suis en colère, tu sais ? Je suis venu vers toi dès le début, comme un imbécile, persuadé, et il appuyait chaque mot d’un geste de la main, que c’était le Destin. Que j’allais enfin être quelqu’un de bien, ou juste quelqu’un, ou je-ne-sais-quoi ! 

Il s’interrompit pour reprendre son souffle. Je ne pouvais que l’écouter déverser sa rage, le cœur serré. Je le méritais et plus encore, je devais l’entendre jusqu’au bout. 

—On a risqué notre vie. Tu nous disais quoi faire et on t’obéissait car on croyait que tu savais ce que tu faisais.

—Je savais ! protestai-je. Je ne vous aurais jamais mis en danger sans être sûre que vous gagneriez. Ce n’est pas parce que je n’ai pas de visions que je ne connais pas le futur.

—Mais pour nous, ç’allait au-delà ! explosa-t-il.

Des larmes coulaient en lignes de feu le long de ses joues. Il bondit sur ses pieds :

—On avançait vers un but extraordinaire, alors que ce n’était qu’une mise en scène. On pensait agir en héros alors que nous étions tes pantins. La Quête nous poussait à nous dépasser et elle n’existe pas !

—Ça, marmonnai-je en observant un pétale d’hortensia s’écraser au sol, j’aurais aimé. 

Il releva la tête, sourcils froncés.

—Qu’est-ce que tu racontes, maintenant ?

—Tu te souviens de Vercran et de notre discussion, hier ?

Il hocha la tête.

—Il voulait nous éliminer parce qu’il était persuadé qu’on était sur une piste, sur sa piste. Apparemment, je suis tellement douée pour voir l’avenir que même quand j’invente des histoires, je tape dans le mille, ironisai-je en balançant mes jambes.

Soudain, la main d’Élias s’abattit sur mon épaule et il me fit faire volte-face. Toute colère avait déserté son visage, qui s’était éclairé. 

—La Quête existe vraiment ? demanda-t-il dans un souffle.

Mon cœur se fendilla un peu plus profondément. Je déglutis avec difficulté avant de lâcher :

—J’en ai bien peur. 

Je passais les dix minutes suivantes à répéter ce que Vercran m’avait expliqué. Au fur et à mesure que je parlais, je sentais le corps d’Élias se tendre à côté de moi : une nouvelle énergie l’habitait. Quand j’eus fini, il me dit :

—Je ne t’ai pas encore pardonné.

—Je comprends, répondis-je en évitant son regard.

Et c’était vrai. Il aurait été sot de ma part de nier mes torts. Je m’éclaircis la gorge et poursuivis-je :

—C’est normal que tu m’en veuilles. Mais je veux que tu saches que je n’ai pas menti sur le reste. J’étais sincère quand j’étais avec vous, quand je... Ma voix s’étrangla, montant dans les aigues. Je voulais vraiment, vraiment…

Élias me prit la main et serra doucement.

—Oui. Nous aussi. 

Sans me lâcher, il se leva et m’entraîna à sa suite. Je trottinais pour rester à sa hauteur.

—On va où ?

—Voir les autres, dit-il sans s’arrêter. Tu vas leur raconter ce que tu viens de me dire.

—Ils ne me croiront pas ! gémis-je. Bon sang, que je haïssais ma voix de me trahir ainsi. Ils ne me font plus confiance.

—À raison ! Cela dit, ça vaut la peine d’essayer.

—C’est fini, je te dis ! m’exclamais-je en tentant de le ralentir. Ils me détestent. Ils voudront plus jamais de moi !

—Pythie. 

Son ton sérieux me calma avec l’efficacité d’une douche froide. Il s’était arrêté et il avait l’air tellement calme, maintenant- comment faisait-il ça ? Je l’avais vu pleurer juste avant et là, il allait mieux. Pourquoi moi, je ne pouvais pas être comme ça ? Il se pencha vers moi :

—Qui ne tente rien, n’a rien. Et puis, regarde : moi, je ne te déteste pas.

—Pour de vrai ? lâchai-je.

—Pour de vrai. 

Je me balançai d’un pied sur l’autre, puis osai demander :

—Mais tu m’en veux toujours ?

—Oui. L’un n’empêche pas l’autre. Allez, dépêche-toi. 

N’osant plus rien dire, je me remis à marcher. Je me sentais un peu mieux et, malgré mon inquiétude, son optimisme contagieux me poussait à espérer le meilleur. Peut-être que les choses allaient s’arranger, au final ?
 

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