Partie IV - Chapitre 6 ("oser dévaler les falaises")

Par Liné

Virginie porte sa tasse à ses lèvres et se demande si les mauvaises herbes devraient être arrachées. La vapeur s’échappe de la tasse et lui fait plisser les yeux. À travers la fenêtre, le jardin se brouille, le coucher de soleil s’amenuise et les tours de la centrale tremblent.

Non, rien ne sert d’arracher les mauvaises herbes. Déjà, parce que Virginie ne sait pas les distinguer des autres – bonnes ou mauvaises, quelle différence ? Et puis parce que, bientôt, le jardin pourrait héberger meubles, cartons et toutes les affaires que le déménagement expulsera de la maison.

Ils ne savent pas encore où ils habiteront. Anton a déjà posé sa démission et réfléchit à une reconversion professionnelle : tout sauf reproduire ailleurs, à l’identique, ce qu’ils ont créé ici. Ils ont publié une annonce de vente, mais personne ne cherche à habiter aux abords d’une centrale nucléaire qui fait la une des journaux. En tout cas, pas pour un prix correct. Seule Rosemonde a réagi à l’annonce, et a réitéré sa proposition de leur prêter de l’argent :

— Ne faites pas confiance aux banquiers. Jamais, jamais, jamais confiance aux banquiers. Croyez-moi sur parole. Ou bien si, prenez rendez-vous avec la banque ! Ou avec une agence immobilière, tiens, ou n’importe lesquels de ces voleurs en costume : si ça me permet de garder la petite, je vous autorise tous les écarts.

Et elle est partie d’un grand rire, celui qui lui renverse la tête en arrière. Virginie et Anton l’ont remerciée. Ils n’ont pas suffisamment d’argent pour payer une agence, et pas suffisamment d’énergie pour affronter une banque. Ils accepteront sans doute la proposition de Rosemonde.

La vapeur s’étiole et le paysage redevient ce qu’il est : beau, touchant, avec la centrale pour assise de béton.

Il reste une dernière chose importante, très importante, à faire avant de continuer.

Virginie pose sa tasse, enfile son manteau, empoigne son sac et sort. Elle sait que Noée dort paisiblement dans le lit, tout contre Anton, laissant à Virginie la liberté d’esprit dont elle a besoin. Elle traverse son jardin et rejoint la route qui sépare sa maison de la ville. Tout le monde dort, tout le monde est mort ou tout le monde est parti : il n’y a que les pas de Virginie pour résonner dans un vide que même la brume a déserté.

Elle atteint la barre de HLM avoisinante. La partie de chaises musicales et ses fantômes se dressent sur le parking, tournoient dans les pensées de Virginie et se fraient un chemin jusqu’à la porte de l’immeuble. Virginie sonne, l’intercom ne tarde pas à bourdonner et Virginie entre.

— Bien le bonjour, mon amie, lui lance Monsieur Grivoix sur le seuil de son appartement.

Sa jovialité est sincère et conforte Virginie dans sa décision. Elle lui répond poliment, sans emphase, et se trouve une fois encore surprise par l’odeur d’urine qui émane des meubles décatis.

— Vous voulez boire quelque chose ? propose Monsieur Grivoix. J’ai du thé, du café, et même du champagne. Pour l’occasion. Enfin… Je ne sais pas ce qu’on peut faire dans ces cas-là… Si c’est déplacé, ou…

— Si vous souhaitez boire une coupe de champagne, je trinquerais volontiers avec vous.

Étrange, comme les évènements futiles continuent de se répéter. On pourrait tisser un trait entre le café partagé il y a peu, chez Virginie, au milieu des débris, et le champagne à venir, qui sera bu dans cette odeur de vieux chat incontinent. M. Grivoix disparaît dans sa cuisine et en revient les bras tremblants, les mains calleuses serrées autour de deux coupes. Ils trinquent dans le silence des bulles de champagne.

— Bon… Bon…

Une dernière gorgée, on repose les verres sur une table, n’importe laquelle, et on se regarde dans les yeux. Virginie ne sait pas quoi dire. M. Grivoix hausse les épaules, se donne une tape sur les hanches, et lance :

— Ça va pas se faire tout seul, hein… Comme on dit. Comment vous voulez qu’on fasse ?

Virginie a pensé à tout. Elle ouvre son sac, explique quelques détails à M. Grivoix. Une chance, ces médicaments volés par Jeanne. J’en vois plus l’utilité, avait-elle précisé, de toute façon, le jour je suis trop morte, et la nuit je dors plus. Puis : fais-en bon usage. Quoi que ça veuille dire. 

— Une vraie Mary Poppins, vous… ! commente M. Grivoix.

— Vous voulez vous mettre où ?

Il avise l’autre bout de l’appartement d’un geste banal et Virginie le suit jusqu’à sa chambre. Elle se sent entraînée par cette atmosphère de poussière et de renfermé, par cette lumière de début de journée qui ne laissent aucune place au doute. Elle pourrait croire qu’elle a fait ça toute sa vie. M. Grivoix s’allonge sur son lit et Virginie remarque, c’est bête, qu’il ne s’est pas accoutré pour l’occasion. Qu’il ne porte, pour tout vêtement, qu’une chemise à carreaux reposant sur un marcel clair, accompagnés d’un pantalon côtelé et de pantoufles vieillies. Elle s’attendait peut-être, elle n’est pas sûre, à un costume — sur lui, ou sur un cintre — et se dit aussitôt que, ces costumes sur des cintres, il n’y a que pour les cadavres des cérémonies qu’on les prépare. Et M. Grivoix n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais ce genre de cadavre — celui qu’on empaquète pour faire beau.

Il lui sourit. Il est allongé sur son lit, les pieds et les mains croisées. Il est très vieux. Ses yeux sont petits, enfoncés dans leur orbite, et pourtant si gros au milieu du visage émacié. Les joues creusées, trouées, semblent vouloir se rejoindre au cœur du crâne. Non, décidément : un costume, ça jurerait. On ne maquille pas la mort, la vraie. On doit la montrer telle qu’elle est, laide, fanée — inélégante. Sous son vrai jour, elle dit qu’on a vécu — que les choses, les évènements, ont taillé chaque détail de nous, façonnant, recréant, biseautant des pans entiers de nous, quitte à sacrifier des copeaux, à gratter, gratter, scarifier encore, jusqu’à obtenir — ça : le corps, la tête, bien vivants, d’un vieil homme bientôt disparu.

Virginie se penche sur les médicaments, prépare les dosages. Derrière la seringue et son liquide incolore, M. Grivoix continue de sourire. Il a enlevé son dentier, constate-t-elle, ce qui ne gâche en rien la rondeur, la plénitude de son sourire. Elle voudrait un jour, elle aussi, sourire comme ça.

— Vous avez l’air d’hésiter. 

Virginie se ressaisit. Elle n’avait pas l’intention de le dévisager, et encore moins de le faire douter d’un choix qui est le sien, à lui.

— Non, pas du tout. Je vous rassure. Simplement je réfléchissais.

— Vous me le diriez, hein, si ça vous gênait ? Si ça vous mettait dans la panade… ?

— Ça ne me gêne pas. 

Elle s’assoit sur le lit à ses côtés.

— Et vous ? demande-t-elle. On en a déjà discuté, mais il faut que je vous repose la question. Ici, maintenant, devant le fait accompli, c’est toujours votre souhait ? Mourir ?

— Oui.

Il hoche la tête, elle hoche la tête. L’expression un air entendu lui vient à l’esprit et elle se dit que c’est exactement ce qui est en train de se passer, là, entre eux deux : une invisible et radicale sensation d’entente.

Elle n’attend pas plus longtemps : elle enfonce l’aiguille dans la veine, injecte le liquide, retire l’aiguille. Elle ne dit pas voilà, c’est fait, ni même, comment vous sentez-vous ? : toutes ces phrases qu’elle prononce d’ordinaire à ses patients seraient de trop.

— Ça doit vous changer, non ? demande M. Grivoix.

— Comment ça ?

— D’habitude, vous soignez pour guérir une maladie.

Elle n’y avait pas vraiment réfléchi.

M. Grivoix dodeline de la tête. Ses yeux papillonnent, se ferment. Il marmonne quelques mots que Virginie attrape et comprend. Elle lui prend la main, la serre légèrement. Le temps passe. Puis le visage émacié s’affale tout à fait sur le coussin. Virginie pose une paume sur le front ridé, cajole une joue creusée. Et vérifie le pouls : M. Grivoix est mort.

Elle se redresse, prend une profonde inspiration et scrute ce corps allongé. Ce cadavre, corrige Virginie, appelons un chat un chat. Pour le bébé, c’est pareil : c’est une bébé, une fille, sa fille, elle s’appelle Noée. Rien ne doit être caché, tu, nié. Il faut embrasser les choses, toutes, simples, belles, injustes ou effrayantes, et oser dévaler les falaises. 

Elle ne sait pas si la présence ni même l’existence de ce cadavre devraient l’étonner. Après tout, des morts, Virginie en voit souvent. Toutefois celui-ci paraît différent : il n’est pas dans un hôpital mais là, posé dans le quotidien, sur un lit banal, dans une pièce sommaire, entouré d’affaires et de bibelots de toute une vie. Virginie continue de l’observer, de détailler les rides, la callosité des mains croisées, les veines saillantes qui ne pulsent plus, et se rend compte que, une fois survenue, la mort ne change pas grand-chose.

Elle deviendra ça, elle aussi, un jour : un cadavre. Elle ne sait pas quand. Et Anton, et Jeanne, et Laurence, et Rosemonde — Rosemonde, en toute logique, avant eux. Et puis Noée. Sa fille, son bébé, ce truc emballé dans des langes, dans des couffins, qui passe de bras en bras et d’un sein à l’autre, se fripera, s’assèchera et mourra.

Mais avant, bien avant, Virginie quittera l’appartement de M. Grivoix et rentrera chez elle. Les jours se succèderont avec acharnement et elle les laissera couler. Noée grandira, Virginie et Anton s’en extasieront et, parfois, ne décèleront même pas ce qui, d’un moment à l’autre, aura changé. Des « mouches » tomberont, tomberont encore, en pluie, en rafale ou en dominos. Les scientifiques et les ingénieurs et les experts tenteront des explications sans issue.

Virginie, Anton et Noée n’arriveront pas à déménager tout de suite. Le prix de l’immobilier, asservissant, la fatigue du quotidien, marécageuse, retarderont pour un temps leur départ. Un nouvel hôpital ouvrira, Virginie y travaillera et retrouvera les seringues et les patients — pas des enfants. Un service de gériatrie, peut-être. Tout y sera blanc, très blanc, blancs les murs des salles et blancs les blouses et les visages. Les couleurs appartiennent à tout le reste, à la maison, à Anton et à Noée, bleu le canapé déjà usé, violettes les gouttes de piano, rouge le sang dans les sous-vêtements lorsqu’on s’y attend. Et puis, un jour, le sang des règles disparaîtra, ce ne sera pas très surprenant, et Virginie sera enceinte de son deuxième enfant.

L’histoire ne se répètera pas tout à fait. Virginie n’attendra rien pour annoncer sa grossesse à son entourage. Ils la féliciteront, avec prudence cette fois, et Virginie s’en contentera. Elle rêvera que de son vagin s’écoule une mare de sang, qui grandit, grandit, inonde sa chambre et les noie tous les trois. Ou encore, elle rêvera que des lamantins lui mangent un pied, juste un pied, après quoi elle et Noée parleront un langage connu d’elles seules – et ce sera une joie.

Noée grandira, mais pas toute entière. Le bras manquant restera manquant, le moignon ne bourgeonnera pas, ni os ni branches ni fleurs ne pousseront jamais depuis ce bout de chair atrophié. Et ce ne sera pas grave. Il y aura des prothèses, des jeux différents, des camarades de classe compréhensifs et d’autres, insultants. Il y aura aussi de nouveaux enfants sans bras, ou sans main, rencontrés au hasard des salles d’attente, des rues ou des parcs. On les appellera les « bébés sans bras » et ils viendront prendre leur place dans les journaux, à côté de « l’affaire des mouches », constamment d’actualité. 

Parce que des enfants mourront encore, les pieuvres resteront à l’affût. Tapies dans le marais, au loin, semblables aux gouttes violettes du piano mais posées sur l’horizon comme des petits phares discrets, elles veilleront toujours au grain. Virginie les gardera à ses côtés.

Elle accouchera. Cette fois, pas de crabe ni de forceps mais une douleur, la même, revenue éclater les entrailles et le crâne et le vagin. Une autre fille naîtra avec des cris et deux bras, accompagnés d’une tête, heureusement, de deux jambes et de deux pieds. Désormais avertie, débarrassée des peurs et des doutes hérités de tellement de femmes avant elle, Virginie agrippera à pleines mains, et tout de suite, ce qui relie une mère à son enfant. Elle relèguera les mouches mortes au marais et à ses pieuvres, et aimera ses deux filles au présent.

La Rosemonde apprendra, un matin, que des métastases ont affecté ses poumons. D’abord sidérée, assommée par cette nouvelle, elle ne dira rien à personne. Elle qui n’a jamais fumé une seule cigarette, « pas même récréative » n’arrivera pas à énoncer aux autres ce coup du sort si inattendu. On finira bien par le savoir. Bientôt, elle ne baissera plus ses volets avant d’enlever sa perruque. Ensuite, elle guérira.

D’autres n’auront pas cette chance.

Tous les habitants, à l’exception des foyers sans le sou et de quelques familles d’agriculteurs, fuiront Clairedun. La centrale nucléaire fermera. De nouveaux grillages enfermeront les tours éteintes, les cuves oubliées, les bureaux abandonnés, dans une prison à l’air libre que quelques jeunes, plus tard, s’amuseront à pénétrer. Ils trancheront les grillages à coups de pinces, s’engouffreront dans les trous béants et monteront des feux de camp. Les tours ne seront alors plus que des bras de béton titanesques, émergés de la terre à une époque révolue, enveloppés d’arbres et de feuillages et de mousse, perdus dans les nuits. Seule la lueur des braises les découvrira. 

Les sans bras et les sans mains et les sans jambes auront poussé partout. Banale, l’absence de ces membres qui autrefois paraissaient si nécessaires et excluants. On aura fait avec. Dans la cour de l’école, une jeune fille dotée d’un seul bras agrippe une chaise, la porte sans aucune difficulté et la pose au sol, complétant une rangée d’autres chaises. Une fois les places des spectateurs et spectatrices installées, la jeune fille retourne sur le semblant de scène qui trône face aux chaises encore vides. Le bois craque sous ses pas. Elle se dit qu’il craquerait différemment pour quiconque ne serait doté que d’une jambe. Elle a cette chance, elle, d’en avoir deux. Ça lui va mieux. Doter, on emploie ce mot à tout va, maintenant. Doté de ceci, doté de seulement cela ; doté de tout ou doté de rien. Avant, a-t-elle appris récemment, doter signifiait léguer quelque chose de matériel, de bien trop matériel — de l’argent, des meubles, et même de la vaisselle, comme c’est étrange — à une fille, pour qu’elle le donne à son mari le jour où elle s’unit à lui.

Ridicule.   

Elle secoue la tête et chasse ses pensées intrusives. Il faut qu’elle se concentre. Le silence de la cour regagne du terrain, ce silence de la nature, du non-humain, fait de coups de vent au loin, de hululements et de feuilles qui glissent contre le bitume vieux. Elle redresse le menton et, d’un coup, lève son bras unique dans les airs. Elle n’a pas besoin de prendre une grande inspiration avant de déclamer son texte : tout est là, dans sa mémoire, dans ses chairs, prêt à sortir avec la puissance d’un raz-de-marée. Elle répète haut et fort l’introduction de son personnage — l’introduction qui hameçonne les spectateurs et spectatrices, qui les propulsent ailleurs sans jamais plus les lâcher. Elle se sent forte. Ancrée dans son corps, sûre de ses mots, impatiente de voir les signes de frayeur, de curiosité, d’excitation sur les visages du public. Sa dernière tirade achevée, un applaudissement saute sur le silence avant qu’il ne revienne.

— Bravo !

La jeune comédienne n’avait pas vu sa petite sœur, assise au bout d’une rangée. Dotée de deux bras et de deux jambes, la cadette a le privilège de pouvoir applaudir des deux mains, et de battre la mesure de ses deux pieds.

 — Merci ! Tu m’aides à installer l’écran ?

La petite se relève et, d’un pas sautillant, rejoint sa sœur. Ensemble, elles installent un grand, très grand drap blanc derrière la scène. L’aînée joue sur ses cinq doigts habiles pour nouer les fils autour d’un arbre — une araignée n’aurait pas mieux fait. La cadette, elle, se hisse jusqu’aux branches et élève le drap aussi haut qu’elle le peut — très haut. Leur mission accomplie, elles s’assoient côte à côte au premier rang et contemplent leur œuvre. C’est sûr, cette année encore, le festival sera des plus réjouissants. Il y aura la pièce de théâtre, évidemment, que l’on jouera plusieurs fois pour que tout le monde puisse la voir et même la revoir. Il y aura les séances de cinéma, avec leurs jeux de silhouettes, leurs marionnettes, leurs effets troublants de perspective où des personnages vont, du bout de leurs ombres étirées, jusqu’à manger les spectateurices — d’ailleurs il ne manque plus qu’une chose : installer le foyer dont le feu servira de source lumineuse. Il y aura aussi les chorales et les concerts. Sans oublier les ateliers de narration orale, que la cadette aime tant : c’est le moment de l’année où les Clairdontiens et Clairedontiennes élisent leur récit préféré, celui que tout le village décidera d’immortaliser sur du papier — ce matériau précieux que les humains et humaines avant eux utilisaient et jetaient à foison, inconscients du luxe dans lequel iels évoluaient. Elle espère qu’un de ses récits, un jour, rejoindra la bibliothèque collective.

Le festival achevé, le village retournera à ses activités ordinaires de subsistance. Depuis la grande catastrophe, celle qu’on ne nomme même plus, à la fois par peur et par lassitude, Clairedun a fait beaucoup de chemin. Dans un premier temps, il a fallu réparer – en tout cas, c’est ce qui se raconte de parents à enfants. Réparer, c’est-à-dire oser se rapprocher de la centrale nucléaire, protégé-es de combinaisons, de masques, d’instructions particulières. Poser ses grosses bottes sur le sol cendré, aussi gris que mort, déblayer les gravats et tout, tout, des objets miraculés aux cadavres d’humain-es et d’animaux, tout enterrer dans des cercueils en béton. Dans ces cas-là, c’est la seule solution.

L’image suffit à faire frémir la jeune fille. Elle est soulagée de faire partie des générations suivantes. Quand elle est née, les abords de la centrale avaient déjà une allure plus accueillante, même s’il restait fortement déconseillé de s’y aventurer. Les survivant-es ont réaméagé leur vie un peu plus loin, faisant glisser Clairedun sur la carte. La ville réduite à l’état de village a gardé son nom, ces sonorités synonymes de fin du monde. Et puis, peu à peu, les efforts des Clairedontiennes et des Clairedontiens ont chassé l’image négative du coin. De toute façon, ailleurs, d’autres catastrophes avaient eu lieu.

Le quotidien à Clairedun est tout à la fois simple, joyeux et usant. Il faut soigner les bêtes, s’occuper des champs, organiser, stocker et distribuer les récoltes, gérer les cuisines communes, préparer les repas, nettoyer, et prendre soin des enfants. Parfois, l’aînée appréhende les tâches à accomplir. Bientôt, on le lui a promis, elle participera un peu plus à l’organisation du village. Elle s’en réjouit : faire perdurer un semblant de vie et de confort est une lourde charge dont elle se sait investie dès le plus jeune âge. La pensée des nouvelles responsabilités qu’elle endossera, du bien qu’elle apportera aux autres, lui met du baume au cœur. Et en même temps, elle sent comme une chape de plomb se poser sur sa tête, ses épaules, son corps tout entier, une enclume griser ses idées et l’attirer vers le sol. Tous ces efforts à faire, chaque jour, jusqu’à sa mort, ce temps passé à construire, renforcer et reconstruire, dans une course effrénée contre – elle ne sait même pas contre quoi — lui semblent soudain, et fermement, épuisants. Les animaux non-humains, eux, ont au moins cette chance : ils vivent le présent, les joies et les obstacles du moment, et ne pensent pas tant que ça à l’avenir.

Le festival achevé, toutefois, il y aura aussi un nouveau festival. L’an prochain. Et cette seule perspective suffit à lui redonner du courage.  

Virginie sourit. Toutes ses prédictions se révèleront vraies. Ce futur ne semble pas si surréaliste que cela. Il semble accueillant, même.

Et tant mieux. Franchement, tant mieux. Un bébé ne fait jamais, Virginie le sait, jamais un bon cadavre. D’ailleurs, sa place à elle n’est pas auprès d’un mort. Elle a accompagné M. Grivoix comme il se devait, n’a aucune raison de veiller son corps ; et ressent tout à coup un besoin urgent de se lever de cette chaise, de quitter cette pièce suspendue dans le temps, de fuir cet appartement malodorant, de courir vers sa fille et de la prendre dans ses bras.

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Nanouchka
Posté le 11/03/2022
J'aime beaucoup les prédictions que tu tisses.

La plus réussie, c'est celle du théâtre et des deux filles, parce qu'elle est image au présent, apparition comme en ombres chinoises. Je pense que c'est plus vers ça qu'il faudrait tendre, et je t'explique un peu plus pourquoi :

Je préfère l'utilisation du présent au futur, parce que, spirituellement, la veillée mortuaire c'est un de ces moments-seuils où tout se mélange, où tout a lieu en même temps ; parce que le présent est plus beau en termes visuels et sonores ; et parce que le futur est un peu clinique, un peu détaché et distant, alors que tu racontes des choses qui pourraient nous émouvoir beaucoup plus si elles étaient présentées juste là devant nous.

Je préfère l'image à une narration de faits accumulés, parce que ce qui me semble intéressant ici, ce n'est pas le côté prophétique, ce n'est pas de savoir comment ça a continué : c'est plutôt l'élément spirituel de guérison, cette réunification de tout et l'atterrissage dans le présent, dans l'ici et maintenant. Ce qui a tant causé de douleur à Virginie c'est d'imaginer le futur le plus sombre qui soit, et maintenant pour la première fois elle comprend qu'aimer se fait au présent, dans les minuscules actions du quotidien, et donc ce sont ces minuscules actions là, qu'en plus tu gères tellement bien dans le reste du roman, qui pourraient apparaître ici. Par exemple raconter en trois phrases le ventre qui grandit à nouveau, plutôt que nous dire qu'elle a été enceinte une deuxième fois. Nous abreuver d'images, d'éclats, comme des flashbacks mais vers le futur, ou comme quand t'essayes de te souvenir d'un rêve et que tu n'as que quelques fulgurances.

(Est-ce que c'est clair ce que je raconte ?)
Liné
Posté le 26/03/2022
Très concrètement, tu veux dire que tu imagines plus l'ensemble de ce chapitre au présent (aucun verbe au futur), avec des scènes plus détaillées que les quelques précisions elliptiques qui arrivent avant la scène du théâtre ?

J'ai eu beaucoup de plaisir à expérimenter les temps, dans ce roman (la faute à Beloved de Toni Morrisson, lu in English of course, avec le retournement de cerveau qui va avec). Le but ici était de partir du présent de Virginie, du présent de Monsieur Grivoix, en utilisant d'abord le futur comme une manière de faire un pas-chassé vers "l'autre présent" : celui du théâtre, qui est plus sujet à interprétations (est-ce qu'il existera vraiment ? à quel point cette scène est-elle tirée de l'univers prophétique de Virginie, ou indépendante d'elle ?) mais qui, parce qu'il est montré au présent... existe bel et bien dans sa forme (aux temps du présent, et moins elliptique donc plus concret, palpable).

A mon tour je sais pas si c'est très clair ce que je raconte... Mais ce sujet est passionnant !
Nanouchka
Posté le 27/03/2022
Oui très concrètement, c'est ça, du présent et des images.

J'avais envie effectivement que l'autre réalité ne soit pas séparée de celle dans la chambre de Monsieur Grivoix. Utiliser le présent à la fois pour la réalité et pour la "prédiction", c'est unifier les deux. Après, c'est très spirituel comme conversation en réalité, parce que ça part vite sur l'illusion des séparations dans l'espace-temps versus une unité plus profonde, etc.

Au-delà du spirituel, je trouve le présent plus agréable à l'oreille que le futur.

(Pas encore lu Beloved, qui pourtant est dans ma liste depuis des années.)
Tac
Posté le 10/01/2022
Yo Liné !
Je ne sais pas trop quoi penser de ce chapitre. J'imagine que c'est pour créer un décalage avec ce qui va se produire ensuite.
Je le trouve chouette, et je trouve intéressant cette divagation, quoiqu'il y ait déjà eu plusieurs divagations jusqu'à présent alors je me demande si celle-ci ne sonne pas (en tout cas pour moi) un chouilla redondante - mis à part que pour une fois, c'est une divagation heureuse ! C'est beau cette vision optimiste, dure mais qui évoque, malgré tout, des possibles, une fenêtre sur un avenir qui trouve un sens envers et contre tout.
Je me demande s'il n'y aurait pas une meilleure distinction à opérer au niveau des glissements rêve/réalité. Je me souviens que divagations et réalité des personnages s'entremêlent de manière très poreuse dans ton récit, pour une fois je me dis que ça pourrait être intéressant de mieux ressentir la cassure "passage dans la rêverie", histoire de renforcer l'effet (que je présuppose, donc peut-être que je me trompe) "petit répit rêve avant la catastrophe" et aussi pour atténuer cette sensation légère de redondance que j'ai tout personnellement ressentie.
Plein de bisous !
Liné
Posté le 25/01/2022
Hmm, j'y tiens beaucoup, à cette divagation-qui-n'en-est-pas-une dans le futur, et pourtant elle est loin de faire mouche chez tout le monde. J'ai l'impression qu'il y a un dosage différent à mettre en place pour que ça fonctionne tout à fait (?). Peut-être aussi que la porosité entre rêve et réalité, que je recherche, est très claire dans ma tête mais trop confusante pour qui n'est pas moi. A réfléchir...
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