Partie IV - Chapitre 4 ("j’en peux plus d’attendre que ça se produise")

Par Liné

— Hé ben. Vous faites un ménage de printemps… ?

Un verre vole en éclats contre un mur, puis la musique cesse et la pluie violette s’évanouit. Virginie fait volte-face et découvre le visage de Monsieur Grivoix, les mains en porte-voix et le nez collé contre la fenêtre du salon.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

Virginie a impulsivement invité une note agressive dans sa question. À voir les épaules de Monsieur Grivoix s’affaisser et son sourire dévaler ses joues aussi rapidement qu’un éboulis de pierres, elle s’en veut. Il l’a surprise, voilà tout.

— Ça va. Ça va. Ça va…

Il se détache de la vitre et ne laisse derrière lui qu’un cercle de buée difforme.

— Non, restez ! Vous pouvez rester.

— Ça va, ça va. Ça va.

Il se fige, puis s’agite. Se fige encore, et se dandine.

— Venez, entrez.

Virginie traverse son salon et ouvre la porte. La promiscuité de la maison laisse immédiatement place au jardin, avec le corps désarticulé de Monsieur Grivoix plaqué contre les coloris verts, bleus et lumineux de l’après-midi.

— Je suis contente de vous recevoir, dit-elle d’un ton mielleux qu’elle ne se connaissait pas — elle n’a d’habitude rien d’une ménagère parfaite. 

Elle lisse inutilement les pans de son pantalon comme s’il s’agissait d’une robe du dimanche. Sous ses doigts s’effritent de vieilles taches de lait et des croûtes de vomi séché. Puis elle s’écarte et invite Monsieur Grivoix d’un geste de la main. Il s’exécute. Le salon est jonché d’objets brisés. 

— Vous changez pas d’un pouce, vous, commente-t-il. Toujours à faire les choses en grand. 

Des débris de verre éclatent sous ses pas.

— Vous allez bien ? demande-t-elle.

— Ça va. Ça va. Ça va. Ça…

Elle pose une main compatissante sur son bras et la litanie s’arrête. Il soupire, hausse les épaules et remercie Virginie.

— Vous souhaitez boire quelque chose ?

Encore cette voix haut perchée qui l’empêche d’être elle-même. De vieux réflexes l’obligent manifestement à dissimuler son état réel sous une couche de courtoisie écœurante.

— Je veux bien, oui… Un café, si vous avez. En temps normal j’aurais dit non, par peur de déranger. Et puis je ne serais pas venu du tout, d’ailleurs. Les parasites comme moi, ça sait rester dans leur coin. Mais vu ce que je compte vous demander…

Il laisse sa phrase en suspens. Virginie s’affaire quelques secondes dans la cuisine et revient avec deux tasses qu’elle pose sur la table basse du salon.

— Elle a survécu, celle-là, constate Monsieur Grivoix d’un air poliment enjoué.

— Qui ça ?

— Votre table basse. Comparé au reste de votre chez-vous.

— Ah. Oui.

Virginie s’empresse de jeter ses lèvres dans le café.

— Elle est gentille, cette table, finit-elle par justifier. J’ai décidé de l’épargner.

La vérité, c’est qu’elle ne casse que les objets remplaçables. Tous les jours, en fin d’après-midi, elle file à la quincaillerie racheter la vaisselle détruite.

Monsieur Grivoix hoche la tête et triture sa tasse du bout de ses longs doigts tremblants. Il paraît encore moins à son aise que d’habitude.

— Vous vouliez me demander quelque chose ?

— Ça va… Ça va… Ça va…

Elle patiente, persuadée que la crise de Monsieur Grivoix a une raison d’être.

— Ça va… Ça va… Ça va…

Il lance un regard appuyé à travers la fenêtre et Virginie se revoit elle-même, tout à l’heure, à peu près à la même place : à observer son jardin, le marais, comme si le calme cachait un grondement attendu.

— Ça va exploser, hein ? tente-t-elle.

Il secoue la tête comme pour se débarrasser d’une soudaine chute de neige.

— Oui. Et c’est justement pour ça que je suis venu vous voir. Je ne veux pas être là quand la suite arrivera.

À son tour de hocher la tête : elle comprend.

— Moi non plus… concède-t-elle. Qu’est-ce que je pourrais faire pour vous, exactement ?

Elle a à peine proposé son aide que Monsieur Grivoix pose ses mains par-dessus les siennes. Quelques gouttes de café, coincées dans la tasse prise entre quatre mains, se déversent sur leurs pouces.

— Écoutez-moi bien, Virginie. Ce que je vais vous demander est très sérieux. Très, très sérieux. J’ai longuement réfléchi. N’allez pas croire que je suis qu’un vieux chien fini, un pauvre bougre de l’immeuble d’en face qui a plus toute sa tête. Cette idée, ça fait un paquet d’années maintenant que je la remue dans ma caboche. Et je crois que le moment est venu. Et que vous êtes la bonne personne.

Elle ouvre de grands yeux étonnés et attend que Monsieur Grivoix poursuive le fil de sa pensée.

— Voilà, continue-t-il. J’aimerais que… J’aimerais qu’avec vos compétences, vos outils, vos médicaments et tout ça… J’aimerais que vous m’aidiez à mourir. 

Elle repose immédiatement sa tasse sur la table basse, de peur de la laisser tomber sur le sol. Non que le sol ne puisse se tapisser d’un nouvel objet cassé : seulement, l’heure n’est pas à la colère mais à la compassion. Monsieur Grivoix retire ses mains et, convaincu que Virginie ne comprendra pas, qu’elle n’acceptera jamais, il se dépêche d’expliquer :

— J’en peux plus d’attendre que ça se produise. Tous les matins je me réveille comme si… comme si… Les crises sont de plus en plus fréquentes, les gens me regardent avec un œil de plus en plus mauvais, vous savez, avec ce dégoût qu’on a pour les animaux qu’il faudrait euthanasier… Avec cette pitié qui les empêche d’agir, d’agir vraiment, je sais pas, de dire un mot gentil ou de me filer un coup de main, un vrai coup de main… Et puis chaque jour qui passe me rapproche de la tombe et je le sens bien, je sens que je me fais vieux, mes os grincent, un boucan de tous les diables, et ma vessie ne tient plus aussi bien qu’avant… Sans parler de ma caboche… S’il vous plaît. J’en peux plus d’attendre que ça se produise.

— Mais je peux pas… C’est illégal…

— Vous au moins vous êtes jeune et votre mari avec. Et puis vous avez un petit bout de chou, vous avez la vie devant vous. Une vie entière à la voir grandir, et puis vivre, et lui apprendre des tas de trucs. Et en avoir d’autres, tiens, des bouts de chou, pourquoi pas. Toute la vie, vous allez avoir toute la vie pour voir celle de votre fille se développer sous vos yeux. Alors que moi…

Virginie baisse les yeux de peur de croiser ceux de Monsieur Grivoix.

— Je vous le demande comme le plus grand service au monde. Le service le plus sincère et le plus sacré qui soit.

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Nanouchka
Posté le 11/03/2022
Ahahaha, moi qui me réjouissais de l'arrivée de Monsieur Grivoix, je me suis dit que la vie pourrait être plus douce si on passait plus de temps avec lui, car il est vraiment présent sous ses airs de ne pas être là du tout.

Bon, par conséquent, ça va plutôt être pas du tout qu'un petit peu. Il a raison de demander à Virginie. S'il y a bien une personne qui l'aidera, c'est elle, je me dis. D'un côté, grosse responsabilité pour elle ; d'un autre, il paraît que parfois ce genre de rituels ça fait atterrir, revenir à soi. Je saurai bientôt ce qu'il en est pour elle.
Liné
Posté le 26/03/2022
Haaa, dur dur de te répondre maintenant que tu connais la fin, mais j'ai bien l'impression que j'ai réussi à t'emmener là où je souhaitais emmener les lecteurices ! C'est vrai que je le gardais un peu sous le coude, ce Monsieur Grivoix...
Tac
Posté le 10/01/2022
Yo Liné !
je retrouve avec plaisir ton histoire ! bon j'ai oublié pas mal de choses mais rien que ce chapitre me donne envie d'avoir des envolées lyriques sur la beauté de cette scène dans un salon dévasté mais dont les personnages se moquent éperdument, sur la valeur de la vie - un personnage qui demande à un autre une assistance pour mourir dans un salon à l'image de leur ville, de leur avenir.... Bref. Je vais lire la suite, plutôt.
Liné
Posté le 25/01/2022
Hey ! Rebienvenue dans ce joyeux marais/marasme, hahaaa !
J'ai lu tous tes commentaires d'un coup, et tu n'as pas l'air d'avoir oublié trop de choses depuis tes premiers passages, ça me rassure. Merci d'être revenue !
Laure
Posté le 31/05/2021
Quel plaisir de retrouver ta plume ! Ça m'avait manqué !
J'ai beaucoup aimé les "ça va, ça va" qui reviennent comme un refrain, comme une formule aliénante. Et puis le fait que monsieur Grivoix veuille mourir, ça me paraît pas anodin du tout.
"Mais je peux pas... c'est illégal..." j'adore, les points de suspension accentuent le côté enfantin de cette défense qu'on sent assez faible.

J'ai rien de très constructif à dire haha.

Bisous !
Liné
Posté le 12/06/2021
Coucou ! Et merci ! <3

Ouii, je m'étais gardé les "ça va, ça va" en tête depuis le début, pour y construire une signification au fil de l'eau. J'aimais bien l'idée de faire passer M. Grivoix du statut de vieux monsieur toqué à celui de personne finalement bien lucide de quelque chose.
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