PARTIE III : LE SECRET -- CHAPITRE I : LA BOUCHERIE DARRAINE

Notes de l’auteur : Résumé de la partie précédente :

Meghi s'engage dans la garde. Des ennemis nains (les Danbrais) menacent la cité et des colonnes de réfugiés recherchent la protection des murailles. Même si Meghi est peu enclin à garder les portes fermées aux paysans nains qui lui rappellent sa propre famille, il se veut exemplaire et obéit aux nouveaux ordres racistes de Kuara.
Dans la vie civile, Meghi tombe amoureux de la luthière Jukei, une "nissang", bâtarde darraine mise à l'écart des clans darrains.
La générale naine rencontre les membres du conseil, mais les négociations échouent et les Danbrais assiègent la ville.

Meghi vissa son casque sur sa tête et se dépêcha de rejoindre ses collègues à la Porte des Embruns. Ce n’était pas en arrivant en retard qu’il se ferait bien voir. Il se glissa près de Marik, au bout d’une ligne composée d’une dizaine de soldats, et se mit au garde à vous. Le sergent Yori faisait les cent pas devant eux, le visage dur ; son écharpe grise avec le cheval noir cousu dessus volait aux vents.

Il leur aboya ses ordres d’un ton ferme :

« V’z’avez été choisis pour fermer une boucherie clandestine. Ces foutus inumas se croient vraiment tout permis. L’est temps d’agir contre ces criminels.

— On va enfin s’amuser », dit un collègue à côté de Meghi.

Ils sortirent de la caserne et se dirigèrent en une marche militaire vers le quartier des artisans. Un ordre de Yori et ils firent halte devant une boutique à la façade brillante. Trois gardes encadrèrent l’entrée, alors que Meghi et les autres poussaient la porte. À l’intérieur, ils se déployèrent entre les étagères emplies de denrées diverses, des noix dans des pots, des figues séchées, des bouteilles d’huile. En revanche, nulle trace de tonneaux ou de marmites dans lesquels était d’ordinaire préparé le sang. Aucune table ronde ne permettait de consommer des boissons sur place. Aucun cadavre d’animal ne pendait du plafond. La boucherie n’avait rien en commun avec celle située à Desaigues, dans laquelle Meghi avait goûté son premier et unique verre de sang avec Hjartann. Elle ne ressemblait pas non plus aux troquets plus luxueux établis à Soreh ni aux tripots malfamés du Trou. C’était une boutique somme toute ordinaire, si ce n’était les nombreux étales vides du fait du manque d’approvisionnement lié au siège.

Derrière le comptoir, un Darrain aux fines canines effilées, vêtu d’un costume en velours marron élégant, devint plus pâle encore que le foulard à dentelles noué autour de son cou. Meghi se doutait que le commerçant dissimulait ainsi son tatouage. Ou plutôt son absence de tatouage. C’était un nissang ou sa boutique se situerait à Soreh et bénéficierait de la protection des zérègues.

« Tu t’es pas présenté avec ta licence, la sangsue, lança Yori en posant son poing ganté sur le bois verni. Et la date butoir est passée.

— Je suis venu la semaine dernière, Monsieur, rétorqua le Darrain. Je me suis entretenu avec le sestier Mirbaut et il m’a laissé entendre que tout était en bon ordre. Voyez vous-même, ce n’est pas une boucherie ici, mais un simple magasin. »

Yori jeta un regard circulaire dans la boutique, avant de le reposer sur le nissang :

« C’est-y pas la version du sestier Mirbaut. Et ça ? C’est pas du sang peut-être ? »

Il désigna du doigt une rangée de bouteilles sur des étagères derrière le comptoir. 

« Du sang, oui, mais je ne le produis pas moi-même. », répondit le commerçant en saisissant une topette à la forme élégante. Il s’empressa d’ajouter : « Elles proviennent de la distillerie de Soreh. Regardez, on peut même discerner le sanglier des Hari gravé dans la céramique. »

C’était la vérité, mais au moment où Meghi reconnut le groin et les deux défenses sur la bouteille, cette dernière glissa des mains du vendeur et s’écrasa sur le carrelage en un bruit sec.

« Pas un geste ! » cria Yori.

Le Darrain s’immobilisa, tout comme Meghi et les hommes d’armes tout autour.

Yori ordonna : « Laisse ça et donne-nous plutôt ton autorisation ! »

Le commerçant déglutit et farfouilla dans un tiroir sous le comptoir. « La voici, dit-il d’une voix fluette. Ma permission pour servir de l’alcool et du sang. Monsieur Mirbaut vient de la tamponner, comme vous pouvez le voir, ici. »

Il désignait le bas du parchemin d’une main tremblante. Yori n’y jeta pas même un regard. Resté en retrait près de la porte, Meghi aperçut le sceau., les commissures des lèvres abaissées. Raide derrière le comptoir, le vendeur suivait des yeux les soldats qui arpentaient la boutique en un cliquetis métallique, conscient du danger que faisaient peser sur lui ces hommes d’armes.

Yori déchira le parchemin, éparpilla les bouts au sol et les piétina rageusement. Sa langue claqua : « Vous deux, allez-y vérifier la cour. Vous trois aux étages. Fouillez-moi la baraque et trouvez-moi ces cuves ! »

Meghi emboita le pas derrière Marik. Ils poussèrent la porte du fond, traversèrent une salle emplie de caisses vides et pénétrèrent dans la cour carrée. Une rangée de cages s’alignait le long du mur, protégées de la pluie par un paravent, et des poules caquetaient en grattant la terre humide. L’odeur de fientes piqua les narines de Meghi et en un clignement de paupières, il se retrouva dans sa ferme et revit son frère Himin, hagard dans le poulailler. Il secoua la tête ; jamais plus il n’aurait à revivre cette vie-là.

« Bah voilà, dit Marik, c’est pour préparer le sang tout ça.

— Pas sûr », répondit Meghi.

Il se rappelait les combats de coqs lors du festival d’Ivali. Les volailles mises à mort avaient fourni un gobelet de sang tout au plus. Un tous les trois jours pouvait être prélevé, lui avait une fois dit Reno. Pour une production conséquente, les porcs ou même les bœufs étaient préférés.

En revenant dans la boutique, il rapporta :

« Il y a des poules là derrière, sergent, mais pas de trace de tonneau. Pas de cochon non plus. »

Les yeux flamboyants, Yori se tourna vers le vendeur et laissa tomber son poing sur le comptoir. « Où tu les caches ? cria-t-il. Ces poules, je suis sûr que c’est pour produire du sang !

— Non ! fit le Darrain d’une petite voix. Ce ne sont que des pondeuses que j’élève pour les œufs ! »

Il montra le panier qui en était empli, disposé sur un étale sous leur nez. Yori les balaya d’un revers et ils s’écrasèrent sur le carrelage brillant. Meghi retint son souffle.

« Lumière sera faite, dit le commerçant.

— Lumière de mes couilles, le coupa Yori. On verra surtout ce qu’elle t’fera, à toi ! » Il se tourna vers Meghi : « Trousse-Mouton, tu m’embarques ce foutu inuma !

— Tout ceci est absurde ! Je ne suis pas boucher ! » clama le Darrain.

Le cœur de Meghi tonnait dans sa poitrine. Le propriétaire paraissait sincère et il avait une licence. Mais c’était la première opération importante de Meghi et son supérieur venait de lui donner un ordre. Son regard dériva vers l’emblème de sergent, cousu sur le surcot de Yori. Le jeune homme fronça les sourcils : il avait pris une décision.

Il attrapa sa lance à deux mains et, du bout en bois, flanqua un coup dans la mâchoire du Darrain qui craqua sous le choc. Ce dernier s’effondra sur le carrelage. Meghi le saisit par son col ensanglanté.

Comme s’il s’agissait d’une sorte de signal, ses collègues commencèrent à retourner la boutique. Un garde passa son bras sur un rayonnage et envoya son contenu au sol. Un autre poussa une étagère qui s’écroula en un gros fracas. Les bocaux en céramique se brisèrent et l’homme faillit déraper sur l’huile d’olive répandue sur le carrelage. Il se rattrapa aux rideaux qui s’arrachèrent des tringles et restèrent dans ses mains. Un troisième jeta un pot empli de pruneaux sur le mur. Meghi leva le coude pour se protéger des morceaux de faïence qui voltigèrent près de son visage. Des gardes éventraient des sacs de farine et déballaient le contenu de caisses.

« Mate-moi ce pinard, l’interpella un collègue en ouvrant un tonnelet. Je t’en garde un de côté ? »

Lorsque Yori balança un énorme horion dans l’estomac du Darrain, Meghi revint de sa stupeur. Son supérieur se massa le poignet : « Bien joué, Trousse-Mouton, embarque-moi ce sac à sang ! »

Il jeta encore son pied dans le ventre du vendeur recroquevillé au sol. Des rivières vermillon ruisselaient sur son visage tuméfié. Meghi l’attrapa sous les aisselles et le souleva comme un sac de grains. Ils contournèrent l’étagère renversée et enjambèrent les débris et les aliments étalés sur le carrelage.

Dans la rue, Meghi bascula la tête en arrière et prit une ample inspiration, comme s’il s’était retenu de respirer jusque-là.

« On n’a pas trouvé les cuves ! cria Marik en le rejoignant. On se replie, ordre du sergent !

— Et celui-là, on en fait quoi ? demanda Meghi en désignant du menton son prisonnier qui sanglotait. S’il n’y a pas de cuve, c’est qu’il est innocent !

— Il a vendu du sang, c’est suffisant, non ?

— Ben non, il n’est pas boucher.

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Le sergent Yori a dit : “on l’embarque” ! Alors, on l’embarque. »

Meghi resserra sa poigne autour du bras de son prisonnier qui vacillait sur ses jambes. Son foulard était rouge vif. Il se mordit les lèvres, réfléchissant au bien-fondé de ses actes.

Quand Yori sortit de la boutique et lui empoigna l’épaule en souriant, son cœur se calma.

« Bon travail, Trousse-Mouton, j’en connais un ici qui aura bientôt une promotion ! »

Meghi eut un tressaillement de la mâchoire, mi-sourire, mi-grimace. Allait-on le nommer sergent après cette journée ? En route vers la caserne, avec les autres soldats, il ne pensait plus qu’à ça.

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Isahorah Torys
Posté le 15/01/2023
Coucou,

J'ignore pourquoi, mais je pense que la promotion tant attendu ne sera pas ce qu'il espérait :( Même le plus droit des hommes peut commettre des atrocités pour parvenir à ses fins... c'est d'une tristesse.

Petite suggestion :
C’était un nissang ou sa boutique se situerait à Soreh et bénéficierait de la protection des zérègues (ici, je mettrais plutôt "sinon" à la place du "ou")
Peridotite
Posté le 15/01/2023
Coucou Isahorah,

Merci pour ton passage ici :-)

Tu verras, Meghi aura des promotions pour des actes vraiment borderline à chaque fois. Sa deuxième promotion, ça sera même pire en fait.

Je vais suivre ta suggestion et changer cette phrase, merci encore :-)
ClementNobrad
Posté le 27/12/2022
Morale ou devoir, il faut choisir Meghi ;)

"Ce n’était pas en arrivant en retard qu’il dégotterait une promotion  ! " Je trouve que cette phrase détonne avec le récit, presque comique. Je l'enlèverai à ta place D'autant plus que le chapitre fini sur :
" « Bon travail, Trousse-Mouton, j’en connais un ici qui aura bientôt une promotion ! »"

Je pense que cette conclusion suffit, on comprend pourquoi Meghi obéit aux ordres, quels sont ses objectifs

Au plaisir !
Peridotite
Posté le 27/12/2022
Coucou Clément,

Merci pour ton message,

Tu crois que je devrais mettre un truc du genre "Ce n’était pas en arrivant en retard qu’il se ferait bien voir" ? Genre virer l'idée de la promotion qui revient plus loin ?
ClementNobrad
Posté le 27/12/2022
En fait, c'est le point d'exclamation qui m'a un peu perturbé. La même phrase avec un point simple suffirait. C'est vraiment du chipotage lol
Nathalie
Posté le 11/11/2022
Bonjour Peridotite,

Pauvre Meghi. Hé oui, soldat, ça demande d'obéir aux ordres, quels qu'ils soient. Dur dur... Espérons que Kuara soit rapidement démis de ses fonctions sinon, la guerre finira par devenir autant interne qu'externe...
Peridotite
Posté le 11/11/2022
Bonjour Nathalie,

Merci de poursuivre la lecture et de t'arrêter pour me laisser ton ressenti, ça me fait plaisir :-)

Oui le pauvre Meghi, c'est pas exactement ce qu'il s'imaginait en s'enrollant à mon avis.

Ça y est, à partir de là, on rentre dans le feu de l'action,
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