Partie III - Chapitre 5 ("nous sommes tous des assassins")

Par Liné

Un, deux, trois.

Un, deux… trois.

Un, Guillaume. Deux, Marianne. Et trois,… trois… Comment s’appelle cet enfant, déjà ?

Clic. Quand Virginie n’est pas de garde, que ses yeux ne butent pas sur des petits crânes chauves et que ses doigts ne s’affairent pas autour de cathéters, son quotidien se remplit de notes, de maisons et d’appartements qui se sont emboités, et du frottement agréable du stylo glissant sur le cahier.

— Comment tu t’appelles, déjà ?

— Sylvain.

Le petit est un exemple typique de mignonnerie sur pattes - haut comme trois pommes, le menton relevé, les mains derrière le dos. Il ne manquerait plus qu’il se balance de droite et de gauche, l’air finaud, et le tableau serait complet.

— Donc ton grand frère c’est Guillaume, résume Virginie, ta grande sœur, c’est Marianne. Et toi c’est Sylvain.

— Oui. Moi j’ai 6 ans. Mais Guillaume c’est 8 parce que 6 et 2 font 8, et Marianne c’est 10 parce que 8 et 2 font 10.

Clic. Tout est consigné.

— Et ça vous arrive parfois d’être malades ? Une grande, grosse maladie ?

Le petit réfléchit, puis secoue la tête.

— Non. Sauf que Marianne elle s’est déjà cassé la cheville, elle avait un plâtre. Et moi je suis astra… asmé…

— Asthmatique ?

— Oui.

Ça aussi, elle le consigne. C’est fou à quel point les enfants font confiance aux adultes. Un sourire gentil, deux questions polies, et les voilà à la merci de n’importe qui. Peut-être parce que Virginie est une femme. Sans compter son ventre rond qui dépasse de sa veste : une maman en devenir, c’est inoffensif. 

— Virginie ?

Elle reconnaît cette voix qui l’appelle et son cœur fait un bond dans sa poitrine. Elle n’est pas censée être là. Elle n’est pas censée discuter avec un enfant qui n’est pas le sien, au milieu de la rue, à 19 h passées. Si on l’interrogeait, ses mots suinteraient la culpabilité. Et ce n’est pas devant la commissaire Ivernel — la vraie, la flic, pas l’amie imaginaire que Virginie s’est créée à partir d’un gâteau au miel — qu’elle doit multiplier les faux pas.

— Bonjour commissaire.

— Je me disais bien que je vous avais reconnue. Et puis, avec votre ventre, on vous loupe pas.

Virginie sourit timidement, et un silence gênant s’installe. Puis, comme pour briser la glace, la commissaire s’agenouille auprès du petit.

— Bonjour toi. Je suis policière.

— Bonjour.

— Tu la connais bien, cette dame ?

Virginie déglutit.

— Oui. C’est la madame des marionnettes.

Soulagement.

— Très bien.

Ivernel se relève et, les mains dans les poches, se tourne vers Virginie. La commissaire a l’attitude scrutatrice de celle qui hésite à démarrer quelque chose. N’y tenant plus, Virginie demande :

— Vous avez d’autres questions à me poser ?

Elle ne voudrait pas avoir l’air hautaine. Cette soudaine prise de parole, sans doute inattendue, et puis ce « autre » glissé en beau milieu de la phrase, pourraient faire croire que Virginie est agacée. Elle ne l’est pas.

— Non… Non, pas vraiment.

Contre toute attente, c’est la commissaire qui semble embarrassée.

— Je peux partir jouer, maintenant ?

Les deux femmes se penchent une nouvelle fois sur le petit et, comme un seul corps, l’autorisent à s’en aller. Sylvain les salue poliment et disparaît dans l’une des maisons de la rue.

— J’espère que ça vous paraît pas trop bizarre, ce gamin et moi, là, en train de… en train de discuter… C’est vrai que je le connais, ment Virginie, il vient souvent à mes ateliers de…

— Ça vous dirait de prendre un café ?

Surprise, Virginie bloque sa respiration puis se décontracte.

— Oui, si vous y tenez… Enfin je veux dire, oui, avec plaisir.

— Maintenant ?

— D’accord.

Sans se concerter davantage, elles descendent la rue qui rapproche du centre-ville. Pas au coude-à-coude, se dit Virginie, pas comme deux lycéennes qui iraient boire une bière interdite à la sortie des cours, bras-dessus bras-dessous, même si l’image et l’envie viennent la démanger. Pour le moment, la conversation reste un brin décousue.

— Comment ça se passe pour vous, à l’hôpital ?

— Bien… Fatigant.

— Fatigant comme d’habitude ?

— Peut-être plus que d’habitude, en fait…

Elles atteignent les abords du centre-ville et se glissent dans le premier café venu. Virginie ôte sa veste et peine à caler son ventre proéminent entre la chaise et la table. Autour d’elles, les conversations s’entremêlent en une trame sonore sans fin. Ivernel commande un café, Virginie un chocolat chaud. Une fois les boissons servies et les mains agrippées aux tasses, les deux femmes se regardent avec de grands yeux hésitants.

— Alors, tente Virginie, cette enquête ne vous pèse pas trop ?

C’est la première question qui lui vient à l’esprit. Elle se préoccupe des avancées de la police, c’est sûr, mais ne veut pas paraître intéressée. Et puis, elle se demande sincèrement comment il est possible de mener une enquête pareille, de se pencher encore et encore sur le cas d’enfants morts, sans perdre la tête.

Ivernel prend une profonde inspiration et soulève lentement ses épaules.

— C’est pas très évident d’en parler, admet la commissaire. Je suis pas censée vous confier mes états d’âme.

Elle boit une gorgée pour se donner une contenance — interprète Virginie —, et poursuit :

— Et je suis pas censée prendre un café avec vous. Pas après vous avoir interrogée, alors que l’enquête n’est pas bouclée et que je pourrais vous interroger de nouveau.

Virginie n’y comprend rien. L’aveu d’Ivernel pourrait signifier beaucoup de choses, et l’infirmière peine à en extraire un sens concret.

— Qu’est-ce qui vous pousse à prendre un café avec moi, alors ?

— J’en sais trop rien. Enfin, si, quelque part je sais. Écoutez…

Ivernel se penche en avant et, l’espace d’une seconde, Virginie croit qu’un secret va être partagé par-dessus les tasses et les grains de sucre. Toutefois rien ne vient. Pas un son, pas une parole, juste le regard sérieux de la commissaire qui se plante dans les yeux de Virginie. À écouter, il n’y a que le brouhaha du café dont quelques filets de conversation s’échappent :

— … d’une tristesse, tout de même, des gamins de cet âge-là… De mon temps c’était pas…

— … conserver sa place, merde ! Et après, l’économie du coin, t’en fais quoi ? Tu te la carres au cul ?

— … qui m’a dit, tu sais pas ? Il m’a dit d’aller lui acheter des…

— … peut pas fonctionner sans la centrale. Sans boulot, je me nourris comment, moi, avec…

— … qui avance pas, pas de nouvelles, rien à part ces merdeux de journalistes, et en attendant on sait toujours pas qui c’est le meurtrier !

— … oh mais on peut même plus rire, ou quoi ? Viens par là que…

Virginie fronce les sourcils. Les conversations de comptoir, elle les connaît autant que n’importe qui. D’une ville à l’autre, rien ne change. Ici, l’originalité, ce sont les bouts de voix qui parlent des enfants morts et de la centrale nucléaire.

— Vous voyez ce que je veux dire ? demande Ivernel.

Virginie hoche lentement la tête : non, elle n’est pas certaine de comprendre.

Ivernel se redresse et continue :

— C’est pas une enquête comme les autres. Pour l’instant, officiellement, il y a quatre victimes. Mais les coupables ? C’est qui ? Les quatre enfants sont morts d’une crise cardiaque. Foudroyante et imprévisible. Trois d’entre eux sont décédés en même temps, à quelques minutes d’intervalle, devant les autres élèves et l’institutrice impuissante. La thèse du poison a été écartée, même si beaucoup s’y accrochent. Ils s’y accrochent, parce qu’il est plus rationnel, et carrément rassurant, de se dire qu’une seule personne est coupable. Parce que si ce n’est pas ça, si ce n’est pas une série d’infanticides par poison, c’est autre chose. Et cette autre chose, c’est nous tous.

Elle désigne l’ensemble du café d’un coup de menton.

— Si c’est la centrale nucléaire qui tue nos enfants, nous sommes tous des assassins.

Le sifflement de ce dernier mot serpente dans le brouhaha, mais n’atteint personne d’autre que Virginie.

— Et la pire sorte d’assassins, continue la commissaire : des assassins qui s’ignorent. Et qui se renvoient la faute les uns aux autres. 

Elle prend une autre inspiration, puis une autre gorgée, et Virginie la sent qui s’apaise à petit feu.

— Voilà, c’est pour ça que je vous ai proposé un café. Je vous connais pas vraiment, mais j’ai l’impression que vous comprenez ce que je viens de dire. Votre comportement, là, que certains trouvent irrationnel ou même déplacé, moi je ne peux pas m’empêcher de le trouver très sensé. C’est normal que cette situation vous rende malade. 

Virginie restreint un sursaut. C’est la première fois que le mot malade est posé sur elle, sans retenue. Elle ne se sent pas malade. Elle n’est pas une patiente. Elle est infirmière. La commissaire enfonce le clou :

— Moi elle me pèse beaucoup. Cette situation. J’en fais des cauchemars à répétition. Mais des cauchemars… Je pourrais même pas vous les raconter, tellement ils sont affreux et… et… abstraits. Sans aucune consistance.

Aussi inconsistant qu’un poison dans l’air, imagine Virginie, et l’infirmière prête ses cendres grises, ses bubons purulents et ses lézards sur les murs aux nuits de la commissaire. 

— Je suis désolée, Virginie, je me doute que vous vous attendiez pas à ce que cette conversation prenne une tournure aussi glauque…

— Si vous saviez tout ce qu’il y a dans ma tête. Vous ne vous excuseriez pas.

Les deux femmes se sourient.

— Au fait, je ne connais même pas votre prénom ? ose Virginie.

— Je m’appelle Louise.

Louise. C’est parfait. Non seulement Virginie obtient une satisfaction toute personnelle, indicible — celle d’avoir deviné juste. Mais, en plus de cela, ce prénom lui va à ravir : un prénom gris et lumineux.

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Nanouchka
Posté le 08/03/2022
T'as une répétition du dernier dialogue et du dernier paragraphe.

Si heureuse qu'elles soient enfin enfin enfin enfin allées prendre un café ensemble, et que ça se confirme qu'elles sont deux face à l'absurde. J'ai eu peur quand Louise a surpris Virginie en train de poser des questions à Sylvain, je me suis dit que là c'était plié... Bien joué, le coup des marionnettes.

Je commence à voir ce que tu voulais dire par le fait que c'est un roman politique et polémique. Si vraiment la piste qui se poursuit est celle du nucléaire qui tue les enfants, on est sur une prise de parti forte, notamment aujourd'hui où c'est dans tous les débats de ceux qui s'intéressent un peu à l'écologie. Le texte donne envie de faire des recherches, d'en savoir plus, parce qu'il passe par l'émotion.

Je me demande si utiliser le mot "assassins" dans ce chapitre transforme la narration en accusation, si ça peut créer du rejet chez certains lecteurs qui se sentiraient accusés. Je ne sais pas encore, pour le moment je continue ma lecture.
Liné
Posté le 25/03/2022
Oh mince, merci pour la faute de forme ! Je viens de supprimer le paragraphe en doublon.

Bizarrement, ce n'est pas tant sur ce chapitre que certaines plumes ont "bloqué" quant aux thématiques politiques et écologiques. Je crois que c'est sur l'ensemble du roman que ça se joue (en tout cas, personne ne m'a dit s'être senti-e directement accusé-e via ce chapitre-ci).

J'ai moi-même hésité avant de braquer les projecteurs sur le nucléaire, d'où l'espèce de déni ou de non prise en compte direct du motif de la centrale nucléaire dans les premières parties du roman. Je voulais parler de ce que ça peut faire, concrètement, de vivre dans un espace insidieusement pollué, et exploiter (bien sûr) l'éco-anxiété. Et puis, au fur et à mesure, je me suis rendue compte que le thème du nucléaire était sans doute celui qui laissait le mieux transpirer le déni, la non-prise en compte, l'ampleur possible des catastrophes (déjà survenues par le passé mais qu'on a banalisées) et leurs conséquences. Au final, Virginie qui se réveille petit à petit sur la question du nucléaire, c'est un peu moi en tant qu'autrice qui réalise l'importance de cette thématique pour illustrer mon propos.

... Et il faut vraiment, vraiment que je finalise ce petit document qui récapitule mes sources d'inspiration !
Tac
Posté le 22/01/2021
Yo Liné !
Ah c'est fou ce que j'adore te lire. Reste à savoir pourquoi je prends autant mon pied dans une histoire que d'autres trouveraient sans doute déprimante et dure ! (bon si j'imagine que c'est cathartique mais bref c'est pas le sujet)
"Deux merlans frits ne se seraient pas dévisagés autrement." Pourrait-on même dire, deux merlans irradiés ? (pardon 0:-D)
Ce chapitre est ultra beau. Je trouve ça assez courageux de ta part en fait d'écrire noir sur blanc qu'avec le nucléaire, on est tous des assassins. Je sais pas pourquoi ça me fait cet effet-là, mais voilà. EN tout cas la puissance de ton écriture marche complètement sur moi et j'entre totalement en empathie avec Virginie & Louise, manifestement deux personnages en décalage qui "osent" être malades de leur société, j'apprécie beaucoup de voir ce genre de choses dans une histoire.
Plein de bisous !
Liné
Posté le 09/05/2021
Merci ! ♥

Si ça peut te rassurer, j'apprécie beaucoup d'écrire Le Marais aux pieuvres : ça me permet d'exorciser pas mal de choses, et j'aime l'idée d'associer horreur et beauté.

J'ai hésité à expliciter le danger que représente le nucléaire - ce chapitre a failli ne pas exister, ou en tout cas à ressembler à quelque chose d'assez différent. Je me suis décidé à l'écrire noir sur blanc, comme tu dis, en me rendant compte que tous les lecteurices du Marais n'avaient pas le même ressenti que moi (et que toi) sur la question. Et puis, faut nommer les choses, tout simplement...

Mention spéciale aux merlans irradiés, tu as fait ma journée !
Laure
Posté le 13/11/2020
Voilà que Virginie n'est plus tout à fait seule ! Mais c'est drôle, elle est tellement enfoncée dans ses angoisses qu'elle n'a même pas l'air de comprendre ce que la commissaire essaie de lui dire.
Mais tous ces manifestants sont sans doute au courant aussi, non ? Ou alors s'en doutent fortement ? On dirait que ça fait drôle d'entendre la commissaire laisser entendre qu'elle n'a pas eu le choix d'aller contre les principes et de rencontrer Virginie parce qu'elle lui semblait être la seule personne sensée de la ville alors que plein de gens manifestent contre les centrales.

En tout cas j'aime toujours autant l'espèce de fantomisation de Virginie hahaha. « Elle ne se sent pas malade. Elle n’est pas une patiente. Elle est infirmière. » J'adore !!

Bisous ♥ Tu me manques !
Liné
Posté le 14/11/2020
Laure ! Ooh, toi aussi tu me manques tellement ♥ Paris, et même la vie, sont pas tout à fait les mêmes sans ta bouille, nos séances de discute et de ciné, et nos réflexions sur le sens de l'existence ♥

Tu touches un point, j'avais pas trop songé au fait que la commissaire puisse se tourner vers les manifestant-es ! J'ajouterai une réplique ou deux, histoire de dire qu'elle ne connait personnellement aucun manifestant-es (même si elle aimerait les approcher, voire se joindre à leurs actions, tiens).

Merci, et à très vite !
(PS : tu m'envoies Rebecca quand tu veux, et il faut que je lise ton article !)
Alice_Lath
Posté le 29/10/2020
Mmmh, l'intrigue commence donc à se nouer huhu, j'ai hâte de savoir quelle question tu voudras que je me pose en tant que lectrice, même si je commence à en accumuler une petite liste sous mon crâne haha
J'aime aussi le fait que la solitude de Virginie soit éclatée par l'arrivée de Louise, d'un coup c'est moins oppressant de ne plus la voir seule et il y a un côté touchant à la voir s'attacher comme ça à la commissaire
Liné
Posté le 31/10/2020
C'est "marrant", autant certaines plumes ont presque de suite perçu où je voulais en venir, et d'autres non, hahaa... Mais t'inquiète pas, normalement (si je gère bien mon truc, ce qui est pas facile non plus), je cueille tout le monde à moment donné :-D
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