Partie III - Chapitre 4

Par Vylma

André était arrivé en premier sur le lieu de rendez-vous, quelques jours plus tard. Il avait eu le temps de fermer le café, nettoyer la salle, se changer pour porter des vêtements plus sombres, mettre dans un sac ce qu’il devait amener — la lampe torche qu’il gardait toujours derrière le bar en cas de coupure d’électricité, ce qui lui avait déjà servi — et tourner en rond presque pendant une heure. 

C’était la première fois qu’il faisait une expédition de la sorte, et il était dans tous ses états. Qu’aurait pensé sa vieille mère si elle l’avait vu ! Lui qui avait toujours été sage et qui ne faisait jamais d’histoires. Le voilà qui se préparait à entrer par effraction sur une scène de crime. Il se sentait à la fois extrêmement anxieux et excité comme un gamin. Une petite voix lui demandait ce qu’il lui prenait de prendre part à une telle escapade et lui disait qu’il faisait une énorme bêtise. Qu’arriverait-il s’ils se faisaient prendre ? Un policier qui venait régulièrement au café lui avait dit la veille que maintenant l’affaire classée, la garde de la maison était abandonnée, raison pour laquelle Robert avait voulu fouiller la maison ce jour-là. Mais si un voisin remarque de la lumière à l’intérieur de la maison alors qu’elle est maintenant vidée de ses habitants, qu’arrivera-t-il ?

Soudain, une branche craqua au loin ; ce qui fit faire un impressionnant sursaut à André. François déchira la nuit un instant avant de rejoindre son acolyte dans l’ombre de l’église.

— Tu es en avance, remarqua le photographe.

— J’avais peur que vous partiez sans moi, chuchota-t-il. Tu as le pied de biche ?

— Là-dedans, répondit-il en tapotant une besace rebondie qui pendait à son épaule. Les autres ne devraient pas tarder.

En effet, Marthe puis Robert arrivèrent avant que les douze coups de minuit ne sonnent tout près d’eux. Ils échangèrent quelques mots, et partirent silencieusement en direction de la maison des De Vermeil, quatre ombres dans la nuit.

Arrivés devant elle, ils firent le tour et s’arrêtèrent devant la porte de derrière, qui donnait sur la cuisine. L’ancienne bonne d’il y a cinq ans avait confié à André, autour d’un thé, qu’autant la porte de devant était extrêmement sécurisée et comptait trois verrous modernes, autant celle de derrière n’en comportait qu’un seul et assez ancien. Elle craignait que cet accès ne soit facilement crochetable par un cambrioleur. Aucun dans l’équipe n’avait de talent de crochetage, mais ils avaient un pied de biche. Et si la porte ne fermait plus bien après leur passage, cela serait beaucoup moins visible par des passants s’il ne s’agit pas de la porte d’entrée.

François sortit donc l’outil en question et dû s’y reprendre à plusieurs fois pour faire sauter la serrure. Ses gestes étaient malhabiles et il faisait tout ce qu’il pouvait pour faire le moins de bruit possible. A chaque tentative, le groupe se figeait et attendait de voir si quelqu’un aux alentours remarquait quelque chose, ouvrait la fenêtre, appelait la police. Il n’en fut rien.

La porte finit par céder, et pivota lentement et silencieusement sur ses gonds. Après un moment d’hésitation, François s’engagea, le pied de biche toujours à la main, suivi des autres. Une fois à l’intérieur, André et Robert sortirent leurs lampes de poche et les allumèrent. Ils avaient convenus de faire deux équipes de deux personnes, une qui éclaire et l’autre qui fouille. Marthe et André s’attardèrent un instant dans la cuisine pendant que les autres allaient plus profondément. 

François laissa échapper un sifflement approbateur en voyant les abondantes tâches de sang dans la salle à manger. On aurait dit que quelqu’un s’était traîné sur plusieurs mètres, en laissant des traces de mains ensanglantées à plusieurs endroits. Il demanda à Robert d’éclairer la scène pendant qu’il se préparait à prendre une photographie.

— Tu es sûr de vouloir perdre du temps avec ça ? lui demanda Robert. En plus, tu n’as sans doute pas assez de lumière.

— Je veux essayer malgré tout, on verra bien, répondit-il en appuyant sur le déclencheur.

Robert n’avait pas peur à la vue du sang. Ses années à la guerre lui avaient montré bien pire spectacle. Par contre, il était vigilant. Celui ou ceux qui avaient fait ce carnage étaient peut-être encore proches et le contact de son revolver dans sa poche le rassurait.

Marthe et André les rattrapèrent.

— On va fouiller l’étage, annonça-t-elle. On vous laisse le rez-de-chaussée.

— Entendu. Appelez-nous si vous voyez du sensationnel, ajouta le photographe.

Marthe fronça les sourcils et continua dans l’entrée. Elle n’aimait pas les manières de François. Ils n’étaient pas venus pour lui offrir un reportage macabre, mais pour avoir des réponses, pour Victor. Elle s'efforça d’ignorer la tâche sombre au milieu du parquet et les longues traînées qu’elle enjamba dans les escaliers.

André quant à lui regrettait amèrement sa curiosité. Il suivait tant bien que mal sa binôme avec sa lampe torche à la main, n’osant rien regarder autour de lui. La vue du sang le terrifiait. Il avait certes entendu des rumeurs horribles au café, mais il pensait que ce n’étaient que des inventions d’esprits créatifs avides d’histoires morbides. Mais de ce qu’il voyait, ce pouvait bien être vrai.

Ils arrivèrent tous deux dans une salle de bain, où il ne trouvèrent rien de particulier, puis deux chambres.

En bas, Robert et François fouillèrent sommairement un grand salon et un petit couloir, qui se terminait sur une porte épaisse. François l’ouvrit, et un léger courant d’air froid porta à leur narines une odeur doucereuse et acre. Ils distinguaient une volée de marche qui descendait dans les ténèbres. Après un échange de regard, ils descendirent prudemment à la cave, où l’odeur était de plus en plus forte. Il y avait de nombreuses bouteilles et malles en fer, mais un spectacle singulier les attendait tout au fond. L’odeur y était insupportable. Le faisceau lumineux éclaira d’abord une forme étrange, accrochée au plafond, qui projetait des ombres monstrueuses sur le mur. A y regarder de plus près, ils se rendirent compte qu’il s’agissait d’un chat noir pendu par la queue. Ses yeux étaient crevés et sa gueule ouverte dans un cri silencieux. Ils se rendirent ensuite compte qu’il y en avait quatre autres comme cela, de diverses couleurs et dans divers états de décomposition. Derrière, il y avait une étagère, avec plusieurs boîtes en métal. D’un geste peu assuré, Robert en éclaira une ; elle était remplie de crânes d’un blanc étincelant. De toutes les tailles, de toutes les formes. Il reconnut des têtes de chats, mais aussi de belettes ou d’oiseaux.

Au premier étage, Marthe et André pénétraient maintenant dans une salle fermée dont la clé était toujours dans la serrure. Il s’agissait visiblement d’un bureau, sans doute à Monsieur Leroy. Une bibliothèque tapissait le mur de l’autre côté de la pièce, derrière le bureau, et comptait plusieurs encyclopédies ainsi que de larges livres en espagnol. Du côté de la porte, plusieurs commodes étaient alignées contre le mur. Marthe s’accroupit et en ouvrit une au hasard.

— C’est le fouilli là-dedans. Pouvez-vous éclairer l’intérieur s’il vous plaît André ?

Il s’exécuta et constata le désordre qui y régnait. Des livres étaient entassés sur des bibelots, rien n’était droit. Une sorte de disque doré était posé sur le tout, de travers. Marthe tandis la main et attrapa une petite poupée en corde avec des plumes accrochées autour du cou.

— Leurs souvenirs de séjour en Amérique Latine ? dit-elle. Plutôt étrange.

Elle saisit ensuite un livre dont la tranche colorée avait attiré son attention et le feuilleta un moment.

— Bizarre… Je ne parle pas très bien espagnol, mais on dirait que ça parle de rituels traditionnels de là-bas. Ce n’est pas très catholique ; pas étonnant qu’ils ne viennent plus à la messe s’ils accordaient de l’importance à ce qui se trouve dans ce livre.

— Et ce bocal, c’est quoi ? demanda André, sa curiosité l’ayant rattrapé.

Elle le saisit à deux mains, et le ramena péniblement près de la lumière. Ils ne comprirent pas tout de suite ce qu’ils voyaient, mais quand ce fut le cas André réprima un cri d’horreur. C’était une tête d’enfant, les yeux cousus de fil rouge, qui baignait dans ce qui était sans doute du formol. Sous une lumière tremblante, Marthe le reposa où elle l’avait pris sans rien dire.

Elle aussi n’était pas à l’aise dans cette maison funeste, les traces du drame et ce qu’ils étaient en train de découvrir, mais le fait de se répéter que tout cela était pour Victor l’aidait à garder la tête froide.

Détournant le regard de la sinistre commode, elle jetait un coup d’oeil autour d’elle quand son regard fut attiré par un éclat brillant sous le bureau. Elle se rapprocha, tandis la main et rapporta un petit objet argenté.

— Un briquet… dit-elle en se relevant. Il n’est pas aux De Vermeil, il y a les initiales A.L. Qui cela peut bien-t-il être ?

Soudain, un bruit de moteur se fit entendre au coin de la rue.

— Vite, éteint la lumière ! chuchota-t-elle à l’adresse de son compagnon.

Elle s’approcha de la fenêtre, et vit une motocyclette avec side-car arriver.

— Oh non, la police !

A ces mots, André crut que son coeur allait s’arrêter.

— On s’en va !

Ils dévalèrent l’escalier sans prendre gare au sang, rejoignirent le reste du groupe qui était déjà dans la cuisine et partirent le plus vite possible par la porte de derrière. Ils se cachèrent paniqués dans un jardin voisin jusqu’à ce que les deux agents partent, ayant sans doute cru à une fausse alerte.

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Keina
Posté le 23/01/2020
Hé ben, c'est un vrai cabinet de curiosité, la maison des Leroy ! Tout ce que j'aime, hihi ! Mais bon, je préfère les voir dans un musée que dans une vieille baraque abandonnée, théâtre d'un massacre sanglant... J'en mènerais pas large, à leur place ! ^^
Vylma
Posté le 23/01/2020
Merci pour ta lecture ! :)
Un petit escape game dans cette baraque ça pourrait être sympa...
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