Partie II : Prim'Terre - Chapitre 23

Par maanu

Au matin du jour 24 sous Izéline de l’an 278, les abords de l’Abyssyba étaient aussi déserts qu’à l’accoutumée. Il y avait déjà plusieurs années que les rives, aussi accueillantes soient-elles, avaient vu leurs foules de voyageurs s’amoindrir peu à peu, jusqu’au jour où les poisseuses se trouvèrent étonnées de voir s’aventurer près de leur demeure les quelques deux ou trois candidats au passage qui leur venaient chaque année. Leur existence était désormais d’une monotonie amollissante, depuis que la fonction qu’on leur avait attribuée, qui les occupait depuis la naissance, ne nécessitait plus que la participation d’une dizaine d’entre elles, de temps en temps. Certaines, nées moins d’une dizaine d’années plus tôt, n’avaient jamais eu à faire passer qui que ce soit, dans un sens ni dans l’autre, et l’identité même du peuple des poisseuses se trouvait chamboulée. Un profond sentiment d’inutilité était né dans les cœurs des presque trois cents individus que comptait l’entre-fonds de l’Abyssyba, et cette période reste, encore à ce jour, l’une des plus dramatiques de l’histoire d’un peuple qu’on considère comme ayant été durant toute l’Ultime Déchirure relativement privilégié, resté à l’abri des protections de l’Abyssyba.

    Durant les premières années qui avaient suivi le couronnement de Maugan, c’était d’abord les voyageurs venant du Là-Bas qui s’étaient faits les plus rares. Ils avaient toujours été moins nombreux que les passagers delsaïens et leur désertion, progressive, était dans un premier temps passée inaperçue. Mais les poisseuses avaient tout de même fini par remarquer un déséquilibre avec les delsaïens, qui eux étaient de plus en plus nombreux à vouloir partir. Elles avaient aisément compris que ceux-là étaient des fuyards qui, ayant senti monter la puissance de la sorcière, avaient préféré prendre les devants, et s’en aller. Puis le voyage jusqu’au lac s’était fait de plus en plus périlleux, à mesure que les démons et autres sous-fifres des sorciers se faisaient plus nombreux à marauder un peu partout, en particulier aux abords des protections qui prenaient naissance dans la forêt, et les delsaïens eux-mêmes avaient cessé de venir.

    Le jour où Julienne Lamarre et Stéphane D’Elsa revinrent à Delsa après quinze années d’absence, il y avait déjà près d’un an que personne n’avait emprunté le passage depuis le Là-Bas. En revanche, six jours seulement avaient passé depuis que des démons, accompagnés par leurs loups, avaient fondu sur un village de Prim’Terre pour la dernière fois. Cette attaque du jour 18 sous Izéline de l’an 278 n’est guère restée dans les mémoires, et n’apparaît souvent, dans les livres d’histoire, qu’à titre anecdotique. C’est qu’elle n’a pas été aussi sanglante que celle du jour 4 sous Néhémiah 276[1], ni aussi lourde de conséquences que celle du jour 20 sous Izéline 278[2]. Sept personnes sont pourtant mortes ce jour-là, parmi lesquelles un magicien[3] ; sans oublier que l’ensemble des survivants ont dû être pris en charge par les villages alentour, les démons ayant réduit le leur en tas de gravats. Mais à l’époque où Julienne et Stéphane ont découvert Delsa, ce genre d’évènements était relativement habituel – bien que personne ne s’y soit jamais habitué –, et l’attaque d’Orpérole, au moment où elle s’est produite, ne fut qu’un nom de plus à ajouter à une liste qui s’allongeait petit à petit, tenue avec le plus grand soin par les autorités du Palais.

 

    La traversée qui eut lieu ce jour-là, l’espace d’un très court instant, bouleversa le lac, ses rives et l’épaisse forêt qui les encerclait. L’eau impassible et sa surface polie se troublèrent brusquement, tandis que depuis leur cœur des vibrations propulsaient des cercles concentriques, allant s’élargissant jusqu’aux berges. Le sol se mit à trembler, secoua les brins d’herbes et les fleurs délicates des parterres de floriettes blanches. L’onde se propagea jusqu’aux arbres, ne les perturba guère, mais fit se balancer les feuilles des moiriers et détaler les quelques familles de pitirons qui se reposaient dans leur ombre.

    Puis tout se calma et reprit sa place. Seuls les guetteux les plus proches, patrouillant ou chassant dans le secteur, s’immobilisèrent un instant, aux aguets. Il y avait longtemps qu’ils avaient perdu l’habitude de sentir la terre trembler ainsi sous leurs pieds. Les chasseurs parmi eux, surpris mais pas vraiment inquiets, reprirent leur activité, un peu plus méfiants encore que d’ordinaire, mais concentrés sur leur tâche. Les sentinelles, quant à elles, envoyèrent certains des leurs rendre compte de ce qu’il venait de se passer à leur chef, le Grand Giboyeur. L’arrivée de Julienne Lamarre et Stéphane D’Elsa, à cet instant, étonna un peu ceux qui y assistèrent, mais personne encore ne se doutait de tout ce qui allait en découler.

 

[1] Attaque coordonnée des villes de Pazard et de Laurea, dans la Lame de l’Est, par une trentaine de cauchemorts et au moins autant de démons corbeaux. Pour rappel, cette attaque reste la plus meurtrière de l’Ultime Déchirure, puisqu’on dénombre 324 morts.

[2] Première attaque de Bannis sur les territoires des duchés – en l’occurrence à Garennes, contre la ville de Taranne – s’étant produite deux jours après l’attaque d’Orpérole, et quatre jours avant l’arrivée de Julienne et Héléna. Nous aurons l’occasion d’évoquer de nouveau cet évènement, qui devait précipiter l’intervention des duchés dans la guerre.

[3] Matias Delorme, l’un des tout derniers représentants de cette illustre famille de Prim’Terre, qui d’après de nombreux témoignages de survivants était clairement visé par cet assaut.

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Claire May
Posté le 01/09/2022
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J'ai bien failli ne pas le faire parce que...
Je m'intéresse moins à cette voix du narrateur.
Ou de la narratrice.
Voix plate, comme celle d'un journaliste à la télé.
En fait, la vérité, c'est que...
Je veux la suite de l'histoire !!
(Mais il est bien, il est bien, ce texte. Y a pas de coquille, il tient la route, il distille des infos (j'ai pas tout retenu)... bon j'attends de voir la suite et la fin, mais pour l'instant, cette enveloppe narrative, sur moi, en tout cas, ça fait baisser la tension (ou l'attention, au choix), mais peut-être elle se révèle utile, je ne sais pas.)
maanu
Posté le 02/09/2022
Effectivement, ta remarque rejoint certains commentaires que j’ai pu recevoir, et certaines réflexions que je me suis faites, au sujet de toute cette histoire de narration pseudo-historique
Je pense que c’est le point de correction le plus important que je vais avoir à traiter
A voir si je modifie ma façon de faire, si je renforce la place du narrateur, ou au contraire si je le supprime carrément, pour revenir à une narration plus classique, plus simple a écrire et plus crédible à la lecture
Merci pour ta remarque en tout cas, et à bientôt !
Claire May
Posté le 02/09/2022
Ce qui me bloque aussi, ce sont les mots inventés. Il y en a trop, ça nous égare et nous empêche de nous immerger dans l'histoire. Bon, tu verras plus tard, mais je pense qu'il vaut mieux d'abord penser simple, en effet...
maanu
Posté le 02/09/2022
C’est noté !
Je n’avais pas pensé à ce problème, merci de me le signaler ;)
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