Partie II - Chapitre 7 ("cette grossesse est la sienne, elle doit s’en emparer")

Par Liné

Au petit matin, elle se réveille parfaitement reposée, les yeux écarquillés et le corps prêt à en découdre. Elle n’a pas connu un tel regain d’énergie depuis des années. Son réveil n’a pas encore sonné qu’elle pense au fil de sa journée. Et à sa grossesse.

Il faut qu’elle en parle.

Elle ne peut permettre qu’une grossesse magique naisse de la bouche d’une inconnue, se niche dans son ventre, se développe et devienne réalité. Cette grossesse est la sienne, elle doit s’en emparer. Hors de question que le commun des mortels continue d’imaginer que c’est simple, et beau, et acquis, une gestation. Ça ne l’est pas. C’est une source d’angoisses, une plongée dans l’effrayant. L’offrande inconditionnelle de soi à ce qui n’existe pas encore. Ce sont des nausées, des douleurs, des déchirures, du sang, des excréments et une myriade de substances étranges, repoussantes, qui inondent le corps puis coulent des orifices puis se déversent sur le monde — mais qui, par un fait extraordinaire, disparaissent jusqu’à ne vivre que dans les mémoires silencieuses des mères. Cette mémoire que Virginie sait être en train de construire, là, au présent, elle souhaite la déraciner. L’extraire d’elle-même et la partager aux autres. 

Elle commence par Anton :

— Mon chéri, aujourd’hui, je vais annoncer la grossesse à l’hôpital.

Encore endormi, Anton frotte son visage contre l’oreiller et claque sa langue dans sa bouche pâteuse.

— Hein ?

— Je vais annoncer la grossesse. Ça me fait quand même peur, d’être enceinte... Et je sens que si j’en parle, ça rendra tout ça plus réel pour moi, je comprendrai mieux ce qui se passe.

Anton se redresse sur le lit, un coude enfoncé dans le matelas, et avance une tête chiffonnée vers son épouse.

— C’est super, parvient-il à articuler d’une voix rocailleuse, avant de s’affaisser entre les draps.

Ragaillardie, Virginie l’embrasse, se lève et se prépare avec, dans les os, une vigueur qu’elle ne se connaissait pas.

— On pourra faire une fête, propose Anton depuis les tréfonds de son oreiller.

— Une fête ?

— Une fête… d’annonce de grossesse… un truc comme ça.

Il se tourne une nouvelle fois vers Virginie et s’efforce d’écarter les persiennes qui lui servent de paupières.

— Quand tu seras prête.

— D’accord.                

Elle l’embrasse encore, puis quitte la maison.

À l’hôpital, elle ouvre les portes des chambres comme on écarte des volets un jour ensoleillé : avec conviction et panache. Elle assiste un patient, accueille une nouvelle arrivée et, sa pause venue, se rend à la cafétéria, puis aux vestiaires, et à nouveau à la cafétéria : enfin, elle croise Jeanne.

— Salut ! lui lance-t-elle à la volée.

Elle va commencer par Jeanne. Elle va dire à Jeanne qu’elle est enceinte. Ce choix est parfait : Jeanne est une amie, décide Virginie, une amie dont j’apprécie la bonne humeur et le franc-parler. Elle est autant infirmière que moi, s’occupe des mêmes enfants, des mêmes maladies, supervise les mêmes chimiothérapies, elle comprendra. Elle me félicitera peut-être, prise dans cet élan, dans ce réflexe qui pousse à croire qu’une telle nouvelle est une réjouissance. Et puis, en fin de compte, elle se rendra à l’évidence : être enceinte, avoir un enfant, aujourd’hui, maintenant, dans cette vie qui contient cette ville qui contient cet hôpital, c’est effrayant.

— Salut ! Et bien, quelle énergie… C’est qui ton fournisseur ?

Pour toute réponse, Virginie fixe sa collègue et, la poitrine gonflée d’appréhension, saute le pas :

— Jeanne, il faut que je te dise un truc. C’est important.

Jeanne la scrute à son tour, les yeux plissés, l’air soudain inquiet. Comme Virginie marque un temps de pause, Jeanne l’encourage :

— Tout va bien ?

— Je sais pas. Je suis enceinte. 

Nouvelle pause. Une pointe de silence se creuse entre les deux femmes. Les traits de Jeanne se distendent, ses sourcils s’envolent haut sur le front et sa mâchoire se décroche.

— C’est pas vrai ! finit-elle par s’exclamer, et ses mots s’étirent autant que son visage.

Virginie attend encore un peu. À l’affût. Puis :

— Mais c’est génial ! C’est génial !

Jeanne lève ses bras au-dessus de sa tête, jette plus qu’elle ne pousse un cri d’excitation et fait s’abattre sur Virginie une embrassade spectaculaire. Virginie reculerait d’un pas si sa collègue le lui permettait.

C’est donc génial, se dit-elle. Et même deux fois génial : une première pour la surprise, sans doute, et la deuxième pour la sincérité. Au milieu, nulle place au doute, à l’interrogation — encore moins à l’effroi. Virginie ne comprend pas. Les bras de Jeanne s’arrachent à elle, l’embrassade prend fin et, sur le visage qui fait face au sien, Virginie cherche en catimini des traces d’embarras : néant.

— C’est dingue ! continue Jeanne. C’est dingue ! Et ça fait combien de semaines, alors ?

— Ça fait huit… huit ou neuf semaines... À peu près.

— Dis donc ! Petite cachotière !

Elle donne à Virginie un coup de coude complice et ce contact renouvelé écœure soudain la jeune femme. Le lien, le vrai, n’est pas là. Rien ne la rattache à cet autre corps qui ne la voit pas.

— Je dois me dépêcher, Pierre et Blanche m’attendent.

Elle s’éloigne de Jeanne à la manière d’un filet d’eau s’échappant par une fissure. Dans sa joie, Jeanne ne remarque pas la précipitation avec laquelle Virginie s’éclipse.

— On en reparle après, hein ? Faudra qu’on fête ça !

Virginie s’engouffre dans le couloir et n’attrape qu’à moitié la proposition de sa collègue. Il « faudra » apparemment fêter l’évènement, songe-t-elle avec dégoût. Puisque cela contente les autres.

Elle se dirige vers la chambre de Pierre et Blanche et respire profondément avant d’ouvrir la porte. Elle veut retenter l’expérience. Avec calme. Repartir sur une base neutre. Objective. Eux, Pierre et Blanche, sont trop petits pour applaudir une grossesse. Pas de sauts démesurés jusqu’au plafond. Et puis, surtout, malades comme ils sont, cloués au lit avec leurs cathéters, leurs chimiothérapies, leur teint pâle et leurs nausées, ils ne souhaiteront pas se réjouir. N’en auront pas le cœur.

— Salut les marmots, entame-t-elle en poussant la porte.

— Salut Virginie, lui retournent-ils avec moins d’entrain.

Cette fois, les rôles sont inversés : Blanche sera soignée pendant que Pierre lit la bande dessinée.

— Alors, ces elfes et leur morve ? demande Virginie.

— Oh, c’est bizarre...

Le ton de Pierre n’a rien de joyeux. Ses traits non plus, rabougris derrière les pages. Blanche, elle, s’applique à paraître aussi taciturne qu’à l’accoutumée. Enfoncés qu’ils sont dans leur cancer, Virginie tient certainement là le meilleur moment pour leur annoncer sa grossesse. 

Elle ne se rue pas sur l’occasion, non. Elle conserve son sang-froid. Une bousculade pourrait jouer en sa défaveur, trahir ses doutes et la faire, encore, passer pour plus folle qu’elle ne l’est. Alors, d’abord, elle garde les mains sur le cathéter de Blanche, les yeux rivés sur sa patiente, et la bouche fermée.

— T’es silencieuse.

Virginie se détache du cathéter et croise le regard suspicieux de Blanche.

— T’es silencieuse, répète-t-elle, ça te ressemble pas. Il y a un truc qui cloche ?

— Non. Tout va bien.

— T’es bizarrement calme.

— C’est vrai, intervient Pierre, soucieux.

— T’as de mauvaises nouvelles à nous annoncer ? Des analyses dégueulasses, et tu dois attendre que ce soit le médecin qui nous en parle ? C’est ça ?

Sous les sourcils froncés de Blanche, les sourcils du refus et de la rébellion, son menton se contracte. Elle semble prête à pleurer.

— Si c’est ça, tu pourrais avoir les couilles de nous le dire. Merde.

— Non, pas du tout ! Rien à voir avec vos analyses !

En un réflexe affectueux, Virginie pose ses deux mains sur les genoux de Blanche. Pierre a abandonné sa bande dessinée et observe l’infirmière. Immobile, résigné, il paraît soudain avoir vieilli de plusieurs décennies. 

— Je vous jure que c’est pas ça ! s’exclame Virginie. J’ai autre chose en tête… Et je voulais vous en parler, à vous aussi. Voilà. Je suis enceinte.

Le moment de silence qui avait séparé Virginie et Jeanne traverse le temps, revient à la charge et se pose, inerte, presque mort, dans la chambre de Pierre et Blanche. Quelle source d’épuisement, constate Virginie — quelle frustration, cette attente qui ne finit pas de s’installer.

— Félicitations.

La voix de Blanche rappelle celle de Cassandra lorsque, au moment de récupérer son petit frère, la défunte avait remercié Virginie. Une voix blanche — c’est le cas de le dire — et un ton neutre qui flirte avec le froid. Décidément, les deux jeunes filles se ressemblaient. Et, à tout bien y penser, le regard de Pierre, ce regard de personne mature, mûre, prête à être cueillie par l’inconnu, évoque celui de Cassandra : pour compléter le tableau, il ne manque plus que ses yeux s’écarquillent et sombrent dans une peur indicible.

— Comment ça, félicitations ? demande Virginie, profondément perplexe.

— Bah, félicitations, quoi. C’est une bonne nouvelle. C’est pas ça qu’il faut dire ?

— Si… si.

— Moi je trouve ça trop chouette ! Tu vas être maman, c’est trop bien ! Tu seras super !

Virginie tourne tout à fait la tête vers Pierre, et s’étonne des couleurs qui transpercent soudain la grisaille de son teint.

— Tu nous le présenteras, hein ? prie-t-il.

— Vous présenter qui ?

— Ton bébé ! Tu nous le présenteras ? C’est un garçon ou une fille ?

— On préfère garder ça pour nous.

Virginie est si soufflée par la réaction des deux malades qu’elle trouve tout juste le courage de se défendre de leur enthousiasme.

— Mais, tout de même… tente-t-elle. Vous vous dites pas que cet enfant risque à un moment de sa vie de se retrouver dans la même situation que vous ? Que ça en vaut pas la peine ?

Pierre et Blanche se jettent un regard étonné : à l’évidence, ni l’un ni l’autre ne conçoit les réticences de l’infirmière.

— Non, finit par répondre Blanche. Enfin, si, n’importe qui peut tomber malade. Même toi. Et alors ?

— C’est une très bonne nouvelle, répète Pierre.

— Et regarde-nous, on est cloués dans ces lits de merde. On prend n’importe quelle bonne nouvelle. Ça nous fait du bien.

L’adolescente hausse les épaules. Décidément, il n’y a que Virginie pour entrevoir les déboires futurs de Virginie. Elle fixe une dernière fois Blanche, puis Pierre, puis Blanche, se cogne contre leur mine grise et réjouie, et renonce : gonfle la poitrine, relève le menton et se construit un sourire fait de bric et de broc.

— Bon. Tant mieux ! concède-t-elle. Tout ça est une première pour moi, je n’avais aucune idée de comment vous prendriez la chose… Vous auriez pu, je sais pas — vous sentir jaloux, ou avoir peur d’être abandonnés, par exemple.

Son mensonge passe à merveille. Le teint de Blanche rosit et, encaissant ces paroles, l’adolescente s’empêche de pouffer de rire :

— Franchement, Virginie, t’es hyper sympa. Je suis très heureuse de t’avoir comme infirmière. Mais bon, des fois, tu vois trop loin. Tu interprètes tout, quoi. T’es très attentionnée, mais je crois que parfois, tu devrais un peu plus te concentrer sur ce qu’il y a pile sous tes yeux, et penser à toi. Tu vas être maman, c’est trop cool !

Un nouveau haussement d’épaules, comme pour jeter en l’air une joie que Blanche ne peut laisser déborder depuis son lit d’hôpital, enterre le peu d’espoir que Virginie conservait. Agacée, impatiente et ne souhaitant pas le montrer, elle décide d’achever la conversation :

— C’est parfait ! N’en parlons plus. Maintenant, on revient à vous. Blanche, t’es prête ?

La séance se déroule sans aucune complication. Dans cette chambre implacablement blanche, Virginie enferme ses pensées entre parenthèses et se focalise sur ses tâches, qu’elle exécute avec attention, et sa patiente, qu’elle considère avec bienveillance. Une fois les soins prodigués, elle salue les deux enfants et, prétextant un emploi du temps chargé, s’échappe comme elle s’est échappée de Jeanne.

De retour dans le couloir, elle ferme la porte de la chambre et son sourire s’éteint.

Ce n’est pas vrai, se dit-elle. Ce n’est pas concevable. De ne rien percevoir, de tout nier.

Ces mines enchantées, et ces félicitations, sont aux antipodes de ce qu’elle souhaiterait entendre — de ce qu’elle a besoin d’entendre. Elle veut une claque. Une parole à contre-courant de toutes les autres. Un mot de travers, un visage atterré qui crierait que cette absurdité, celle d’être enceinte, ici et maintenant, est un poids que l’on n’exige de personne.

Elle fulmine. Se sent sur le point d’exploser. Alors, sur un coup de tête, elle se précipite vers l’accueil de l’étage et demande à voir le docteur Forrestier.

— Pas possible, il est en congés aujourd’hui, lui explique-t-on.

Elle remercie le chargé d’accueil et, dans son for intérieur, décide de prendre les choses en mains. Une bonne fois pour toutes. Ça ne se passera pas comme ça. À grandes enjambées, elle traverse le couloir, débarque dans les vestiaires, ouvre son casier, récupère son sac. Descend jusqu’au rez-de-chaussée, fend le hall d’entrée et passe le portillon. L’atmosphère désinfectée se heurte contre le verre, ne se mélange pas à l’air du parking et il n’y a plus que la blouse de Virginie, ses cheveux peut-être aussi, pour tracer derrière elle ces relents d’hôpital si agaçants.

Virginie se rue sur sa voiture, la déverrouille, se jette elle et son sac dans l’habitacle, et démarre. Forrestier a beau être en congés, il ne lui échappera pas.

— Gauche… prochaine à gauche… Allez, plus vite !

Heureusement, il n’habite pas loin. À peine trois minutes de route. Virginie lui aura rendu une petite visite de courtoisie avant même qu’on s’aperçoive de son escapade.

— 3… 5…. 7 rue de la joie. « De la joie ». Mort de rire.

Elle se gare au petit bonheur la chance, une roue sur le trottoir comme pour mieux grignoter la propriété de Forrestier. Elle sort de la voiture, s’élance dans l’allée fleurie du docteur, passe devant sa boîte aux lettres — toujours pas de prénom, cet enfoiré — et bondit sur la porte. La sonnette, un air d’opéra très connu, jure atrocement avec les états d’âme de Virginie. Enfin, au terme d’un instant rageusement silencieux, la porte s’ouvre.

— Mais ? Qu’est-ce que vous faites là ?

Aucune once de gentillesse ni même d’originalité ne traversera jamais ses traits, sa bouche. Face à l’incongruité de la situation, c’est un visage défait, les cheveux en bataille, les rides tirées, qu’il offre à Virginie avec, dans la stature, quelque chose de droit et de fier. Virginie le trouve passablement ridicule.

— Je voulais vous annoncer quelque chose. C’est important. 

— Eh bien, euh… Allez-y.

Il est décontenancé, remarque-t-elle. Il ne lui a jamais paru aussi vulnérable qu’à cet instant. Virginie espère l’agacer au plus haut point.

— Je suis enceinte.

Voilà. C’est dit. Sur le ton le plus mécanique du monde, qui plus est.

Forrestier se rabougrit. Il ne comprend vraisemblablement pas ce que Virginie fait là, ce que cette grossesse fait là et Virginie, elle, ne comprend pas comment lui, Forrestier, chirurgien et enfoiré, s’est retrouvé au seuil d’une maison entourée de pétunias. Et puisqu’il ne rétorque rien, tout abasourdi qu’il est, Virginie précise :

— Je vous l’ai pas dit plus tôt, mais j’attends un enfant. Et je compte prendre le plus long congé maternité qui soit.

Autour d’eux, les pétunias se plient sous le poids d’un petit vent. Sans savoir pourquoi, Virginie aimerait que les pétales s’arrachent, que les fleurs s’envolent et que leur rose fuchsia, ce rose immonde dans lequel les enfants naissent, se colle contre le visage de Forrestier en une gifle sans nom. Au lieu de quoi, entre deux chiffonnements du menton, le docteur bredouille :

— Mais… Toutes mes félicitations, Virginie ! Bravo ! Je suis fier de vous.

Il est sarcastique ? Non, sincère. Un brin gêné, c’est sûr. Après tout, il ne s’attendait pas à ce qu’une infirmière, une sous-fifre à peine capable, connaisse son adresse, s’y rende et toque à sa porte afin de lui annoncer un évènement si personnel. Il ne tarde d’ailleurs pas à faire remarquer :

— Vous auriez pu me le dire à l’hôpital, vous savez. Et puis pour cette histoire de congé maternité, faudra voir avec les RH.

Rien d’autre ne survient en dehors de ces paroles toutes trouvées et de ce conseil évident. Le ton de Forrestier n’est pas froid, tout juste sec — le docteur a tenté d’y ajouter un peu de chaleur. Les pétunias se reposent, lâches. Même le vent a arrêté de souffler et seuls restent, face à cet univers aseptisé, la colère et l’incompréhension de Virginie.

— Merci, grince-t-elle.

Dans une tentative vaine et désespérée de récolter autre chose, elle avance d’un pas vers Forrestier : toujours rien. C’est à peine si le docteur la regarde de travers. Serait-elle plus insignifiante que lui ?

— Maintenant, reprend-elle, si ça ne vous dérange pas, je dois retourner travailler.

Il acquiesce, mi-figue mi-raisin. Cette visite est si impromptue qu’il ne trouve pas le courage de rabaisser, de gueuler, de renvoyer Virginie aux vestiaires des infirmières. C’est d’un pathétique, cet autoritarisme qui se dégonfle sous le seul pic de la surprise.

Il la salue à demi-mot et Virginie tourne les talons, furieuse. Elle aimerait que l’allée se détruise sur son passage, que les pétunias se tassent devant sa démarche frénétique — au lieu de quoi un silence gênant la sépare de Forrestier aussi sûrement qu’un fil trop tendu se rompt. Elle retrouve sa voiture et le clac ! de la portière achève de creuser le fossé.

Sur la route qui la ramène à l’hôpital, Virginie ne peut s’empêcher de tourner et retourner dans sa tête les réactions recueillies. La joie étirée de Jeanne se calque sur les félicitations pâles de Blanche et Pierre, qui elles-mêmes viennent tournebouler autour des politesses chiffonnées du docteur Forrestier. Tout se mélange, s’assemble et se désassemble en un puzzle qui ne cesse de se démolir. Rien n’a de sens : rien ne rentre dans rien, la logique de Virginie s’effrite devant celle, implacable, de son entourage, et Virginie ne sait plus où trouver ce soulagement, cette légèreté, auxquels elle aspire sous les coups de griffes de sa propre culpabilité.

Car elle est sans doute coupable. Il n’y a pas d’autre explication. Sinon, pourquoi se cognerait-elle, encore et encore, contre les mêmes murs ?

La colère retombe comme un soufflet. L’incompréhension, elle, demeure sagement blottie au creux de ses pensées. Mais de quoi suis-je donc coupable ? se demande-t-elle alors que l’hôpital apparaît à la manière d’un parpaing jeté sur son pare-brise.

Personne n’a remarqué son absence et Virginie ne sait pas si elle doit en être rassurée ou vexée. Elle reprend ses tâches habituelles et, par-dessus les seringues, les pansements et les cathéters, tente de donner forme à ses frustrations. Pour la première fois de sa vie, la vue du sang lui inspire une nausée toute particulière. Pas celle d’un dégoût ni d’un rejet, mais une nausée profonde, pleine, qui la saisit au corps et ne la lâche que par intermittence. Et très vite germe en elle l’idée qu’elle n’a pas la nausée, mais qu’elle est une nausée ; qu’elle est elle-même en trop, purulente. Le problème ne viendrait pas des autres, puisqu’ils se sont tous accordés sur la bonne nouvelle qu’était la grossesse de Virginie, mais d’elle : elle est en tort. De quoi, elle ne le sait pas encore mais elle sent que la douleur présente et à venir constitue une punition.

D’ailleurs, les dernières paroles d’Ivernel n’étaient-elles pas une mise en garde ? Qu’avait-elle dit, exactement — « vous en savez et en faites plus que vous ne voulez bien le dire ». Quelque chose s’en approchant. Mais voilà : un indice. À n’en pas douter. Un indice tout droit sorti de la bouche d’une commissaire bienveillante. Je suis responsable d’un drame, d’une horreur, d’une éradication, et je dois en payer le prix. De la même manière que lorsqu’on déracine un arbre, il est attendu qu’on en replante un nouveau.

Alors, Virginie se résigne.

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Nanouchka
Posté le 08/02/2022
Salut Liné,

Passage préféré : "Elle donne à Virginie un coup de coude complice et ce contact renouvelé écœure soudain la jeune femme. Le lien, le vrai, n’est pas là. Rien ne la rattache à cet autre corps qui ne la voit pas."

Bon, on est sur ce qui a été le chapitre le plus angoissant pour moi jusqu'à maintenant. Ça remue plein de choses douloureuses, ce sentiment de ne pas être vu, ce questionnement de "est-ce que c'est moi le problème, du coup ?", et j'ai l'intuition que ça parlera à plein, plein de gens qui ont besoin de lire ces phrases pour sentir qu'ils ne sont pas en tort, ou pas entièrement du moins.

Je me serais effondrée après les félicitations des enfants, et le fait que Virginie se rende dans une spirale de panique chez le docteur était exactement ce qu'il fallait. Leur dialogue aussi.

J'ai noté une répétition de trop des fleurs du docteur, j'aime beaucoup le fait qu'on veuille les voir étouffer le monde mais j'ai eu la sensation que c'était dit trois fois au lieu d'une ou deux.

Bizarrement, je pensais qu'elle irait voir la commissaire, parce qu'elle l'avait vue, et que ce dont elle a besoin c'est qu'on la voie.
Liné
Posté le 14/02/2022
C'est quand même dingue, les différences de réaction entre lecteurices ! J'ai surtout eu des interrogations/des réactions de surprise, comme si les faits et gestes de Virginie avaient jusqu'à présent relevé de l'impensé.

On y retrouve en effet cette très chère thématique de la culpabilité, ou plutôt de l'auto-culpabilité : je me demande souvent quels sont les mécanismes derrière tout ça, comment on arrive à créer un raisonnement logique et pourtant faux/faussé/incomplet.

Je note pour les fleurs, là aussi c'est facilement modifiable, et tu mets le doigt sur un petit point de titillement qui me restait dans un coin de mon cerveau !
Pluma Atramenta
Posté le 02/07/2021
Coucou Liné !

C'est drôle comme la frustration, l'entêtement, l'incompréhension et la détermination de Virginie sont légitimes. Peu de mères se tracassent ainsi (enfin, il ne me semble pas) du fait qu'elles soient enceinte - ou alors, c'est une tracasserie réjouie. Virginie, elle, est très anxieuse et... et on la comprend. Je dis "on" parce qu'il ne m'a fallu qu'un bref coup d'œil aux précédents commentaires pour m'apercevoir que les plumes partagent mon avis là-dessus.
Les idées de Virginie commencent à enfler, à déborder carrément. Elle est de plus en plus à bout de nerfs me semble-t-il, si bien qu'elle en oublie de se mettre à la place des gens, qu'elle en oublie aussi de se cacher - un peu - des yeux des autres. Ah là là, définitivement, avouer une grossesse a l'air d'être une expérience titanesque !

« ses mots s’étirent autant que son visage. » j'aime tant cette phrase <3 En plus d'être très poétiquement formulée, elle en demeure très évocatrice...

« Forrestier se rabougrit. Il ne comprend vraisemblablement pas ce que Virginie fait là, ce que cette grossesse fait là et Virginie, elle, ne comprend pas comment lui, Forrestier, chirurgien et enfoiré, s’est retrouvé au seuil d’une maison entourée de pétunias. Et puisqu’il ne rétorque rien, tout abasourdi qu’il est, Virginie précise : »
Le rythme de ce paragraphe est très plaisant, très « bondissant » et c'est avec facilité qu'on peut se jouer ce qu'il se passe à cet instant dans la tête de l'un comme dans celle de l'autre.
L'écriture dans sa globalité demeure elle-aussi un régal, naturellement, et je pense que je ne l'aurais jamais assez dit. (mais on va se tempérer quand même) Mais cette singularité, Liné....! La singularité ! Où donc l'as-tu trouvé ?

Merci à toi pour les superbes instants de lectures que tu me fais vivre,
Pluma.
Liné
Posté le 24/07/2021
Hello Pluma !

Ha, la singularité... Justement, souvent je me dis que ce que je pense, ce que je dis et ce que j'écris est au final assez "normal". Limite facile, pas original. Par exemple, la rapport de Virginie à sa grossesse me semble normal (pas très sain, hein, mais compréhensible). Et ben non, j'arrive à faire des nœuds au cerveau à certaines plumes, haha ! Je trouve qu'avoir une analyse réaliste de nos propres perceptions confrontées à celles des autres est l'une des choses les plus compliquées à appréhender, et ce quel que soit ton nouveau d'ouverture ou d'empathie.

D'ailleurs, en parlant de la grossesse de Virginie, je me base sur pas mal de témoignages qui créent une petite vague au sein du féminisme actuel - une vague qui déconstruit l'envie de maternité, qui interroge les injonctions qui nous y poussent en tant que femmes. Et dans ces témoignages revient (un peu trop) souvent l'idée que certaines mères regrettent d'être mères. Que si elles avaient l'occasion de refaire les choses, elles n'auraient pas d'enfants. Ce qui les amènent à se trouver monstrueuse là où, en mon sens, elles se délivrent surtout d'un énorme carcan patriarcal.

Mais bref, je dévie du sujet puisqu'ici, ce n'est pas tant le rejet d'être mère qui habite Virginie, mais le rejet d'être mère dans un contexte morbide ! Et là aussi, d'ailleurs, on trouve pas mal de jeunes femmes qui refusent d'enfanter alors que les enjeux climatiques à venir sont très effrayants.
Tac
Posté le 21/09/2020
Yo Liné !
Ohlala pour le coup, j'ai beau ne pas vouloir m'identifier à VIrginie, dans ce chapitre toute son expectative, sa frustration, son incompréhension, ont énormément résonné en moi ! Je comprends totalement cette angoisse et qu'on attend des autres qu'ils la perçoivent aussi, et en fait personne ne la partage, et pire, a une réaction radicalement opposée, ce qui créé un décalage au-delà de l'inconfortable, qui a de quoi rendre dingo. Bon, pour ma part, ce n'était pas par rapport à une grossesse, mais sinon tout le reste c'était pour ainsi dire pareil.
Ce que je trouve fort c'est que VIrginie y va bille en tête, et elle semble prête à tout pour obtenir la confirmation de ses ressentis. Jusqu'à ce qu'elle comprend qu'elle ne l'aura pas, alors elle se rabat sur la seule solution possible : imaginer que c'est elle le problème. Et là, mon moi malsain et sadique a hâte de voir jusqu'où cette affaire va aller, j'ai assez envie de voir si tu vas aller jusqu'au bout de la logique, jusqu'au pire tournant possible de l'histoire.
Plein de bisous !
(ça fait bizarre de marquer "plein de bisous" après un tel commentaire, ça fait très mélange des genres, un truc un peu glauque suivi d'un coeur :') )
PS : je viens de lire le com de Laure, et c'est vriament très drôle je trouve, pour moi ce chapitre c'est l'un de ceux où je me suis sentie très très proche de Virginie, alors que dans le chapitre précédent, beaucoup moins. Pour moi l'empathie avec Virginie n'est pas linéaire, dans le sens où je ne crois pas qu'il y ait un moment où tu peux te dire "là je me dissocie définitivement d'elle". Mais je crois que c'est parce que je ne considère pas le personnage dans son entier mais plutôt l'arc narratif : celui de la grossesse me parle, et j'ai tendance à me dissocier de Virginie dans celui autour des morts mystérieuses (en dépit de ma curiosité). Comme toujorus avec la lecture, en fait, ça dépend de chacun.e.
Liné
Posté le 30/09/2020
Merci Tac ! ♥ Je suis contente de voir que tu trouves une réelle cohérence dans l'évolution psychologique du personnage. J'avais peur que ça paraisse trop "bizarre" ou incompréhensible.
Je crois que ça me va bien de savoir que les lectrices se sentent plus ou moins proches de Virginie à des moments différents de l'histoire.
Laure
Posté le 31/07/2020
Pauvre Virginie ! C’est très bizarre qu’elle ne comprenne pas les réactions des autres. Ça montre à quel point elle est enlisée dans ses fausses idées… Et le fait de conduire pour aller voir Forrestier, ça témoigne d’un certain degré de folie haha ! Comme cette idée de nausée, à la fin !
Il m’a beaucoup plu, ce chapitre. Je pense que c’est la première fois que, en tant que lecteur, on n’a vraiment plus le choix que de dire « c’est bon, je me dissocie de Virginie, je ne la comprends plus, elle est trop absurde ».

Et au début de l’histoire, elle arrivait à contenir ses comportements un peu déviants (sauf peut-être pour l’histoire de la chaise musicale, mais « ça passe » encore), mais là ça commence à déborder vraiment. Qu’elle dise à ses petits patients qu’elle ne veut pas que son bébé se retrouve dans la même situation qu’eux, comme si leur vie ne valait pas la peine d’être vécue pour elle, c’est intense ! Ils ont étonnamment bien reçu la remarque, d’ailleurs. Mais les enfants malades acquièrent souvent une forme de sagesse sur la vie et de maturité hyper impressionnantes, alors ça me choque pas.

Merci pour la lecture !

Détail :
« un filet d’eau s’échappant d’une fissure » : ça me paraît étrange comme formulation. Par une fissure peut-être ? Sinon on dirait que l’eau était contenue dans la fissure avant de s’en échapper, mais c’est juste qu’elle passe par là, non ? Enfin bon
Liné
Posté le 20/08/2020
C'est marrant, je ne trouve pas les réactions de Virginie absurdes (en même temps, mes réactions sont biaisées par mon statut d'autrice !). Elles sont sans doute plus émotionnelles que rationnelles, mais j'y trouve tout de même une forme de logique à rejeter de cette manière une grossesse. Mais ça ne me dérange pas qu'à ce stade, des lecteurices la trouvent "folle" : du moment que ses pensées et ses actions percutent et font réfléchir, ça me va :-)
Sorryf
Posté le 05/06/2020
aaaah pauvre Virginie :-(
Elle peut pas aller sur internet trouver des témoignages de gens qui traversent la même situation ? C'est sur que IRL elle trouvera jamais personne pour lui dire que c'est une mauvaise chose, même s'ils le pensent.
J'ai beaucoup aimé la réaction du chef, même lui qui est une horrible personne, ne l'est pas au point de dire a une femme enceinte qu'elle devrait pas l'etre xD et Virginie qui es dégoutée xDDD
Par contre, la scène avec les enfants, j'ai trouvé les enfants un peu trop matures pour leur age. C'est a prendre avec des pincettes parce que 1. je sais plus exactement quel age ils ont 2. je ne connais pas d'enfants de cet âge là xDDD donc je suis mal placée pour savoir.
Je trouve hyper violent quand Virginie leur dit : "mais imaginez, mon gosse pourrait finir comme vous" c'est pas surprenant venant de Virginie qui ne mache jamais ses idées, mais que les gosses le prennent avec autant de calme... bon peut-être que c'est compréhensible aussi... je sais pas, ça me parait vraiment extrêmement violent, ces deux gamins sont pas encore morts, et ils se battent pour vivre, leur dire qu'on préfèrerait ne pas avoir d'enfant plutôt que un qui soit comme eux... C'EST PUTAIN DE ABOMINABLE ! les petits devraient se vexer, non ? ou alors Virginie devrait se rendre compte après coup qu'elle dit des horreurs a des gosses malades ? quelque chose pour que cette violence passe pas comme une lettre a la poste ? Je sais pas, vu les autres coms, il n'y a que moi qui suis tombée de ma chaise en lisant ça, donc je suis peut-être de mauvais conseil... je te dis en aucun cas de supprimer cette phrase ! mais peut-être de lui donner le... euh... l'irradiation qu'elle mérite ? (mon cerveau ne veut pas se mettre en route ce matin T.T)
Liné
Posté le 22/06/2020
Elle pourrait trouver, je sais pas, une communauté de plumes ? :-D

Je vois ce que tu veux dire pour la réaction des enfants devant la remarque de Virginie. Je suis en train de repenser l'histoire dans sa globalité, et surtout les interprétations des lecteurices. En fait, j'essaie de trouver l'équilibre entre 1) il y a des enfants malades et qui meurent un peu partout 2) ces maladies et ces morts sont banalisées depuis des années et font partie du quotidien 3) ça péter des câbles à Virginie 4) les lecteurices aussi, en fait, se disent que des morts d'enfants, bah c'est pas dingue, hein... et qu'au final Virginie, avec ses pensées moribondes, n'est pas la plus "folle" d'entre tous.

Bref, du coup je garde ta remarque dans un coin de tête, et je modifierai si besoin !

Merci encore 😄
Alice_Lath
Posté le 02/06/2020
Purée, d'accord je me doutais que Virginie vivait pas sa grossesse avec beaucoup d'enthousiasme, mais là, quand même, à ce point, c'est chaud haha. Pourquoi elle veut à ce point se faire accuser et détester par les autres? Effectivement, c'est peut-être de la culpabilité, mais son pauvre futur gosse n'a rien demandé. Et je me demande dans quelle mesure elle pourrait s'avérer être responsable de la mort de Cassandra... Et quel rapport avec le Marais? Bref hahaha, encore une fois, beaucoup d'interrogations dans ma petite tête
Liné
Posté le 22/06/2020
Merci Alice ! J'espère que tes questions sont avant tout de la curiosité et la preuve que tu accroches complètement ? Ou bien tu trouves que l'histoire et les réflexions des personnages sont trop obscures à ce stade, que les lecteurices sont un peu perdu-es entre plusieurs éléments de compréhension ? (je suis en pleine réflexion métaphysique sur cette histoire, du coup n'hésite pas ! ;-) )
Alice_Lath
Posté le 22/06/2020
C'est des questions parce que j'accroche haha
Liné
Posté le 22/06/2020
Haaha merci ! ♥ Bon, je m'en vais quand même tenter de "resserrer l'intrigue", comme on dit...
Alice_Lath
Posté le 12/08/2020
Aaaaach je comprends enfin ce qui me perturbait haha, j'avais dû zapper de com et marquer comme lu le chapitre bien avant, du coup je suis retombée dessus et je comprenais pas hahaha quelle nouille je suis
_HP_
Posté le 01/06/2020
Hey !

C'est assez perturbant, depuis le début tu utilises la 3ème personne du singulier, et à certains moments tu bascules sur la première 😄 Je sais pas si c'est voulu ou pas, c'est juste très surprenant ^-^
Sinon, j'avoue que je me doutais que l'annonce de sa grossesse n'allait pas se passer comme elle l'espérait ^-^
En tout cas c'est vraiment génial ! Et plein de courage pour l'écriture de la suite ^-^ ♥
Liné
Posté le 22/06/2020
Merci HP !
Alors, il y a plusieurs courts passages par-ci par-là qui basculent de la 3e à la 1ère personne (dont l'intégralité du premier paragraphe du roman !). Cette narration a beau être à la 3e personne, on reste constamment dans la tête de Virginie : les passages à la 1ère personne sont là pour "enfoncer" l'intensité. Mais si c'est gênant, je peux aussi tout simplement ajouter des guillemets !
_HP_
Posté le 22/06/2020
Ohh je vois !! 😅
Mais je ne trouve pas ça du tout gênant ^^ Merci 😅
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