Partie II - Chapitre 5

Par Vylma

Le lendemain, un jour couvert bien qu’il ne plut pas, était un dimanche. Il n’était encore que le matin mais le moulin était déjà agité par les préparatifs de la petite famille pour se rendre à la messe.

Monsieur Leroy avait troqué son veston habituel pour un autre plus habillé, et il aidait son fils à mettre sa chemise dans son pantalon et à nouer son ruban autour de son cou. Il essaya ensuite de dompter les cheveux rebelles d’Emile à l’aide de sa brosse, faisant une raie sur le côté et les lissant autant que possible.

Pendant ce temps, Madame Leroy se changeait pour revêtir ses habits du dimanche, une robe mi-longue bleue avec sa cape marine avec col en fourrure. Toujours avec des gestes lents et précis, elle vissa son chapeau assorti sur sa tête.

Tous trois sortirent ensemble du moulin. Monsieur Leroy fermait la porte à clef pendant qu’Emile disait au revoir aux chiens, encore dans leurs niches. Ils partirent en direction de la ville sous un ciel menaçant, contre un vent frais qui faisait voler les cheveux d’Emile et taquinait le chapeau de Madame Leroy.

Les parents marchaient d’un pas vif et régulier tandis qu’Emile courait en avant, en arrière, poursuivant les papillons et s’arrêtant de temps à autres pour observer des insectes. Ils arrivèrent à l’église dix minutes en avances, et allèrent s’installer avec les autres fidèles vers le milieu de la nef, après avoir pioché un feuillet chacun. Emile se plaça, comme d’habitude, entre ses deux parents et commença à chantonner entre ses lèvres en se balançant d’un pied sur l’autre.

La messe ne tarda pas à commencer par des chants. Les parents bougeaient leurs lèvres en rythme, tandis qu’Emile chantonnait plus ou moins correctement en essayant de déchiffrer les paroles. Il était en train d’apprendre à lire, et avait encore beaucoup de mal.

— Évangile selon saint Marc chapitre 4, verset 26 à 34, annonça le père Lacroix. En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : “Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment”.

La lecture des textes commençait, et Emile réprima rapidement un bâillement ; il y avait beaucoup trop de mots compliqués et de tournures de phrase alambiquées pour qu’il réussisse à suivre. Pour s’occuper, comme tous les dimanches, il observait autour de lui.

Le prêtre, engoncé dans sa soutane noire, se tenait droit comme un i à côté de l’autel et lisait scrupuleusement l’évangile de sa voix grave et monotone.

— En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Derrière lui, les enfants de choeur faisaient tout leur possible pour se tenir immobile et dignes, bien que certains d’entre eux commençaient à se voûter et à se balancer un peu, sous l’oeil sévère de la professeur de catéchisme non loin.

Au-dessus de tout ce petit monde, une croix géante trônait. Le Christ crucifié qui y était pendu avait toujours fait peur à Emile. Il voyait un homme en train de souffrir, qui portait sur l’assemblée un regard dur. La couronne d’épines et les gouttes de sang qui y perlaient intriguaient particulièrement l’enfant. Malgré ses questions, ses parents n’avaient pas su lui dire comment Jésus en était arrivé là.

De nombreuses statues bordaient les murs de l’église. Sainte Marie, Saint François, Saint Georges et son dragon, et bien d’autres dont Emile ne se souvenait pas des noms.

Les vieilles dames qu’il voyait souvent au café, et qui lui donnait des bonbons à lui et son ami Victor, était au premier rang. Madame Blanche et Madame Dubois écoutaient attentivement, et donnaient de temps en temps un coup de coude à leur amie Madame Petitjean qui piquait un peu du nez. Il vit aussi Mademoiselle Marthe, sa professeure de musique, vers le fond de l’église, les yeux dans le vague. De nombreux enfants étaient également présents, mais trop loin de lui pour qu’ils puissent discuter, si tant est qu’ils puissent y parvenir malgré la volonté assidue des parents à ne pas se faire remarquer.

Emile lâcha un petit soupire sur ces pensées, quand le père Lacroix commença l’homélie.

— Le règne de Dieu est tout proche, ce qui signifie notre libération. Ce Royaume de Dieu, il faut le chercher, mais c’est une découverte inestimable et unique. Avant que le pécheur retourne à Dieu, celui-ci l’a aimé d’un amour miséricordieux et sans que le pêcheur ne l’ai mérité. Prenez garde cependant, car bien que le royaume de Dieu grandisse en chacun d’entre nous comme ces épis de blé, nos péchés sont autant de charbon, de carie, de rouille, de pourriture et de parasites. Vos confessions sont autant de tentatives de sauver la récolte. Mais il est parfois trop tard.

Emile ne comprenait pas bien ces notions de péché et le besoin de se confesser, dont le père Lacroix parlait à la fin de nombreuses messes. Le ton employé par le prêtre commençait à lui faire peur, il sentait presque une menace. Se balançant d’un pied sur l’autre, il commençait à se mordre les lèvres en lançant des regards inquiets autour de lui. Pourtant, personne d’autre ne semblait paniquer. Tous avaient les yeux dans le lointain, ou fermés, et affichaient une mine pieuse.

La respiration d’Emile commençait à se faire courte quand les cloches se mirent à sonner joyeusement, au plus grand étonnement de l’assemblée. Le père Lacroix s’interrompit en plein milieu d’une phrase, et une étincelle de peur traversa son regard. Emile laissa échapper un petit rire ; il aimait le son des cloches. Autour de lui, ses parents restaient immobiles tandis que le reste de la foule s’agitait, échangeant des messes basses et marmonnant dans sa barbe. Des enfants de choeur s’étaient précipités voir la cloche pour trouver qui faisait une mauvaise blague. Le temps qu’ils arrivent à l’étage, les cloches s’arrêtaient et la corde continuait à se balancer doucement. Il redescendirent les marches d’un air blême.

Le père Lacroix mis quelques minutes à calmer l’assemblée une fois que lui-même eut repris ses esprits, et il enchaîna directement sur un chant sans finir son homélie ; personne ne savait plus où il en était de toutes façons.

La communion fut un peu chaotique, et la messe se termina tant bien que mal.

— Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, récita le prêtre avec force en faisant le signe de croix.

— Nous rendons grâce à Dieu, scanda la foule en choeur.

Le temps du dernier chant de départ, le père alla se poster à la sortie de la messe comme d’habitude, et saluait les familles qui commençaient à partir. Arrivé aux Leroy, son visage se ferma encore plus qu’il ne l’était déjà.

— Pensez à vous confesser. Le petit aussi, lâcha-t-il. Le Seigneur soit avec vous.

Malgré les efforts des enfants de choeur, la cloche ne sonna pas à la sortie de la messe.

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Keina
Posté le 21/09/2019
J'adore cette deuxième partie, avec le quotidien de cette famille complétement décalée, vue à travers les yeux d'Emile qui a l'air de croire que tout est normal... les enfants dans le puits, les dessins qui prennent vie, le père et la mère qui semblent à moitié amorphes et disent tout le temps "d'accord pour...", c'est trop bizarre ! Et génial en même temps ! Je ne sais pas si tu as continué cette histoire, si tu comptes la continuer, mais en tout cas si un jour tu repasses par PA, moi, je suis preneuse ! xD
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