Partie II. Chapitre 4 - Une petite âme veille

    Dans le village silencieux que la nuit avait enveloppé de sa torpeur, une petite âme seule veillait, obstinément, sur l’autel à Nebelfee. C’était Aimery, blotti sous une aubépine, qui guettait depuis plusieurs nuits déjà la venue de la créature fantastique ; mais elle ne semblait pas vouloir lui faire la faveur d’apparaître.

    Pourtant, le garçon ne renonçait pas. Son espoir et sa détermination s’étaient trouvés renforcés depuis qu’il avait promis à Thomine qu’il ferait revenir le Soleil. Un jour qu’elle apportait son offrance habituelle, Aimery l’avait attendue patiemment ; et prenant les mains frêles de son amie dans les siennes qui l’étaient encore plus, il lui avait dit dans un doux sourire d’enfant qu’elle n’avait rien à craindre des malédictions, et que le Soleil reviendrait. Thomine s’était montrée aussi émue de revoir son ami que désespérée, car la fée, depuis quelques jours, ne venait plus chercher ses offrandes. La jeune fille, dans son abattement, doutait même que la fée eût réellement pris ses précédents offrandes, et à la trop grande douleur de son espoir déçu se mêlait le sentiment de sa terrible impuissance. Elle était restée assise contre Aimery longtemps, en songeant avec peine que ce serait peut-être la dernière fois qu’elle pourrait le serrer dans bras ; puis elle était retournée chez elle, les épaules secouées de lourds sanglots.

    Le grief de son amie atteignait douloureusement Aimery, qui sentait son cœur se serrer chaque fois qu’il se remémorait la voix brisée de la jeune fille. Mais au lieu de l’abattre, cette grande tristesse le rendait encore plus obstiné à achever l’œuvre qu’il s’était donné d’accomplir, transporté qu’il était par le dévouement total aux êtres aimés de ceux qui ne connaissent pas l’orgueil de penser à eux-mêmes. Sans nul découragement, insensible au froid et au sommeil, il se tapissait dans l’ombre et attendait.

    Il n’était qu’à quelques pas de l’autel, qu’il arrivait à voir à travers la Brume. Il en observait le dôme doré et gravé de motifs abstraits et inégaux, en songeant que c’était une belle représentation du Soleil, qui darderait bientôt le ciel de ses rayons comme le dôme parvenait à éclairer la grisaille. Cette contemplation silencieuse, où Aimery essayait de taire le bruit de son souffle même, occupait toutes ses nuits d’attente qui n’étaient animées que par les rumeurs discrètes de quelques animaux ou lutins noctambules.

    Aimery entendit un de ces bruits d’animal, encore discret, parmi les sapins. Il tendit l’oreille pour en deviner l’espèce ; il connaissait l’attrait des habitants de la forêt pour les offrandes alléchantes de Thomine, et sa vie sylvaine lui avait appris à discerner avec précision les sons qui l’entouraient. Celui-ci, pourtant, lui semblait inconnu. C’était les pas irréguliers d’un bipède dont il entendait le souffle s’approcher. Aimery réfléchit à toutes les créatures qu’il connaissait, mais celle qui arrivait ne devait ressembler à aucune autre. L’enfant se terra, immobile sous son arbuste comme s’il avait voulu se rendre invisible parmi les branches nues ; et la créature apparut enfin.

    Sa chevelure tombait comme une cascatelle d’argent étincelante le long de sa silhouette, sombre et élancée, qui oscillait entre les arbres endormis ; sur son visage opalin se détachaient ses yeux si pâles qu’ils ressemblaient à des perles translucides ; et sous sa bouche, qui évoquait à Aimery un bouton de rose pourpré, brillait une perle dorée. L’enfant la regarda, émerveillé, se diriger lentement vers l’autel. Chacun de ses pas s’accompagnait d’un tintement fantastique, comme si elle avait caché, sous sa robe d’un noir profond, une étoffe brodée de pièces d’or qui s’entrechoquaient.

    Elle n’était qu’à quelques pas du garçon. Il sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine et son esprit s’emplir d’une joie effervescente. Sortant de sa cachette, il se laissa tomber agenouillé devant la créature pour s’exclamer :

- Nebelfee !

    Elle retint un cri et se retourna brusquement, toisant Aimery avec des yeux écarquillés ; lui, dans son extase, ne s’apercevait même pas de la stupeur qu’il avait innocemment provoquée, et s’emporta, lançant à la volée tout ce qu’il avait tant attendu de pouvoir dire à la fée :

- Oh, Nebelfee ! Je savais que vous venez toujours ! Les offrandes sont bonnes, n’est-ce-pas ? C’est Thomine qui les fait. Il faut aider Thomine et tout le monde, ô Nebelfee, s’il-te-plaît ! Je dois faire offrande à Soleil pour qu’il revient et…

    La fée avait d’abord écouté, sidérée ; puis elle avait brusquement collé sa main sur la bouche d’Aimery pour le faire taire. Le garçon sentit un frisson électrique traverser sa colonne vertébrale, et une idée terrifiante fit irruption dans son esprit : Nebelfee n’exaucerait pas son vœu et s’apprêtait à l’emporter dans les ténèbres de la Brume. Alors que son cœur battait comme un tambour dans ses oreilles, Aimery gardait ses yeux terrifiés fixés sur le visage de la créature ; et sa bouche crispée dans une expression qu’il ne comprenait pas lui semblait étrangement humaine dans sa dureté. Elle murmura, d’une voix sourde mais ferme :

- Ne dis à personne que tu m’as vue.

    Sans un regard de plus pour lui, Nebelfee se détourna du garçon qui, libéré de son étreinte, resta muet et tremblant. Il observa avec épouvante cette forme s’éloigner dans la noirceur de la forêt, jusqu’à disparaître dans la Brume ; et de tout l’émerveillement que son apparition avait fait naître dans ses yeux, il ne restait rien. Même le tintement fantastique qui émanait de ses pas à son arrivée ne résonnait plus aux oreilles d’Aimery. Nebelfee avait disparu.

    Les yeux du garçon s’inondèrent de larmes de frustration et de colère. Il n’avait jamais cru, dans son optimisme d’enfant, que Nebelfee eût pu être une créature mauvaise. Les poings serrés, il s’avança vers l’autel ; il allait détruire l’effigie de la fée, l’idole inconsciente et stupide qui avait trompé Thomine et qui l’avait trompé lui-même. Nebelfee ne méritait plus qu’on lui offrît jamais le moindre cadeau ni qu’on lui adressât la moindre prière, et Aimery détruirait toutes ces statuettes qui trompaient les naïfs de leurs sourires hypocrites.

    Mais son pied heurta un objet devant l’autel. Soudain déconcentré de sa volonté destructrice, Aimery s’accroupit pour l’observer. C’était une escarcelle lourde de pièces d’or. Sans en croire ses yeux, Aimery la souleva, passa ses doigts frêles sur le fermoir, suivant le motif que traçaient les fines nervures entrelacées ; il sentit l’odeur musquée du cuir et fit tinter les pièces qu’il renfermait. Le cœur battant, il releva la tête à la recherche de la fée qui l’observait peut-être, tapie dans l’obscurité. Mais il était seul. Il songea que Nebelfee n’avait pu simplement oublier un tel objet et, transporté d’un espoir nouveau à l’idée qu’elle avait exaucé son souhait, Aimery serra l’escarcelle contre son cœur et disparut à son tour dans les bois.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez