Partie II. Chapitre 3 - Où Saule se livre à Ambreuil

    Ambreuil ne s’était pas rendormie après les événements de la nuit ; elle avait cherché l’escarcelle dans toute sa chambre, retournant ses affaires avec une obsession qu’elle savait stupide. Puis elle s’était résolue à sa disparition énigmatique et avait passé les quelques heures qu’il lui restait avant son lever assise sur son lit, réfléchissant nerveusement. Il n’y avait que deux suspects possibles : Saule et le spectre.

    L’aube avait fini par venir ; Ambreuil, le visage pâle et cerné, attendait désormais la venue de Saule, à qui elle avait donné rendez-vous dans l’ancien bureau d’Euthymée. C’était une petite pièce sombre, éclairée d’une étroite fenêtre à carreaux blancs, et dont les murs étaient couverts de bibliothèques qui supportaient sur leurs robustes rayons des centaines d’ouvrages d’aspects divers. L’officière observa le contenu de quelques livres ; la plupart étaient si vieux qu’ils lui demeuraient incompréhensibles. Il y avait quelques ouvrages de poésie provenant de Combels ; Ambreuil y découvrit avec surprise des dédicaces, adressées par d’anciennes souveraines à des duchesses passées. Il fallait que les relations entre le royaume et le duché fussent bien apaisées, en ces temps dont elle ne se rappelait pas, pour qu’une telle sororité émanât de ces courts messages. Ambreuil songea qu’il existait certainement, dans la bibliothèque royale, les pendants de ces cadeaux littéraires.

    Une étagère plus trapue et sombre que les autres, dans le fond de la pièce, attira l’attention de l’officière. Il semblait que nul n’avait eu l’audace de la déplacer depuis des siècles ; elle était un bloc imposant et inébranlable. Une odeur de poussière et de papier humide s’exhalait des ouvrages qu’elle contenait, et qui paraissaient incrustés profondément dans ses lourds rayonnages. Ambreuil ne pouvait en détacher les yeux et osa ouvrir quelques livres, qu’elle extirpait chaque fois avec peine ; il y avait là des bestiaires dont les illustrations évoquaient moins des animaux que des démons, des manuscrits aux pages couvertes d’écritures noires, serrées et illisibles, qu’illustraient des schémas pleins de runes et de symboles abscons. L’officière tournait lentement les pages qu’elle effleurait à peine ; ces livres lui donnaient la sensation de vivre, bien qu’ils fussent inanimés, tant leur existence séculaire s’imposait à elle. Il s’en dégageait comme des effluves de ténèbres ; elle refermait chaque livre avec autant de précaution que de dégoût et finit par se détourner de cette étagère obscure.

    Elle contemplait silencieusement la pièce quand la porte s’ouvrit. Saule, vêtue d’une robe noire et coiffée de son éternel chignon sur la nuque, regarda l’officière. L’une et l’autre étaient des antithèses ; Ambreuil, selon le goût de Combels, se parait de toutes sortes de médailles, boutonnières brodées d’or, perles et bijoux, tandis que l’austérité de Saule se distinguait même pour les mœurs de Sertelle.

    Ambreuil invita Saule à s’asseoir sur un fauteuil et s’appuya au pupitre, toisant la jeune femme avec un visage grave. Mais elle remarqua que Saule ne montrait plus aucune inquiétude dans le regard, comme c’était le cas quelques heures auparavant ; elle avait retrouvé ses yeux aussi mystérieux qu’impassibles.

- Je vous remercie d’être venue, Saule, commença l’officière. J’espère et je crois que vous pourrez répondre à mes questions.

- Je l’espère autant que vous. Si vous le permettez, je serai la première à poser une question, puisque je sais de quoi nous allons parler. Pouvez-vous me décrire exactement ce spectre dont vous m’avez parlé cette nuit ?

    Ambreuil décrivit du mieux qu’elle put la silhouette, son apparition fugace et sa disparition subite une fois sortie de la chambre ; elle insista sur les similitudes qu’elle lui trouvait avec l’apparition du temple.

- Vous dites qu’elle vous est apparue au sortit d’un cauchemar ? demanda Saule.

- Oui. Il y avait dans ce cauchemar une autre créature voilée de noir, dont je pouvais cependant voir le visage.

    Saule réfléchissait, les yeux baissés. L’officière reprit la parole.

- Pensez-vous qu’il puisse s’agir d’un véritable spectre, ainsi que vous le nommez, voire du même que celui que nous avons vu au temple ?

    Les grands yeux noirs de Saule se posèrent enfin sur Ambreuil, qui en ressentit presque une gêne.

- Vous comprendrez que je ne puisse vous répondre avec certitude. C’est possible, voilà tout ce que je peux vous dire pour le moment.

- Il y a autre chose que je dois vous dire, Saule. Vous n’êtes pas sans savoir que je porte toujours avec moi une escarcelle qui contient la récompense pour la capture de Théroigne…

    L’officière marqua un temps d’arrêt, calculant qu’il ne fallait pas brusquer son interlocutrice par le rappel d’événements désagréables.

- … qui a été ordonnée par la reine, dont, vous le savez, je ne fais que suivre les ordres, sans nul parti pris de ma part. Eh bien, cette escarcelle a disparu cette nuit.

    Saule ouvrit de grands yeux étonnés sur l’officière, qui reprit :

- Je m’en suis aperçue après vous avoir reconduite à votre chambre. J’ai songé qu’elle avait pu tomber lorsque j’ai pris précipitamment mon épée, mais je l’ai cherchée absolument partout. Il n’y a que deux suspects : vous et ce spectre.

    Ambreuil s’était approchée de Saule et la regardait avec insistance, moins pour la déstabiliser que pour observer le moindre trouble sur son visage.

- Mais il me semble que si vous étiez à l’origine de cette disparition, je m’en serais aperçue lorsque vous avez quitté ma chambre… on n’emmène pas aussi discrètement un tel objet. Je vous suspecte donc moins que cette chose que j’ai vue cette nuit. Voilà ma deuxième question : se peut-il qu’un spectre soit l’auteur de cette disparition ? À quel point sont-ils capables de telles choses ?

    Saule regarda Ambreuil, puis baissa la tête et ferma les yeux quelques instants pour réfléchir. Elle répondit enfin, posant ses prunelles noires sur Ambreuil :

- Les spectres sont-ils capables de voler des objets ? Certainement. Mais quels spectres précisément ? Je ne peux vous répondre. Il y a trop de choses que j’ignore au sujet du fantastique.

- Qu’appelez-vous le fantastique ?

- C’est ainsi que nous appelons les créatures, les esprits, les hygin qui hantent nos forêts et dont nous ne savons pas toujours ce dont ils sont capables, en bien comme en mal ; toutes ces forces visibles et invisibles que nous ne maîtrisons pas, et qui ont le pouvoir de nous dominer.

    Ambreuil resta muette quelques instants, puis arpenta lentement la pièce, jusqu’à l’étagère sombre ; elle passa sa main dans la couche de poussière d’un rayonnage.

- J’ai pris la liberté d’ouvrir quelques-uns des ouvrages conservés ici, dit-elle fermement. J’apprécierais que vous me donniez quelques informations sur ce que contiennent ces livres-ci.

- Il y a là plus de connaissances que je n’en ai, répondit Saule en s’approchant. Feu notre duchesse connaissait bien le fantastique.

    Ambreuil examina la jeune femme qui faisait glisser ses doigts sur le dos des livres, s’arrêtant sur les titres gravés et tâtant le grain du cuir comme un aveugle lisant du braille ; elle ne regardait nulle part, et ses yeux fixes semblaient se perdre dans des pensées lointaines.

- Votre tante connaissait bien ces choses, dites-vous ? demanda l’officière.

- Oui. Très bien.

- Se peut-il qu’elle ait voulu les connaître de trop près ?

    Saule resta silencieuse un instant, puis parla, doucement.

- Je crois que nul ne pourra jamais s’en assurer. Il faut que vous sachiez une chose : nous savons tous et toutes, en ces terres, que le fantastique existe, et nous savons vaguement ce qu’il signifie, mais ici s’arrête généralement notre soif de connaissance. Car moins nous fréquentons cette sorte d’autre monde inclus dans le nôtre, et mieux nous nous portons.

- Est-ce de la peur ?

- La peur joue certainement un rôle là-dedans, reprit Saule. Mais il y a surtout cette intime conviction, comme un non-dit inconsciemment partagé, que le fantastique n’est pas de notre ressort. Nous n’avons rien à gagner à tenter de percer ses mystères, au contraire. Nous acceptons son existence comme un fait, et ici s’arrêtent nos rapports avec lui.
      
    Les deux femmes restèrent silencieuses un moment. Saule alla se poster, les mains jointes devant elle, face à la fenêtre que perçait une lumière faible et blafarde ; puis elle recommença à parler.

- Il y a des choses si vastes pour la nature humaine qu’il n’est pas bon de vouloir les comprendre complètement, encore moins les maîtriser. Les cultes prétendent expliquer l’invisible, mais jamais le contrôler ; au contraire, nous autres humains n’y sommes toujours que des animaux soumis à des forces qui nous dépassent, et dont nous espérons la clémence. Il y a des gens qui cherchent plus, mus par une attirance macabre et incompréhensible. Peut-être est-ce une inclination naturelle de leur esprit, ou le résultat d’événements détestables, je ne sais. Je ne leur connais en tout cas que des fins malheureuses.

    Ambreuil restait parfaitement silencieuse, happée par les paroles lentes de Saule, qui lui apparaissait comme une statue immobile d’où émanait une grandeur indicible. D’une voix basse, enrouée par sa contemplation presque dévote, Ambreuil demanda :

- Vous avez donc connu de ces gens ?

    Saule se tourna pour regarder l’officière, qui ne pouvait rien percevoir de son visage noyé dans l’ombre.

- Ma famille en a compté plusieurs que je n’ai pas eu le temps de connaître. Ma mère avait un cousin, nommé Callias, dont je ne vous raconterai pas l’histoire en détail, à moins que vous n’y insistiez vraiment ; sachez seulement que les spectres ont eu raison de lui, et qu’il a emporté mon oncle dans sa folie. Quant à ma mère…

    Elle tourna à nouveau le dos à Ambreuil pour achever sa phrase.

- … je ne sais quoi penser de sa disparition.

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Maé
Posté le 29/07/2022
Me voilà finalement à jour ! Je reprendrai les commentaires en partant du premier chapitre pour les fois suivantes, ça me permettra d’avoir mieux en tête les personnages et l’intrigue. D’autant que j’ai vu que tu avais ajouté un chapitre entre temps pour fluidifier les changements de points de vue, j’ai hâte de voir la différence !

Ce chapitre me laisse une étrange impression. Il me semble qu’il ne se suffit pas à lui-même ou qu’il lui manque quelque chose, un cadre peut-être ? Bref, on s’en fiche un peu de mes impressions non argumentées XD

Ce chapitre tient quasiment entièrement sur du dialogue. Cet échange est plein de mystères. En fait il ne résout rien, ce qu’on aurait pu attendre après les deux précédents chapitres, mais nous apporte encore davantage de questions. Saule qui nous apparaissait comme la détentrice d’un savoir sur le fantastique n’a en fait partagé que peu d’informations. Mais j’ai peine à croire qu’elle n’en sait pas plus… Ce chapitre nous donne néanmoins des informations intéressantes sur les rapports qu’entretiennent les personnages et plus généralement les gens avec le fantastique. Je trouve ça vraiment bien amené et plutôt subtil.

A la revoyure !
Théa Chevêche
Posté le 05/08/2022
Je suis pas très à l'aise avec les dialogues, alors merci pour ton commentaire ! Je suis contente que ce chapitre apporte plus de questions que de réponses.

Si tu arrives à expliquer le manque de cadre, je suis curieuse. Plus j'avance dans la rédaction et plus je réfléchis aux choses que je vais modifier une fois terminé (il y aura probablement quelques fusions de chapitres, par exemple).
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