Partie II. Chapitre 2 - Le charme des statues

Ambreuil gardait son front brûlant collé aux carreaux froids de la fenêtre depuis plusieurs minutes déjà ; ses tremblements fébriles et le tambourinement effréné de son cœur commençaient à se calmer. Elle reprenait peu à peu possession de son corps trop brutalement sorti du cauchemar asphyxiant qui l’avait tenue prisonnière pendant un temps incertain et, comme après une course soudaine, elle sentait la sueur dans son dos et son pouls battre puissamment dans ses membres. Sa paralysie nocturne, couplée à l’apparition fugace de la silhouette noire dont elle ne pouvait dire si elle avait été réelle ou fantasmée, l’avait mise hors d’haleine.

Elle se retourna enfin. Saule, assise au bord du lit, avait patiemment attendu que l’officière reprît ses esprits ; le dos droit, les mains posées sur ses genoux joints, elle demeurait parfaitement immobile et silencieuse, les yeux fermés. Ambreuil la contempla un instant, sans qu’elle s’en aperçût ; telle qu’elle était, vêtue de sa simple robe blanche et éclairée par la lumière douce et chaude de la bougie, Saule semblait l’incarnation du silence. L’officière observa le liseré de lumière qui caressait le duvet de sa nuque, puis son profil au nez long et droit, ses lèvres fines et son menton plat et un peu trop petit. Saule jeta enfin un regard à l’officière, qui détourna brièvement les yeux pour tenter de dissimuler son observation indiscrète.

- Vous êtes-vous remise de votre faiblesse ?

Saule avait prononcé cette phrase du même ton neutre et inflexible qu’elle avait employé pour la reine quelques temps auparavant ; ce souvenir fit une étrange impression à Ambreuil, qui bégaya un « oui », les yeux noyés dans le visage de Saule. Elle croyait déceler une inquiétude discrète au fond des grands yeux noirs de la jeune femme, et ne savait trop qu’en penser ; qu’un tel bloc de marbre fût inquiet ne signifiait rien de très rassurant, mais découvrir que Saule fût capable d’émotions la rendait plus humaine et lui donnait un semblant de charme.

Un silence passa. Ambreuil, en emmenant Saule dans sa chambre, avait agi impulsivement et, désormais mal à l’aise, elle ne savait trop comment expliquer l’objet de son effroi.

- Je vous prie de m’excuser, finit-elle par dire sans regarder Saule. J’ai été réveillée par un cauchemar et j’ai cru voir une apparition. Mais ce n’était qu’un spectre.

Elle s’apprêtait à reconduire Saule à sa chambre, quand celle-ci l’interrompit.

- À quoi ressemblait-il ?

- Qui ça ?

- Le spectre.

- Ah… eh bien…

L’officière était, d’une part, embarrassée d’avoir répondu aussi stupidement à cette question, et d’autre part, gênée de devoir décrire ce spectre dont Saule devinerait aisément la ressemblance avec un certain autre. Pourtant, plus Ambreuil regardait le visage imperceptiblement inquiet de Saule et plus elle pensait qu’il était légitime, sinon plus sûr pour elle, de confier sa vision.

- Écoutez, Saule, je veux être honnête avec vous. Je pense que le spectre que j’ai vu était celui du temple.

- Vous en êtes sûre ?

Ambreuil marqua un temps d’arrêt, puis reprit :

- Ce n’était peut-être qu’une hallucination, car j’ai une telle obsession de retrouver qui a eu l’audace de maudire la reine – Ambreuil grandissait un peu le caractère héroïque de ses ambitions –, mais tout de même… une telle forme noire, comme voilée, et cette façon de disparaître soudainement, nous l’avons tous vue au temple… C’est très troublant.

Elle tenait ses bras croisés sur son torse avec crispation, et arpentait lentement la pièce tout en parlant.

- Je ne sais que penser. Pour tout vous dire, Saule, je ne crois pas tant aux esprits, ou aux créatures, ou que sais-je. Mais il se passe des choses trop étranges ici, qui dérangent ma raison. Pensez-vous que des esprits puissent faire de telles choses ?

Il y avait de la sincérité et une angoisse franche dans la voix d’Ambreuil, qui s’était tournée vers la jeune femme. Saule regarda son visage, dont l’habituel masque hautain et factice ne dissimulait plus la peur ; les yeux d’Ambreuil, pour la première fois depuis qu’elles s’étaient rencontrées, n’exprimaient ni le mépris, ni la fierté ; seulement la faiblesse apeurée. L’orgueil est une faiblesse de l’esprit, mais il permet de dominer ; la peur en est une autre, qui mène à la soumission. Ambreuil, dans son besoin avide de réponses, s’accrochait à la première personne qu’elle pensait capable de lui en apporter, sans connaître l’étendue de son honnêteté. Mais cette peur qui perlait aussi dans les yeux de Saule lui inspirait la confiance nécessaire pour se livrer.

- Je pourrai vous dire ce que je sais des esprits et des maléfices, dit Saule calmement. Mais il vaut mieux attendre demain. Vous êtes pâle. Vous devriez vous reposer un peu.

- Vous avez raison. Excusez-moi de vous retenir ainsi, nous parlerons demain.

Saule sortit de la chambre, suivie par les yeux hypnotisés d’Ambreuil. Saule lui semblait trop différente de ce qu’elle avait cru connaître d’elle, et elle se sentait en proie à une attirance nouvelle pour la jeune femme que l’angoisse rapprochait soudainement. Il ne lui semblait plus qu’elle fût contre elle mais, au contraire, victime du même mystère qu’il leur fallait percer. Ambreuil resta immobile un moment, ressassant la délicatesse de sa silhouette blanche qui succédait à l’effroi de la silhouette noire.

L’officière se sentit soudain rompue de fatigue. Alors qu’elle rejoignait son lit, elle étouffa un cri de stupeur ; sur le fauteuil où elle avait nonchalamment jeté sa veste et son baudrier quelques heures auparavant, l’escarcelle des cent écus avait disparu.

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Maé
Posté le 29/07/2022
Ça nous change de voir Ambreuil si fébrile. Ça nous rappelle qu’elle n’est pas inébranlable, ce qui est une bonne chose je trouve. Nuancer les personnages c’est toujours intéressant et ça leur donne du contenu !

La discussion qu’elle a avec Saule est elle aussi surprenante. Elle expose ses doutes, sa faiblesse à ne pas trouver le coupable, ce qu’on attend pas forcément d’elle. On a l’impression que les forces s’inversent dans ce chapitre. Saule paraissait d’une grande faiblesse à travers le prisme du regard d’Ambreuil mais finalement son calme, sa retenue nous donnent l’impression d’une force muette. J’ai trouvé que c’était un basculement intéressant. J’ai hâte de voir comment leur relation va évoluer dans les prochains chapitres.

La chute de ce chapitre est elle aussi pleine de mystère. Qui donc aurait intérêt à voler ces 100 écus ? Par ailleurs je trouve que ce « mini-évènement » est un bon moyen de relier tes deux intrigues entre elles, c’est une très bonne idée.
Théa Chevêche
Posté le 31/07/2022
Je suis très contente que tu notes l'inversion des forces entre Ambreuil et Saule et la "force muette" que tu vois chez elle, c'est tout-à-fait ce que je voulais montrer !
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