Partie II - Ambreuil. Chapitre 1 - Délires nocturnes

« Mais, dame ! Avec la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu’une nuit noire comme la gueule d’un loup... »

Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin

 

La fièvre d’Énide n’avait pas faibli, et la reine avait fini par quitter l’atmosphère froide et humide de Sertelle ; elle était retournée à Combels, bien plus au sud, où l’on espérait que la douceur de l’automne ensoleillé améliorerait son état.

Ambreuil, de son côté, n’avait pas la chance de profiter d’un tel réconfort. Elle entra à pas lourds et fatigués dans l’appartement qu’elle occupait désormais à Sertelle, dans le palais ducal. Elle avait revendiqué le privilège de loger dans les anciens appartements de la duchesse et s’était attendue à des refus scandalisés qu’elle aurait eu plaisir à balayer avec mépris ; mais à sa demande, Saule avait seulement acquiescé et s’était enquise de ses goûts pour meubler à sa convenance. Cette déférence de Saule, par ailleurs toujours évasive sur la disparition de sa mère et tout ce qui intéressait de près ou de loin la cause royale, exaspérait Ambreuil qui ne pouvait même pas se réconforter en jouissant de sa position de conquérante. Face aux appartements qu’elle occupait se trouvaient ceux de Saule, qui en sortait peu ; bien qu’elle ne fût pas officiellement soupçonnée de quoi que ce soit, elle jugeait bon de se montrer discrète. Ambreuil passait chaque jour devant la porte close de la jeune femme sans jamais y frapper. Elle aurait pris plaisir à intimider, sans raison, n’importe qui d’autre, mais ne savait prendre qu’une attitude raidie et distante quand elle croisait la jeune femme ; et chaque fois, elle se sentait stupidement intimidée par ses grands yeux noirs qu’elle tentait d’éviter. L'officière avait souri quand la reine l'avait mise en garde au sujet de Saule ; mais elle songeait maintenant qu'il était peut-être raisonnable de s'en méfier.

Ambreuil avait espéré que la chambre de la duchesse, au moins, se révélât à peu près convenable ; elle n’avait découvert qu’une pièce banale, de taille moyenne. Les murs étaient couverts d’une chaux grossière, les poutres sombres qui striaient le plafond et toutes les boiseries portaient des coups de burins visibles, et les deux modestes fenêtres éclairaient mal la pièce – si tant est qu’une pièce eût pu être bien éclairée sous un ciel aussi morose. Seul le lit, à colonnes ornées de motifs floraux, enjolivait un tant soit peu la chambre ; le bureau, le fauteuil et la commode, dont les poignées étaient de simples anneaux de fonte rugueuse, ne complétaient qu’un peu mieux l’austérité de la pièce. Ambreuil avait fait venir de Combels un grand miroir au cadre sculpté de fines roses, méticuleusement doré ; c’était le genre d’objet qui ne dépareillait pas dans les intérieurs somptueux de la cour royale, mais dans la froideur de Sertelle, il faisait l’effet d’un diamant dans un tas de charbon. Ambreuil s’était déjà plusieurs fois demandé comment une pièce d’un tel dénuement pouvait prétendre au titre de chambre ducale.

L’officière retira sa veste qu’elle jeta sur le dossier du fauteuil et alla se poster à la fenêtre, dans la pose nonchalante qu’elle savait si bien adopter, avec ses grandes épaules appuyées au mur et les bras croisés sur le torse. Quand Saule lui avait demandé comment arranger la chambre à son goût, elle avait orgueilleusement répondu qu’elle lui convenait très bien ainsi ; elle sentait à présent une pointe de regret. Chargée des nobles fonctions que lui avait confié la reine, elle s’était imaginée duchesse ; mais duchesse d’un territoire aussi froid et maussade lui semblait désormais une punition de choix pour un courtisan désagréable.

Les cent écus qu’elle avait promis à qui capturerait Théroigne, s’ils lui avaient d’abord semblé faire un petit effet auprès des habitants, n’avaient mené à rien ; la fugitive était introuvable, et plus encore le mystérieux fantôme du temple ; Ambreuil se lassait déjà de cette pseudo-poursuite dont elle prétendait occuper ses journées. Les gardes à qui elle avait demandé de tendre l’oreille, dans les tavernes, les auberges et les coins de rue, à la recherche de quelque indice, revenaient tous avec le même découragement : les gens de Sertelle semblaient ne jamais discuter, ou bien ils se taisaient, le regard en coin, à l’approche des soldats. Ils montraient un désintérêt total, si ce n’est une répulsion ostensible, vis-à-vis de ces étrangers en uniforme qui se croyaient leurs maîtres.

De sa fenêtre, Ambreuil avait vue sur la ville ; du moins, elle aurait dû. Elle ne voyait même plus les deux tours du temple, pourtant tout proche, que le ciel avait englouti. Elle entendait de temps à autre un bruit lointain, sourd, si étouffé qu’elle n’en pouvait distinguer l’origine ; puis à nouveau un silence de mort. Tout n’était que grisaille, grisaille et encore grisaille à n’en plus finir. Avec son habituelle causticité, l’officière songea que ce n’était ni le froid, ni la brume, ni l’humidité qui tuait les gens ici. C’était l’ennui. Un ennui profond et mortel.

Lasse, sans prendre la peine d’ôter son pantalon et ses bottes, elle se coucha à plat ventre sur son lit. Un flot d’images passait dans ses yeux que ses paupières trop lourdes avaient pesamment fermés. Elle vit des chevaux lancés au galop, puis un seul, plus grand et plus beau que les autres ; le soleil frappait son poitrail musculeux où perlaient des gouttes de sueur ; il galopait sur une grève argentée qu’inondait le soleil. Puis le cheval disparut ; il y avait, au bord de l’eau, une très belle femme blonde et pâle, dont Ambreuil admira le dos cambré et le ventre arrondi qu’enveloppait une robe fine ; mais quand la femme se retourna, elle avait les yeux noirs, inquiétants et impénétrables de Saule.

Il y eut un léger cliquetis dans la chambre ; Ambreuil, prise dans cet état vague qui sépare l’éveil et le rêve, ouvrit très légèrement les yeux avant de replonger aussitôt dans le sommeil. À présent, elle se tenait seule dans une grande étendue de sable terne ; le soleil avait disparu, et tout n’était plus que brume. Ambreuil courut dans un sens, puis dans l’autre, dans ce sol lourd qui collait à ses bottes et l’empêchait peu à peu d’avancer ; et une angoisse si forte la gagnait que son corps véritable en tremblait. Elle entendait des bruits de pas étouffés dans la brume ; la part consciente d’elle-même voulait la rassurer : ce ne devait être que des pas dans le couloir ou dans la chambre au-dessus d’elle. Le bruit lui semblait pourtant trop proche ; mais elle ne put s’éveiller.

Happée dans un monde où tout n’était plus que ténèbres, les pas s’amplifiaient ; Ambreuil voyait s’approcher d’elle, lentement, une silhouette voilée de noir, qui ôta son voile et montra un visage entièrement blanc ; sa peau, ses lèvres, ses yeux semblaient faits d’une cire suintante. Ce visage terrifiant se penchait à quelques centimètres de celui d’Ambreuil qui demeurait paralysée ; elle voulait à tout prix qu’il s’éloigne et sentait son corps animé d’un seul frisson, alors qu’elle était incapable de le mouvoir ; et les cris qu’elle aurait voulu pousser se muaient en des gémissements plaintifs à peine plus longs qu’un hoquet.

Elle s’extirpa brusquement de sa terreur et se redressa, assise sur son lit, les yeux écarquillés ; une silhouette noire sortit précipitamment de sa chambre. Le souvenir du spectre apparu au temple traversa comme un éclair l’esprit d’Ambreuil.

La chevaleresse tâtonna hâtivement pour trouver son épée et s’engouffra dans le couloir obscur à la poursuite du fantôme. Mais le couloir était désert. Ambreuil s’élança en hélant le spectre avec rage, quand la lumière d’une bougie parut dans son dos ; elle se retourna brusquement et vit Saule, dans sa chemise de nuit blanche qui la couvrait jusqu’aux pieds. Les deux femmes se regardèrent avec stupeur ; Ambreuil, épée en main, les cheveux en bataille et la chemise ouverte, offrait un spectacle singulier.

Des gardes montèrent bruyamment l’escalier et arrivèrent dans le couloir ; Ambreuil leur ordonna de surveiller le moindre mouvement, avant d’entraîner précipitamment Saule dans sa chambre.

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Maé
Posté le 29/07/2022
Me revoilà pour la suite !

J’ai une petite question purement pratico-pratique sur la structure d’ensemble. J’ai vu qu’on passait à la partie II de ton histoire, est-ce que tu considères ces parties comme des arcs de l’intrigue ou autre chose ? Comme je n’ai pas perçu la ligne directrice qui fait l’entité de la première partie je m’interroge mais seulement par pure curiosité…

J’aime beaucoup la citation de Daudet qui donne une atmosphère particulière au début du chapitre. Mais j’ai toujours un débat avec moi-même sur ces questions de citation dans le cadre d’un livre de Fantasy. Je me demande toujours si ça ne sort pas le lecteur du cadre dans lequel on veut qu’il s’installe, j’imagine que tu t’es posée la même question avant de la mettre donc je ne m’y attarde pas plus que ça.

En lisant le premier paragraphe je me suis dit qu’une carte serait la bienvenue si tu prévois d’intégrer plus de villes ou d’espaces géographiques parce qu’il est un peu difficile de se repérer sur qui est où mais ce n’est qu’un détail (parce que j’aime les cartes aussi 😊).

Dans ce chapitre il est question de Saule dont je n’ai pas saisi le statut ni qui elle était. Je n’ai pas su relier qui était sa mère mais peut-être que c’est parce que j’ai moins bien en tête les précédents chapitres que lors d’une lecture d’une traite.

J’ai beaucoup aimé ta description de la chambre de la duchesse, la sobriété des lieux et la déception d’Ambreuil sont palpables. Petit coup de cœur pour le « diamant dans un tas de charbon », très belle trouvaille !

Il m’a semblée qu’il y avait une coquille ici : « Chargée des nobles fonctions que lui avait confié la reine, elle s’était imaginée duchesse ; mais duchesse d’un territoire aussi froid et maussade lui semblait désormais une punition de choix pour un courtisan désagréable. » => confiées. Sinon, encore une fois je trouve l’analogie entre la chambre et la fonction très bien pensée. Tu as vraiment le chic pour faire des associations qui me parlent vraiment bien.

J’ai aussi une petite remarque sur la répétition de « voilée » / « voile » ici : « Happée dans un monde où tout n’était plus que ténèbres, les pas s’amplifiaient ; Ambreuil voyait s’approcher d’elle, lentement, une silhouette voilée de noir, qui ôta son voile et montra un visage entièrement blanc ; sa peau, ses lèvres, ses yeux semblaient faits d’une cire suintante. » j’ai trouvé ça un peu lourd à la lecture.

J’ai aussi trouvé ta description alternant réalité/cauchemar très bien faite. Le balancement n’est pas trop marqué mais suffisamment pour qu’on fasse la différence tout en sentant bien la manière dont Ambreuil est perturbée à la fin. Vraiment j’ai beaucoup aimé !

Il y a une petite remarque que j’ai envie de faire depuis plusieurs chapitres déjà sur l’abondance des points virgules. Même si je dois reconnaître qu’il n’y a - je crois mais ne suis pas spécialiste – pas de faute d’usage, je reste surprise par le fait qu’il y en ait autant. Je trouve, de manière purement subjective et arbitraire, que ça rallonge drôlement les phrases et nuit parfois à la fluidité des descriptions. Elles sont assez longues (ce qui personnellement ne me pose pas de problème, au contraire) donc je ne suis pas sûre que rajouter un élément qui fait durer les phrases soit toujours le meilleur choix. A défaut de porter un jugement dessus, je dirai que la question mérite d’être soulevée.

Sinon du point de vue de l’intrigue même si j’ai un peu de mal à suivre (la faute à mes lectures trop espacées et pas à ton histoire, pas de crainte) il y a pleins de petits rebondissements qui nous accrochent tout du long. Je me demande ce que ce fantôme a à voir avec celui du premier chapitre et ce qu’il nous réserve pour la suite…

On se retrouve au prochain chapitre !
Théa Chevêche
Posté le 31/07/2022
Merci pour ce long commentaire !

J'aurais du mal à expliquer si je considère ces parties comme des arcs. C'est plutôt que les personnages mis en avant ne seront pas les mêmes. La première partie sert à présenter les deux intrigues qui vont se lier (l'héritage du duché d'un côté, l'héritage de la doyenne du village de l'autre). La partie II est plus centrée sur Ambreuil et donc sur l'héritage du duché, la partie III sera (spoiler) sur la doyenne Dhuoda, donc sur le village. C'est peut-être difficile à suivre en mode feuilleton, j'espère que quand le texte sera complet ce sera plus clair et cohérent.

Je n'avais pas réfléchi à cet aspect là pour la citation. En fait, je lis surtout des vieux bouquins du XIXe et j'ai vu plusieurs fois des citations comme ça (parfois même au début de chaque chapitre). J'en ai trouvé quelques-unes par hasard au gré de mes lectures qui collent bien avec mon histoire et l'atmosphère que je veux y mettre, donc je me suis dit pourquoi pas.

Je vais penser à la carte ! Je pourrais aussi mettre une liste des personnages, par exemple dans un tout premier chapitre. Je sais que c'est très difficile à suivre quand on ne lit pas d'une traite, j'ai le même problème.

Je prends note pour les point-virgules. Je me suis posée la question à ce sujet, comme je sais que j'en mets beaucoup. D'ailleurs je crois qu'il y a des chapitres où il y en a plus que d'autres, ça doit dépendre de ce que j'ai lu avant, mais comme c'est du premier/deuxième jet et que je n'ai pas encore fini de rédiger le roman en entier, il y aura sûrement une réécriture et j'affinerai à ce moment-là (le style et peut-être aussi la structure des chapitres).
Eldir
Posté le 20/07/2022
Bonjour, j'ai bien accroché à votre histoire et notamment au suspense concernant le fantôme et la duchesse. Le seul truc que je trouve un peu dommage c'est le rythme de l'alternance entre les personnages que je trouve un peu rapide. J'aurais aimé suivre le même personnage sur plusieurs chapitre.

Je pense qu'une coquille s'est glissé dans le texte :
- " la fugitive était introuvablela fugitive était introuvable,"

Bonne continuation
Théa Chevêche
Posté le 21/07/2022
Merci pour ce commentaire. D'autres lecteurs m'ont fait des remarques assez similaires sur l'alternance trop rapide entre les chapitres/personnages, je suis en train de réfléchir à rajouter des passages pour fluidifier un peu.

Et merci pour la coquille !
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