Partie II

Par Dédé

 

15 septembre 2002 – Alpharetta, Géorgie

 

Les adolescents du camp de redressement pensaient guérie la blessure de Ian suite à la course matinale survenue une semaine auparavant. Toutefois, la douleur s'était intensifiée peu après. Ne pouvant la supporter, l'adolescent avait été emmené une nouvelle fois à l'infirmerie. Personne n'avait l'autorisation de lui rendre visite. Ce lieu restait un mystère pour Wyatt.

— C'est glauque... Tu es plongé dans l'obscurité. Limite si la lumière ne grésille pas de temps à autre, expliqua Brian.

— C'est pas super meublé en plus, rajouta Noah.

— C'est l'absence de meubles qui te choque le plus ? Vraiment ? s'étonna Victor.

Les trois adolescents avaient déjà eu affaire à Docteur Brute. Le fameux Atkinson. L'adolescent tenait à ce surnom. Comme pour ne pas oublier à quel point l'endroit était terrible. De peur de s'habituer à cet enfer.

— J'ai eu des maux de ventre à répétition, il y a quelques mois. Sans doute une intoxication alimentaire. Avec les bonnes choses qu'on mange ici... Mais, à l'infirmerie, personne ne me croyait. Après la quatrième visite, on m'a enfin pris au sérieux, raconta le sauveur auto-proclamé de Wyatt.

— Une fois, je faisais comme de l'asthme. On m'a renvoyé en me disant de respirer un bol d'air frais. Je prenais pas assez l'air, parait-il, dit Noah sur un ton sarcastique.

— Et moi, je suis tombé dans les pommes en lavant ces fichues vitres. On m'a donné un verre d'eau. Puis, on m'a renvoyé au lavage de vitres. Comme si de rien n'était.

— Ces corvées... C'est un miracle qu'on soit encore en vie. Quand j'y repense...

Brian et Victor regardèrent Noah d'un air de reproche. Eux qui tentaient de remonter le moral de Wyatt. De lui faire voir une lueur d'espoir. Voilà qu'il sous-entendait qu'ils pouvaient mourir n'importe quand. Cette remarque n'aidait en rien leur mission.

Même en temps de forte chaleur, les jeunes gens n'avaient pas le droit de boire à leur guise. Ou bien un verre d'eau plus que tiède de temps en temps en cas d'extrême nécessité. Pour obtenir un peu de fraîcheur liquide, il fallait tout simplement finir ses corvées quotidiennes. Wyatt ne pouvait supporter ce sadisme gratuit. Et, par chance, le soleil n'était pas en très grande forme en ce mois de septembre. Il était de sortie sans briller de mille feux.

Alors que Wyatt récurait le sol poisseux du dortoir avec une brosse à dents en compagnie de Brian et de Dimitri, Noah était à côté et s'appliquait à faire les lits au carré en l'absence de son partenaire de corvée, Ian.

— Comment je suis sensé faire le ménage comme un larbin alors que je n'ai aucune nouvelle de mon frère ? se lamenta Dimitri.

— Tu crois qu'il est vraiment à l'infirmerie ? ne put s'empêcher de demander Noah.

En guise de réponse, il reçut de nouveaux regards noirs de la part de Wyatt et de Brian. Dimitri était trop dépité pour en faire de même, cette fois.

— S'il n'est pas à l'infirmerie, ces bâtards ne l'ont certainement pas laissé filé aussi facilement.

— S'il est blessé, on sait jamais...

Noah se voulait optimiste mais personne n'y croyait vraiment. Il n'était pas du genre à voir le verre à moitié plein. Son optimisme était touchant mais sonnait faux.

Si les instructeurs avaient l'intention de relâcher les adolescents, cela se serait su depuis longtemps. Il était même plus rassurant d'imaginer Ian à l'infirmerie. Wyatt avait déjà imaginé que Docteur Brute ou Instructeur en survêt se soient débarrassés de l'adolescent encombrant suite à sa blessure qui le rendait inutile au camp. Ainsi, ils montreraient aux autres mais surtout à lui-même, fraîchement arrivé, qu'une blessure ne leur garantissait pas une carte «sortie de prison». Car ce camp était une prison. Wyatt ne se voilait plus la face.

— La blessure de Ian est bien réelle. On a bien vu qu'il ne pouvait pas marcher. Il a besoin de soins et on va lui en donner. Ils sont cruels ici mais pas au point de le laisser souffrir de la sorte. Non, c'est dans la souffrance psychologique qu'ils excellent. Pas physique.

Depuis son arrivée, Wyatt avait pu constaté leur maîtrise de la torture psychologique. Il restait persuadé qu'il n'avait encore rien vu. Que le pire restait à venir. Cette pensée le fit frissonner. Il eut même envie de pleurer.

— Il est à l'infirmerie. On le soigne. Il va revenir bientôt parmi nous, répéta-t-il machinalement, comme pour essayer de se convaincre lui-même une dernière fois.

Brian appuya les dires de son protégé autoproclamé. Il trinqua à cela avec sa brosse à dents. Puis, il la plongea dans un seau d'eau qui venait de virer au vert écarlate.

— Nettoyer ces sols, c'est comme monter l'Everest à mains nues, ma parole ! Le peu qu'on arrive à nettoyer, il faut recommencer le lendemain. Et le surlendemain. Et le jour d'après.

Wyatt n'avait pas remarqué jusque là que son ami tentait lui aussi de se voiler la face. Au fond, Brian non plus n'était pas très optimiste. Il essayait, au moins. Ian n'allait pas rester indéfiniment à l'infirmerie, après tout. Il était impossible qu'il soit relâché pour autant. Qu'allaient-ils faire du pauvre adolescent ? Que ce soit Brian ou encore Wyatt, aucun des deux ne souhaitaient approfondir la question. La réponse allait être douloureuse et insupportable. Pour la simple et bonne raison qu'ils étaient retenus par des hommes impitoyables. Probablement capables de se débarrasser d'un jeune impotent. S'ils ne tentaient pas avant de l'amputer du pied à défaut de soigner sa cheville convenablement. Et là encore, l'amputation avait de fortes chances de le tuer sur le long terme. Vu l'état de propreté de l'infirmerie...

Tout le monde, y compris ses frères, Dimitri et Fergus, désespéraient de ne pas avoir de nouvelles. Les instructeurs avaient bien insisté sur le fait que s'ils en demandaient, ils recevraient une sanction digne de ce nom.

— J'ai peut-être une idée, commença Wyatt. Mais c'est assez risqué...

Noah s'arrêta de chasser toutes les pliures de son drap tandis que Brian et Dimitri posèrent leur brosse à dents. Les dires du dernier arrivant au camp de redressement avaient capté l'attention de tous. Connaissant Wyatt depuis une semaine, s'il avait une idée, ils avaient conscience qu'il irait au bout. Sans tenir compte du danger. Ceci augmentait les chances de revoir Ian mais également de voir l'adolescent protégé par Brian en grand danger.

— On va s'attirer dans de sales draps si on suit ton idée, s'exclama Noah.

Devant la moue dubitative de ses camarades, le regard vers les draps du lit que Noah venait de faire, ce dernier dut préciser :

— L'expression «s'attirer dans de sales draps» m'est venue comme ça, hein ! Je ne suis pas d'humeur à faire du jeu de mots...

Personne ne semblait convaincu par sa justification.

— Je vous explique mon plan ou on reste là à causer de draps ? lâcha Wyatt.

— Je sais pas pourquoi... Je le sens pas, ce plan, répondit Brian.

— Dis toujours, dit Dimitri presque en suppliant.

Le plan de Wyatt consistait à feindre un malaise dans le but d'avoir une entrée dans l'infirmerie. D'après la description que l'on lui avait faite de la pièce, celle-ci n'était pas très grande. Il serait facile de vérifier la présence de Ian.

— Si Atkinson comprend ce que tu fabriques, ils ne vont pas te rater, paniqua Brian. Tu es tombé sur la tête ou quoi ?

— C'est bien pour ça que j'ai précisé que c'était risqué. Mais si tu réfléchis bien, on a pas trop le choix.

Aucun argument ne pouvait dissuader l'adolescent. Les autres n'avaient aucun contre-argument. Pour autant, personne ne soutenait ce plan.

— Pitié, dis-moi que tu plaisantes avec ce plan. C'est une blague, hein ? voulait se rassurer Noah.

— Mais il y a pas de raisons que je me fasse attraper. Je dors mal. Je mange peu. Je suis épuisé. Parfois déshydraté... Ce n'est pas bien difficile de trouver des causes à un malaise, vous savez.

Son argumentaire ne rassura personne. Un silence s'instaura entre eux. D'un côté, Wyatt était déterminé. De l'autre, ses amis voulaient l'en empêcher sans savoir comment s'y prendre.

— On ne te fera pas changer d'avis, n'est-ce pas ? reconnut Brian.

Wyatt confirma. Au fond de lui, il craignait qu'une fois dans l'infirmerie, les instructeurs prennent la décision de le garder lui aussi durant des jours. Il balaya rapidement cette crainte en se rappelant de ce que lui avait dit Victor concernant son malaise. Il n'y était pas resté longtemps. Une heure ou deux tout au plus.

Le doute persistant dans son esprit, il prit sur lui de se montrer le plus courageux et le plus optimiste possible. Avant ce camp de redressement, il ne se connaissait pas cette âme de héros qui semblait demeurer en lui. Cela lui rappela comment se comportait Brian depuis leur première rencontre. Ils n'étaient guère si différents l'un de l'autre finalement. Ce point commun l'agaça quelque peu. Jamais il ne devait dire cela à Brian. Autrement, il ne pourrait plus dire à Brian que son côté protecteur l'agaçait. Il n'aurait plus aucune crédibilité.

Dimitri et Noah s'étaient éloignés, renonçant à contrer le plan de Wyatt.

— Laisse-moi y aller à ta place, proposa discrètement Brian. Je risque moins que toi dans cette histoire.

— Je ne veux pas que quiconque prenne un tel risque, admit Wyatt.

— Tu reconnais donc qu'il y a un risque ? Putain ! Mais n'y va pas alors !

— Tu as vu où nous sommes ? Bien sûr qu'il y a un risque ! chuchota le protégé de Brian en l'attirant à l'écart des deux autres adolescents pour ne pas être entendu.

Rongé par l'inquiétude, Brian ne parvenait plus à rester serein. Wyatt crut voir des larmes qui menaçaient de couler sur ses joues. Les deux adolescents redoublèrent d'efforts pour ne pas hausser la voix.

— Tu m'énerves à te mettre en danger comme ça, tu le sais ? s'emporta Brian.

— J'ai cru comprendre, oui. Mais pourquoi au juste ? On se connaît que depuis une semaine, à peine.

Ne répondant pas de suite, le sauveur autoproclamé de Wyatt prit ses mains dans les siennes. Il insista pour que son protégé le fixe droit dans les yeux :

— Quoi qu'il arrive, tu me promets de faire attention à toi. D'accord ?

L'intéressé hocha la tête de haut en bas. Il manqua de temps pour répondre quoi que ce soit puisque Brian enchaîna :

— Je t'aime bien. Je n'ai pas envie qu'il t'arrive quelque chose. Et... Ne compte pas sur moi pour m'en excuser !

Sans savoir pourquoi, ce que venait de dire Brian lui fit chaud au cœur. Peu de personnes avaient montré autant d'égard envers lui. Jacob, peut-être. Mais, avec Jacob, les choses étaient différentes. Cette attention troublante à son égard le toucha en plein cœur. Cela lui permit d'oublier le danger dans lequel il s'engageait.

Sans attendre, il simula un malaise en s'effondrant sur le sol poisseux et légèrement humide. Les yeux fermés et ralentissant au maximum sa respiration, il entendit Brian appeler à l'aide de manière très convaincante.

 

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Sorryf
Posté le 16/09/2019
J'ai lu sur ton JdB que tu avais peur que ce chapitre soit pas bien ? je vois vraiment pas pourquoi, je trouve rien a y redire ! L'idée de Wyatt me parait bonne, et je note un rapprochement avec Brian :p J'espère que tout ça va bien se passer mais j'en doute... T.T
Dédé
Posté le 16/09/2019
Ce qui m'inquiétant, c'était la fameuse idée de Wyatt en fait. J'avais peur que ce soit niais, cruche… Bref, j'avais une horde d'adjectifs de ce genre en tête et ça me bloquait sur la suite. Oui, mon blocage depuis des mois (années ?) vient de là. Parce que j'étais persuadé que ça allait décevoir. J'avais "bon, c'est moisi, laisse tomber, Dé" dans la tête et impossible d'avancer. Tu peux pas savoir comment ton retour fait du bien. J'en avais besoin mais genre vraiment ! <3

Sinon, note et doute ! ;)
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