Partie I : Le Là-Bas - Chapitre 1

Par maanu

Le soleil commençait tout juste à se coucher. C'est ce qui indiqua à Julienne qu'il était plus tard qu'elle ne l'imaginait, et qu'il était grand temps pour elle de rentrer. Marianne n'allait probablement pas s'inquiéter – elle savait où elle était – , mais elle n'aimait pas pour autant manger seule. Julienne, avec une grimace de dégoût, mordit le bout de son épais gant de travail pour le retirer, plongea la main dans sa poche, regarda la montre qu'elle avait ôtée de son poignet pour la protéger, et refit la grimace. Elle souffla sur la mèche sombre qui tombait au milieu de sa figure, et jeta un regard autour d'elle. Elle n'avait pas encore fini, et en ressentait une certaine frustration : elle avait promis à Monsieur Gérard que la soirée lui suffirait, mais il allait clairement lui falloir deux bonnes heures d'efforts supplémentaires.

    Tandis qu'elle tournait son regard vers le fond de la prairie, elle s'immobilisa, mit sa main en visière au-dessus de ses yeux. Le soleil bas par-delà les collines l'éblouissait, sa lumière, particulièrement brillante à cette heure, paraissait avaler le paysage, anéantir les contours pour ne plus laisser que des points de couleur vagues disposés ça-et-là au milieu du halo aveuglant. Les collines en étaient étrangement amputées de leurs flancs, et la petite maison aux volets verts, au sommet de l'une d'elle, n’était plus visible que pour ceux, comme Julienne, qui savaient qu'elle était là. Mais un point noir se détachait peu à peu de ce tableau éblouissant, et Julienne, bien qu'encore incapable d'en distinguer quoi que ce soit, devina qu'il s'agissait de Monsieur Gérard. Elle en trouva la confirmation dans la silhouette courte qui se dessina devant elle, et surtout dans la canne tordue qui allait et venait à son côté.

    Le vieil homme avança lentement vers elle, une main sur le pommeau de sa canne, l'autre nonchalamment enfoncée dans la poche de son vieux pantalon trop large. Il marchait d'un pas décidé quoique claudiquant, mais regardait partout sauf devant lui. Ses yeux semblèrent d'abord se fixer sur le bois qui s'étendait près de la prairie, avec ses grands arbres sombres, si serrés les uns aux autres qu'on ne savait plus à quel tronc appartenaient les branches tombantes, qu'on distinguait péniblement dans la pénombre oppressante des sous-bois. Puis il tourna la tête de l'autre côté de la prairie, vers les lumières de la ville qui brillaient depuis le versant de la vallée, elle-même si couverte de végétation désordonnée qu'on n'en voyait plus le fond, qu'on n'aurait même su dire à quelle profondeur il se trouvait. Au-dessus de ce chaos de verdure, comme luttant péniblement pour échapper à cette invasion décidée à la faire dégringoler le versant, la forme imprécise de la ville s'accrochait encore à chaque espace disponible. Elle n'avait à cette heure rien d'intéressant aux yeux de Julienne, qui la préférait la nuit, avec toutes ses lumières oranges et jaunes qui se découpaient sur le ciel bleu sombre, et son ronflement étouffé et abrutissant, qu'on ne percevait qu'une fois que tout le reste s'était tu. Elle ne connaissait pas d'endroit plus apaisant que cette prairie à la nuit tombée.

    Monsieur Gérard arriva finalement devant elle, tendit la main sans dire un mot, et Julienne y mit le manche de son râteau. Il lui fit un signe de tête en direction des collines.

    « Viens maintenant, lui dit-il en faisant volte-face avec elle. Je te ramène. »

    Elle lui adressa un petit sourire reconnaissant en retirant son second gant, et sans plus échanger un mot ils se remirent à marcher à travers la prairie.

    Moi qui connais bien Julienne, et qui l’ai souvent entendue me parler de Claude Gérard, je peux témoigner de cette caractéristique qu’ils partageaient tous deux : aucun d'eux n'a jamais été un grand bavard, et j'imagine aisément le silence qui – m'a raconté Julienne – s'installa rapidement entre eux, tandis qu'ils avançaient à travers l'herbe, très haute et très verte, et que leurs pas y traçaient peu à peu un sentier indistinct. Julienne m'a également fait part de l'image qui se dégage le plus du souvenir qu'elle a gardé de ce moment : celle de l'herbe ondulant sous le vent, coulant devant eux comme une rivière verte. En réfléchissant pour me dépeindre le tableau le plus précis possible de cet instant qu'elle était en train de me raconter, des années après avoir vécu ce moment, elle a ajouté que c'était peut-être bien lui – le vent – le principal responsable de ce qui se passait autour d'eux. C'était lui qui charriait cette forte odeur d'herbe coupée, depuis les prés qui s'étendaient dans leur dos, qui soufflait dans son cou, qui remplissait ses yeux de poussière et plaquait ses cheveux contre son visage. C'était lui aussi qui amenait jusqu'à eux le bruit de la route, bruit qui semble toujours si surprenant au delsaïen qui, comme je l'ai vécu, visite le Là-Bas pour la première fois. C'est un bruit de fond étrange, comme un bourdonnement incessant, à mi-chemin entre le fredonnement d'une ruche et le grondement d'un cours d'eau. C'est un son entêtant, désagréable, auquel j'ai toujours du mal à m'habituer, même après plusieurs séjours. Les habitants du Là-Bas, pourtant, n'en semblent pas incommodés, et ne paraissent pas même l'entendre.

    « La fille Nevin était là, l'autre jour. »

    Julienne fut presque surprise d'entendre la voix de Monsieur Gérard retentir à côté d'elle. Ils avaient déjà parcouru une grande partie de la prairie, et ni l'un ni l'autre n'avait prononcé le moindre mot jusque là. Et elle était plus étonnée encore d'entendre ce nom, celui de la fille de ses voisins, qui habitaient comme elle-même et sa mère de l'autre côté du bois.

    Monsieur Gérard fixait ce dernier, ce que Julienne osait à peine faire tant il lui paraissait lugubre.

    « Sur le sentier, poursuivit son ami. Elle marchait. »

    Julienne, bien qu'elle ne prononçât pas un mot, était de plus en plus surprise. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui disait cela. Tout le monde savait que Héléna Nevin passait sa vie dans ces bois. La voir arpenter les sentiers n'avait vraiment rien d'extraordinaire, surtout pour lui qui vivait véritablement entouré par les arbres. Il devait rarement s'écouler plusieurs jours d'affilé sans qu'il l'aperçoive furtivement entre les troncs. Monsieur Gérard pourtant, et Julienne le savait bien, était avare de mots. L'entendre parler pour ne rien dire, sortir la première idée venue juste pour combler le silence, aurait été, plus encore qu'inhabituel, totalement inédit. S'il y avait bien un homme que le silence ne gênait pas, c'était Monsieur Gérard. Et même, rien ne lui allait mieux que le silence. Julienne attendit donc, à peu près certaine que cette déclaration soudaine n'allait pas demeurer longtemps sans éclaircissement, et trouva bientôt ses soupçons confirmés.

    "Toujours en froid? demanda le vieil homme."

    Julienne fronça les sourcils et secoua la tête.

    "On ne peut pas être en froid avec quelqu'un qu'on ne connaît pas, répondit-elle. Je ne crois pas lui avoir jamais dit quoi que ce soit d'autre que bonjour...

    _Vous êtes voisines depuis longtemps, pourtant."

    Julienne haussa les épaules.

    "Et alors? On ne se côtoie pas, c'est tout.

    _Tu as quelque chose contre elle?"

     Elle eut un petit rire, autant parce que les questions de Monsieur Gérard la prenaient de court que parce qu'elle s'en trouvait vaguement mal à l'aise.

    "Non. Rien du tout. Mais elle est plus jeune que moi, on n'a pas grand chose en commun.

    _Tu parles. Plus jeune de combien? Un an à peine?

    _Un peu plus je crois.

    _N'empêche. C'est quoi la vraie raison?"

    Julienne fit une moue incertaine, secoua la tête.

    "C'est juste qu'elle est un peu... Je ne sais pas... Bizarre? Elle n'est pas vraiment facile à approcher.

    _Ah bon."

    Julienne vit là la fin de leur discussion. Le "Ah bon" était la technique préférée de Monsieur Gérard pour mettre un terme à un échange, qu'il jugeait généralement déjà trop long lorsque chacun avait prononcé plus de trois phrases.

    Pourtant, moins d'une minute après ce "Ah bon", Monsieur Gérard reprit:

    "Peut-être qu'elle ne l'est pas tant que ça."

    Julienne resta interdite. Elle ne voyait décidément pas ce qu'il attendait d'elle.

    "Tu devrais aller lui parler un jour. Les vacances viennent de commencer. C'est l'occasion."

    Julienne eut un petit rire. C'était bien la première fois que Monsieur Gérard lui donnait un conseil de cet ordre... Il n'avait jamais rien eu à faire de ses fréquentations, ne se préoccupait pas le moins du monde des gens qu'elle connaissait ou de ce qu'elle faisait lorsqu'elle n'était pas sur ses terres. Qu'il engage lui-même une conversation, qu'il prononce plusieurs vraies phrases les unes à la suite des autres pour la poursuivre, sans qu'elle ait besoin pour cela de le relancer sans cesse, confinait presque au surréalisme.

    "Pourquoi ça? demanda-t-elle à son tour."

    Monsieur Gérard fit un geste imprécis de la main.

    "Je ne sais pas. Il faut une raison pour se faire une amie? Et puis je te vois toujours toute seule."

    Julienne sourit, amusée.

    "Vous me voyez toute seule ici. Mais ne vous inquiétez pas pour moi. J'ai des amis, vous savez. Ils habitent plus près de la ville, c'est tout, dit-elle avec un geste de la tête en direction de la vallée. Et je ne vais pas les faire venir ici pendant que je travaille.

    _Héléna habite tout près, répliqua Monsieur Gérard, tenace. Et tu pourrais la faire venir ici si tu voulais, ça ne me dérange pas. Elle pourrait te filer un coup de main. Je peux lui donner un peu d'argent en échange, comme pour toi. Je vois bien que tu ne t'en sors pas toute seule avec la prairie.

    _Donc vous voulez l'embaucher aussi, c'est ça? Vous pouviez le dire directement, vous savez... Ça ne me dérange pas. Je lui demanderai la prochaine fois que je la croiserai. Mais je ne vous garantis pas qu'elle dira oui. Je l'imagine mal avec une fourche et des bottes.

    _Tu seras peut-être suprise.

    _Peut-être."

    Ça, c'était sa façon à elle de mettre fin à une conversation.

    Plus encore qu'aujourd'hui, la Julienne de dix-neuf ans détestait qu'on remette en question sa façon de voir les choses. Monsieur Gérard sembla le comprendre et cessa de parler de Héléna Nevin. Peut-être, d'ailleurs, s'était-il lui aussi lassé de cette conversation.

    Julienne le vit se gratter la tête sous sa casquette, puis le menton, qu'il avait hirsute, et enfouir la main dans la poche de son gilet trop long.

    "J'allais oublier, dit-il."

    Il farfouilla une seconde dans le gouffre distendu qu'était cette poche, remplie d'un bric-à-brac totalement inutile dont il ne se séparait jamais.

    "Tiens, fit-il en sortant sa trouvaille."

    Julienne prit le petit paquet qu'il lui tendait, un brin méfiante.

    "Qu'est-ce que c'est?"

    Plus qu'un paquet, c'était un amas de couches de papier journal, liées ensemble autour d'un objet qu'elle devinait dur, mais dont elle ne percevait pas la forme.

    Elle saisit un bout de la ficelle qui joignait tant bien que mal le tout et fit mine de tirer dessus, mais Monsieur Gérard l'arrêta brusquement en refermant sa main autour de la sienne.

    "Attends, fit-il. Ne l'ouvre pas maintenant. Chez toi, plutôt. Et après ça laisse-la dans ta chambre. Tu ferais peut-être bien de la cacher aussi. Ta mère pourrait ne pas être très contente que je t'aie donné ça."

    Julienne considéra une seconde l'amoncellement de papier jauni et la vieille ficelle usée.

    "D'accord, dit-elle finalement, en mettant le paquet dans l'une des poches de sa veste. Promis."

    Comme souvent, elle se fit la réflexion, en regardant la silhouette de son ami, robuste quoique un peu voûtée et malgré un boitillement léger, que jamais elle ne parviendrait à percer à jour ce mystère ambulant.

    "En quel honneur? demanda-t-elle."

    Il eut une moue incertaine, et se tourna vers elle.

    "Bon anniversaire..."

    Elle se mit à rire plus franchement.

    "C'était il y a trois mois, lui rappela-t-elle. Vous étiez invité. Et vous m'avez déjà offert quelque chose."

    Il eut un mouvement d'épaules brusque, un regard vers le ciel.

    "Moi et les dates, tu sais..."

    Il se tourna de nouveau vers elle, lui adressa un de ces sourires qu'elle aimait bien, qui faisait presque disparaître ses petits yeux plissés derrière ses pomettes.

    Elle lui rendit un rire et, souriant toujours, il se remit à fixer la petite maison de pierres.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Claire May
Posté le 02/03/2022
Re !
Alors j'ai mis du temps à entrer dans ce chapitre, parce que je me demandais, comme la narratrice (j'opte pour une narratrice) peut-il en savoir autant sur la mèche de cheveux sur les yeux et tous les détails qui relèvent du point de vue interne, alors que Julienne lui a raconté ce qu'elle a vécu? En racontant, elle a forcément omis des détails, ou alors le narrateur complète avec son imagination, mais dans ce cas, comment peut-on s'y fier ? Après je suis rentrée dedans et j'étais plus attentive à la conversation des personnages, mais au début, vraiment, j'arrivais pas à rester concentrée :D Après il faut voir comment ça évolue et ce qu'il y a derrière, mais pour moi, la posture d'historienne et le point de vue interne sur un autre personnage sont difficilement compatibles. Soit elle reste historienne, et le point de vue est externe, mais c'est dommage de perdre tout ce qui apparaît alors qui est de l'ordre des micro-mouvements de la pensée, des émotions et des sensations (et le texte serait à refaire et sans doute plus pauvre), soit il faut requestionner la posture d'historienne. Qu'en penses-tu ?
Deux toutes petites coquilles
- On ne se côtoit pas => côtoie
- ta mère pourrait ne pas être très contente que je t'ai donné ça=> t'aie
A très vite
maanu
Posté le 02/03/2022
Hello!
Merci pour ce retour ;)
C’est vrai que la question du point de vue narratif m’a pas mal embêtée ^^ L’idée c’est effectivement un.e historien.ne racontant une histoire s’étant déroulée dans le passé, à partir de témoignages, recherches bibliographiques, etc, mais en adoptant un ton pas trop académique (j’avais un peu peur d’ennuyer le lecteur et moi avec...), comme le narrateur le précise dans le prologue
Les petits gestes et petits détails sont donc effectivement des ajouts du narrateur, pour rendre le récit un peu plus vivant, mais je comprends tout à fait que ça puisse être déroutant, voire incohérent...
N’hésite pas à me le faire savoir si cette impression se confirme si tu lis la suite (aucune obligation bien sûr ;) ), et je verrai si je change la narration, ou si je renforce celle-ci d’une façon ou d’une autre
Merci pour le conseil en tout cas ! :)
C’est drôle que tu optes directement pour une femme, j’ai fait en sorte de ne pas genrer le narrateur pour laisser un peu de flou, et aussi, j’avoue, pour me laisser le choix d’exploiter ou non sa vraie identité (et si oui, de déterminer de quel personnage il pourrait s’agir). En tout cas je pensais que la plupart des gens pencheraient plutôt pour un homme ;)
Et merci pour les coquilles, je ne crois pas que j’aurais fini par les remarquer, celles-là ^^
Claire May
Posté le 02/03/2022
Alors c'est peut-être stéréotypé, ma remarque, (mais quand on ne sait pas on se raccroche aux stéréotypes), mais je me suis dit qu'il fallait une sacrée complicité avec Julienne pour arriver à ce point de précision dans le récit, donc je pensais à un couple d'amies plutôt qu'à une relation homme-femme. On verra pour la suite, après ce n'est qu'une question de réglages minimes à mon avis, qui peut se faire à la réécriture quand les choix sont plus nets. Ces hésitations font partie de l'aventure.
Vous lisez