Partie I - La rencontre de deux récits. Chapitre 1 - La reine maudite

Un long cortège noir s'avançait dans la grève argentée. Des chevaux richement parés marchaient à pas lents dans le sable lourd, et l'on n'entendait que le bruit de leurs sabots, de leurs harnachements, et des armes de leurs cavaliers qui claquaient régulièrement contre leurs flancs. De ces cavaliers, pas un seul ne parlait. Tous avaient la tête fièrement relevée des conquérants qui marchent sur un pays récemment gagné, et l'on eût difficilement deviné leur destination, dans un lieu aussi désolé, s'ils n'avaient porté le costume noir du deuil. Le personnage le plus éclatant marchait en tête ; sa posture était la plus digne, son costume le plus noble et sa figure la plus dédaigneuse de toutes : Énide, reine de Combels, entrait en vainqueure dans le duché de Sertelle, dont la duchesse Euthymée venait de mourir sans héritière directe.

C'était une macabre aubaine de plus pour la jeune souveraine ; sa récente accession au trône de Combels n'était que le résultat de tristes péripéties dont elle avait tiré profit sans remords. Elle s'était imposée au pouvoir après que son cousin Mérovée, roi avant elle, ait été rendu fou par la mort tragique de sa femme. Affaibli et inapte à gouverner, il avait été écarté sans montrer aucune résistance, tandis que celles et ceux qui avaient composé sa cour furent rapidement écartés au profit de courtisans soigneusement choisis par Énide pour la servir. Du gouvernement de Mérovée, il ne resta bientôt plus rien ; sa sénéchale s'exila à Meine, le royaume voisin, de même que la plupart de ses conseillers ; les autres, flairant la possibilité de se faire une place enviable, trahirent leur ancien maître pour se rallier à Énide. Après le règne médiocre de son cousin, un garçon malingre et neurasthénique dont les quelques années au trône avaient été dominées par de basses intrigues et sa passion sans borne pour une épouse qui ne l'aimait pas, Énide entendait asseoir à nouveau la puissance de sa dynastie. Il lui fallait étendre son royaume, rivaliser avec celui de Meine, et peut-être, enfin, le dominer ; pour cela, elle comptait sur la soumission totale des comtés et duchés dans le giron de Combels. Le duché de Sertelle serait le premier d'une longue liste. C'est avec cette idée en tête que la souveraine entrait dans la cité ducale.

Les hautes tours noires du temple de Sertelle se dessinaient dans la brume fine qui recouvrait ce paysage de falaises sombres. Le bâtiment avait des allures de grande cathédrale austère ; ses murs étaient flanqués d'arc-boutants ciselés comme de la dentelle, et des baies fines et élancées, aux vitraux entièrement blancs, rythmaient les parois de l'édifice. Les deux tours pointues, à la maçonnerie ajourée, s'élevaient de la façade percée d'une haute porte de bois sombre. Là se tenait une jeune femme, grande et maigre, le visage aussi blanc que ses cheveux étaient noirs, avec une robe droite qui descendait jusqu'à ses pieds. Elle ressemblait à une ombre immobile, dont les longs yeux noirs fixaient le cortège qui arrivait enfin au-devant de temple.

La sévérité du spectre toujours figé devant la porte contrastait avec le luxe des cavaliers. Énide portait un costume de brocart d'une finesse splendide ; son turban d'étoffe précieuse scintillait presque autant que l'épée dorée qu'elle avait au flanc ; mille petites pierres noires savamment cousues ornaient sa veste au col montant ; enfin, une gemme de belle taille brillamment sculptée pendait au milieu de son front, entre ses longs sourcils sombres et arqués. Énide descendit de cheval et tendit sa main gantée à la femme en noir, qui avançait vers elle d'une démarche calme et rigide. La reine lança d'une voix perçante :

- Dame, je ne m'attendais pas à ce que vous soyez la première à me faire l'honneur d'un baise-main. Vous ne me semblez pas être Théroigne de l'Halta, que j'ai rencontrée quelques fois à Combels.

- Sa majesté a raison, répondit calmement la femme qui avait froidement embrassé la main d'Énide. Je suis sa fille. Je me nomme Saule de l'Halta.

- Vous êtes donc la nièce de feu la duchesse ?

- Oui, majesté.

Le frère de la duchesse avait péri il y a plusieurs années déjà. Il avait laissée veuve Théroigne de l'Halta, chevaleresse parmi les plus estimées de la famille ducale. Saule ne pouvait directement prétendre au trône bien qu'elle fût la plus proche parente d'Euthymée, car le pouvoir se transmettait par la mère, selon la coutume de Sertelle. Il eut été possible d'invoquer l'absence d'héritière pour justifier d'une succession au profit de Saule, mais Énide espérait s'engouffrer dans la brèche avant que n'apparaisse une quelconque opposition. Elle considérait Saule avec surprise ; elle n'avait que quelques maigres souvenirs de cette fille qu'elle avait aperçue une seule fois à Combels, et découvrir une femme adulte, potentiellement apte à s'opposer à ses velléités de pouvoir, l'embarrassait. Elle garda cependant toute sa contenance, et aucune trace de son trouble ne parut sur sa mine hautaine. Elle prit de nouveau la parole, tandis que Saule la menait vers le temple :

- Sait-on enfin ce qui a causé la mort d'Euthymée ?

- Non, majesté. Elle a dépéri rapidement et ses médecins n'ont rien pu expliquer. Je l'ai vue moi-même s'affaiblir. Ce fut un mal fulgurant et incompréhensible pour une femme en bonne santé comme l'était la duchesse, et nos sujets sont très touchés par sa mort.

- Certes. Et votre mère ? N'est-elle pas présente ?

- Elle est souffrante. Elle a préféré se retirer seule pour faire son deuil.

 

Les deux femmes, suivies du cortège, entraient désormais dans le temple. De très nombreux cierges, situés en tous points de l'édifice, animaient ses pierres nues de reflets dorés. Saule n'avait pas trompé Énide sur l'affection portée à Euthymée par son peuple ; une foule compacte occupait jusqu'au moindre recoin du temple. On voyait là des bourgeois et des paysans qui avaient tous le même visage grave et la tête découverte. Chacun regardait l'autel, tout au bout de la nef ; là reposait le corps d'Euthymée, les mains croisées sur le ventre, son sceptre posé sur le torse. Son visage gardait encore les traces de ses derniers jours de souffrance. Énide s'agenouilla devant la morte, avant d'aller prendre place sur un banc tout proche, laissé vacant pour les invités de haut rang.

L'oraison funèbre fut prononcée par Saule, grave et majestueuse. On voyait quelques personnes essuyer sans honte des larmes à l'évocation de leur duchesse, dont la mort si brutale n'avait laissé à personne le temps de comprendre sa disparition. Quand l'oraison fut finie, un silence total régna dans l'édifice. L'assemblée commençait à se ranimer lentement, sans mot dire ; puis soudain, une voix forte, violente, déchira le silence :

- Sois maudite, Énide !

Les cœurs battaient à tout rompre ; le cri s'était répercuté contre chaque mur et chaque pilier ; tout le monde cherchait du regard, mi-ahuri mi-terrifié, qui en était l'auteur. La voix reprit, plus rageusement encore :

- Sois maudite, Énide !

La reine tremblait d'effroi.

- Qui es-tu ? Montre-toi si tu oses me maudire !

- Lève la tête ! lui répondit la voix sans faiblir.

Alors, tous les yeux écarquillés se tournèrent vers un seul point : dans le triforium du chœur, devant le vitrail que transperçait la lumière blafarde de l'hiver, une silhouette drapée de noir était postée. Elle pointait la reine du doigt, et hurla de nouveau de sa voix profonde :

- Sois maudite, Énide, pour avoir tué Euthymée ! Son sang est sur tes mains, et tu mourras du même mal dont tu l'as fait périr !

La foule était secouée d'un même tremblement face à ce spectre qui accusait la reine sans défaillir. Énide parvint à articuler :

- Montre-toi ! Montre-toi !

- Tu mourras, Énide, dans trois mois, et tu ne régneras jamais sur Sertelle !

Énide sentait son corps s'agiter de frissons et la chaleur enserrer sa tête. Elle ordonna, avant que sa voix ne se rompît tout à fait :

- Attrapez ce traître ! Attrapez ce traître !

Mais avant qu'elle n'ait achevé sa phrase et que ses chevaliers n'aient eu le temps de faire un geste, on vit la silhouette noire s'élancer le long de l'édifice ; chacun la suivait du regard, le souffle coupé, jusqu'à la voir disparaître lorsqu'elle arriva à l'une des tours. Des gens effrayées se pressaient vers la sortie, que des gardes d'Énide maintenaient close.

Des chevaliers s'étaient élancés à sa poursuite. On attendit de longues minutes, dans un tumulte nerveux ; les langues s'étaient déliées, et tout le monde parlait plus fort que son voisin pour exprimer sa peur et sa stupéfaction. Énide, tétanisée, scrutait la tour où s'était engouffré le fantôme ; Saule gardait le silence, les yeux baissés. Quand les chevaliers réapparurent, ils étaient seuls. Le spectre s'était bel et bien volatilisé. Ils n'avaient pu le trouver nulle part, ni dans les tours, ni dans les combles.

 

La reine chancela, porta sa main à son front brûlant, et s'évanouit.

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Laukiri
Posté le 15/07/2022
Coucou ! :D
J'aime beaucoup ce premier chapitre ! Il est intriguant sans nous en dire trop (et nous noyer des les informations) ! Ton style d'écriture et fluide et agréable à suivre (il y a pourtant beaucoup d'adverbes en -ment, mais étrangement, ça ne m'a pas trop dérangée :p) !
Les personnages féminins sont mis au premier plan, ça fait plaisir et ça me donne hâte de découvrir la suite !
J'ai été étonnée par l'évanouissement d'Énide, qui fait un peu "précieux" et contraste avec ses dialogues assez secs, mais si c'est comme ça que tu veux la caractériser, c'est top :D !
Théa Chevêche
Posté le 19/07/2022
Merci beaucoup pour ce gentil commentaire, ça me fait très plaisir. J'espère que la suite te plaira.
Je trouve que "précieux" est un adjectif qui correspond assez bien à Énide effectivement. Elle se contrôle mal et elle est facilement submergée malgré l'allure qu'elle veut se donner.
Marlee2212
Posté le 25/06/2022
Hey :)
Le nom de ton récit m'a intriguée, je me suis donc lancée dans cette lecture et je dois avouer que je ne suis pas déçue ! L'univers semble intéressant, tu as une belle plume, et on est tout de suite plongés dans l'action ( ce que j'adore)
Juste une petite remarque :
"Énide (...) avant que sa voix ne se rompît tout à fait :"
Pour le coup, je crois qu'il faut plutôt mettre tu subjonctif :
"avant que sa voix ne se rompt tout à fait".
Sinon, très bon chapitre :)
Théa Chevêche
Posté le 27/06/2022
Merci beaucoup pour ce retour. J'avais peur que mes descriptions soient trop longues et ralentissent un peu l'entrée dans l'action, je suis rassurée que ça ne soit pas le cas.

J'ai un doute aussi pour le temps à utiliser... j'ai supposé que ça devrait être du subjonctif imparfait, donc "rompît", mais ça sonne peut-être étrangement.
C. Kean
Posté le 25/06/2022
Je sors de ma léthargie sur plume d'Argent avec ton texte qui m'a tout de suite intriguée puis happée.

J'ai adoré. Les noms, leur pouvoir d'évocation, l'atmosphère, la précision subtile et précieuse du décor, les postures de ces femmes et ce qui se dessine des destins politiques et des jeux de pouvoir.

Je te laisse simplement quelques remarques que j'ai amassées au cours de ma lecture, elles te seront peut-être utiles :

« il avait été écarté sans montrer aucune résistance, tandis que celles et ceux qui avaient composé sa cour furent rapidement écartés »

« des comtés et duchés dans le giron de Combels. Le duché de Sertelle serait le premier d'une longue liste. » Peut-être pour éviter la répétition : Sertelle serait le premier d'une longue liste.

« Quand l'oraison fut finie, » : fut achevée ? Pour éviter le « ff-ff »

« Elle pointait la reine du doigt, et hurla de nouveau » : virgule avant le « et » non nécessaire, elle nuit à la dynamique de cet instant plein de regards.

Attention de façon générale au virgule avant les "et" (pas toujours correctes ou nécessaires) et aux répétitions (tour, noir...) Tu peux sans souci trouver des équivalents parfois plus précis pour fluidifier ton phrasé et élargir l'ampleur de ton texte.

A bientôt
Théa Chevêche
Posté le 27/06/2022
Contente de voir que mon texte t'a fait sortir de ta léthargie. Ton commentaire me fait très plaisir, je l'épingle dans un coin de ma tête (aïe).

Merci pour tes remarques. Je n'avais pas pensé aux virgules avant "et", mais c'est vrai que j'en mets peut-être un peu beaucoup. Pour la répétition de "noir", quelqu'un m'a déjà fait cette remarque... je me suis donc concocté une liste d'autres termes à utiliser, je suis en train de relire tout ce que j'ai écrit pour varier un peu.
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