Partie I. Chapitre 8 - Il faudrait pourtant qu'une fée existât

Tout en haut du village, un peu à l’écart des dernières maisons, on avait construit il y a longtemps déjà un autel à Nebelfee ; c’était une petite construction de pierre, qui ressemblait de loin à puits. En s’approchant, on voyait apparaître, dissimulé par les premiers sapins qui annonçaient l’entrée dans la forêt, le dôme doré élevé au-dessus du « puits » ; lequel était en vérité une simple surface plane sur laquelle les habitants déposaient des offrandes. Au centre trônait une statuette de Nebelfee telle que se l’imaginaient les humains, suivant ce besoin irrésistible de donner une forme visible à ce qui ne peut que demeurer mystérieux. C’était une simple statue de bois, hiératique, représentant une femme aux bras ouverts dont la chevelure stylisée lui descendait jusqu’aux pieds. On avait enroulé autour d’elle des colliers de toutes sortes ; les autres offrandes se composaient le plus souvent d’un peu de nourriture.

Une jeune fille gravissait à pas lents la forte pente qui menait jusqu’à l’autel ; elle portait avec précaution une cruche de lait, serrée contre sa poitrine, et un petit sac de tissu d’où s’exhalait une odeur de biscuit. C’était Thomine. Ses grands yeux bruns et tristes faisaient comme deux pierres précieuses incrustées dans son visage blanc et froid comme de l’albâtre ; quelques boucles rousses tombaient sur son front haut, s’échappant de l’écharpe épaisse qui enveloppait sa tête.

Aller jusqu’à l’autel de Nebelfee pour y déposer ses offrandes était l’une de ses rares sorties, si ce n’est la seule ; on regardait avec une bienveillance un peu condescendante ces pèlerinages, d’ordinaire réservés aux enfants ou aux bigots lors des grandes occasions. Thomine y allait donc toujours en solitaire et avait noué une relation particulière à la fée, qu’elle n’avait jamais vue. Elle l’avait beaucoup implorée ; elle avait parlé à la statue muette de l’autel comme à une confidente ; elle lui avait tout formulé de sa pensée et de ses rêves ; elle l’avait tant espérée que, fermant les yeux, il lui avait parfois semblé qu’un voile la frôlait, ou qu’une voix qui se confondait avec le bruissement de la forêt lui murmurait quelques paroles. Mais Nebelfee elle-même ne lui était jamais apparue. Thomine eût pourtant aimé que cet esprit qu’elle savait bon existât et l’extirpât de la douloureuse torpeur où s’engourdissait tout son être, pour jouir enfin de la vie qui lui avait été donnée. Cependant l’espoir de voir un jour son hypothétique sauveuse s’était amenuisé à mesure que grandissait Thomine.

Mais alors que les paroles de la Vénérable Dhuoda avait plongé tout le village dans un effroi silencieux, une lueur d’espoir avait jailli dans les pensées de Thomine ; car la nourriture qu’elle déposait à l’autel, depuis quelques jours, disparaissait sans qu’elle ne pût voir aucune trace de passage. Il arrivait parfois, bien sûr, que des animaux trouvassent l’offrande à leur goût, mais Thomine retrouvait alors la cruche de lait renversée si malproprement qu’elle reconnaissait aisément les responsables. Or depuis quelques jours, le lait était bu mais la cruche était soigneusement remise en place, de même que le tissu qui enveloppait les biscuits.

Thomine n’avait parlé à personne de ces changements. Elle avait pensé qu’il s’agît d’Aimery, mais elle le savait trop respectueux de la fée pour oser se servir dans les offrandes qui lui étaient destinées. Il n’y avait personne au village susceptible de s’aventurer jusqu’à l’autel pour un peu de lait et des biscuits. Pour Thomine, le mystère restait entier, et il ne lui était pas interdit de penser que, peut-être, Nebelfee lui laissât là un signe de sa présence. La jeune fille remplaçait la cruche vide et déposait des biscuits frais ; et, au fond d’elle, elle sentait s’animer, presque imperceptiblement, une lueur d’espoir.

Un bruit sourd et inconnu venu du village la tira de ses pensées.

Thomine arriva en hâte sur la place du village, où les habitants s’étaient amassés autour d’un groupe de cavaliers comme ils n’en avaient jamais vus ; leurs costumes brillaient de perles et leurs chevaux étaient parés des harnachements les plus somptueux qu’on puisse rêver. Thomine ne put détacher les yeux d’une femme, montée sur un haut cheval noir ; elle avait les épaules larges comme celles d’un homme et portait sur son torse des médailles dorées dont la signification échappaient à la jeune fille ; son regard se posa enfin sur son visage cuivré, où se dessinait une expression qui se voulait altière, mais ne semblait que basse et méprisante. Cette femme au sourire acéré était Ambreuil ; et le bruit inconnu entendu par Thomine, le son d’une trompe annonçant l’arrivée de la garde royale.

Énide avait donné l'ordre de fouiller les monastères à la recherche de Théroigne depuis plusieurs jours déjà ; or tous les monastères avaient été fouillés et nulle part on n’avait trouvé trace de la fugitive. Cela avait enflammé la colère de la reine, dont l’état physique, par ailleurs, se détériorait à une vitesse inquiétante ; le mal qui l'assaillait était de plus en plus étonnant et inexplicable, et son départ de Sertelle était imminent. Au contraire d'Énide, qui se ménageait pour tenter de contenir ses frissons intempestifs et ses quintes de toux, Ambreuil resplendissait. Sa nouvelle fonction de première officière du royaume, chargée de faire exécuter les ordres et surtout d’imposer la présence royale dans le duché, la comblait d'orgueil et d'ambition ; elle se voyait déjà duchesse et peut-être même reine.

Elle prit la parole d’une voix forte qui résonna dans tout le village :

- Moi, Ambreuil Héry, officière royale et représentante de la reine Énide, je vous apporte les ordres décrétés par votre souveraine.

Tout en parlant, elle tira de sa veste un parchemin qu’elle déroula et lut, avec cette même voix qui captait l’attention de tous les villageois :

- Est recherchée et condamnée pour manquements aux honneurs dus à sa reine, rétention d’informations ayant rapport avec la sécurité de la reine et dissimulation volontaire, la chevaleresse Théroigne de l’Halta.

Une même expression de stupeur traversa l’assemblée ; Théroigne était connue et estimée, même dans les villages les plus isolés des montagnes. Une telle condamnation à son égard était choquante et incompréhensible. Satisfaite de l’effet produit, Ambreuil continua :

- Est promise à quiconque capturera la fugitive, la somme de cent écus.

Et elle leva bien haut, à bout de bras, une escarcelle lourde d’or ; les villageois fixèrent des yeux écarquillés sur la précieuse pochette, dont le fermoir damasquiné étincelait de toute la lumière qui parvenait à traverser le brouillard. On entendit quelques murmures dans l’assemblée. Ambreuil regardait avec suffisance ce troupeau massé devant sa personne et qu’elle parvenait à captiver par la simple promesse d’un sachet de pièces. Cent écus lui semblait bien peu ; ça ne valait pas le prix des éperons orfévrés qui brillaient à ses bottes. Elle remit l’escarcelle à sa ceinture, toute proche du pommeau doré et éclatant de son épée.

- La reine est généreuse avec ses loyaux sujets, ajouta-t-elle. Ces cent écus dorment bien au chaud pour vous ; vous savez comment les obtenir.

Ambreuil fit faire demi-tour à son cheval et, suivie des quelques gardes qui l’accompagnaient, quitta le village au trot.

Après quelques minutes à avancer, lentement et avec précaution, sur l’étroit chemin qui les avait menés au village, Ambreuil s’exclama à ses compères :

- Vous avez vu leurs têtes, à ceux-là ? Y en a pas un qui bougeait. On aurait dit des morts.

À peine eut-elle terminé sa phrase qu’elle s’agrippa brutalement à l’encolure de son cheval et laissa échapper un juron ; un caillou avait roulé sous le sabot de sa monture, qui manqua de tomber dans le gouffre que surplombait le chemin.

- Bons dieux, quelle idée d’aller vivre dans des endroits pareils. Tu m’étonnes qu’ils tombent comme des mouches, dans cette brume.

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Maé
Posté le 20/07/2022
Bonjour !

Comme prévu je continue ! Une fois à jour je m'attarderai sur les premiers chapitres.

Celui-ci est important car on voit se rejoindre les deux intrigues, avec un personnage de la cour qui arrive dans le monde du "peuple" si je puis le dire ainsi. J'ai trouvé ce chapitre bien équilibré entre la narration et les dialogues mais surtout dans le rythme du développement. La partie concentrée autour de Thomine qui ralentit grâce à ses descriptions et l'apparition d'Ambreuil, élément d'accélération. En termes de construction donc j'ai trouvé ça vraiment pas mal ! Selon moi c'est, sur ce plan, ton chapitre le plus réussi.

J'ai trouvé la description de la statue très agréable à lire. On se la figure vraiment bien. Je l'ai trouvée plus dynamique que certaines fois où, sans s'ennuyer, on sent que l'action tarde à venir. En revanche je pense que certaines phrases gagneraient à être raccourcies ou divisées en deux pour nous donner un peu plus de souffle quand on lit et rendre l'ensemble plus fluide.

Sinon j'aime beaucoup comment tu rends les doutes et les interrogations de Thomine. Elle a l'air un peu insouciante face à ces offrandes qui disparaissent, elle ne s'en inquiète pas, s'en réjouit même. Dans son attitude on perçoit tout ce qu'elle met comme espoir dans cette créature et ça contraste avec l'autre pan de son attitude plus sombre, celle de la vie "réelle", du quotidien. J'ai trouvé ça vraiment bien fait la confrontation d'un plan pratique et d'un plan plus spirituel (ce n'est pas le bon terme mais il ne me vient pas 😅)

Quant au mépris d'Ambreuil pour ceux qu'elle rencontre j'ai une toute petite pointe de regret qui tient plus du goût personnel qu'autre chose, à prendre ou à laisser donc ! J'aurais préféré que ce mépris nous soit montré de manière plus subtile, comme tu le fais très bien dans la partie au discours direct ou quand tu évoques les 100 écus et la différence entre ce qu'ils représentent pour elle et pour les villageois. Disons que cette partie là " regard se posa enfin sur son visage cuivré, où se dessinait une expression qui se voulait altière, mais ne semblait que basse et méprisante" gagnerait à ne pas être aussi directe. Mais bien sûr ce n'est que mon avis, libre à toi de le prendre en compte ou non !

Quelques petites choses que j'ai notées à la lecture :

"Au centre trônait une statuette de Nebelfee tel que se l’imaginaient les humains, suivant ce besoin irrésistible de donner une forme visible à ce qui ne peut que demeurer mystérieux." => En lisant ce passage une question m'est venue, j'ai assumé jusque là que Nebelfee était une créature féminine mais l'accord de "tel" me fait douter. J'ai peut être juste attribué un genre par défaut ou bien j'ai mal perçu le chapitre précédent ? 🤔

"Cette femme au sourire acéré était Ambreuil ; et le bruit inconnu entendu par Thomine, le son d’une trompe annonçant l’arrivée de la garde royale." => Je n'ai pas trouvé la formule "était Ambreuil" très heureuse, c'est assez lourd et ça nous coupe dans la lecture. Peut être quelque chose comme "elle répondait du nom d'Ambreuil" ou "elle se présenta comme Ambreuil (...)" si elle a un titre ça pourrait nous le rappeler au passage pour mieux fixer les personnages.

"Cela avait enflammé la colère de la reine, dont l’était physique, par ailleurs, se détériorait à une vitesse inquiétante ; elle était prise d’un mal inexplicable, et son départ de Sertelle était imminent." => Petite faute de frappe sur "état"

"Après quelques minutes à avancer, lentement et avec précaution, sur l’étroit chemin qui les avait mené au village, Ambreuil s’exclama à ses compères" => "menés" je crois ^^

À bientôt !
Théa Chevêche
Posté le 21/07/2022
Merci à nouveau pour tes commentaires.

Je suis soulagée que mes descriptions ne semblent pas trop lourdes ou trop détaillées.

Pour Nebelfee c'est effectivement "telle", c'est bien une créature féminine ! J'avais corrigé toutes les fautes que tu as remarquées sur mon brouillon papier, et puis j'ai oublié de les corriger sur mon PC... oups.
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