Partie I. Chapitre 7 - L'inquiétude d'une petite âme

La maison de Landrada ne comportait qu’une petite pièce éclairée seulement d’une lucarne aménagée dans la toiture, que soutenait une poutre dressée au centre de la pièce. Quelques cendres rougeoyaient encore dans la cheminée creusée à même la terre battue du sol ; il y avait pour tous meubles une table, deux tabourets, un petit coffre et un matelas de grosse toile que transperçaient quelques brins de paille. Dans cet intérieur miséreux, la vieille femme avait eu le soin de suspendre, à la chaume apparente du toit, de très nombreux bouquets séchés qui parfumaient tout l’espace d’une douce odeur de prairie.

Le petit garçon s’assit à genoux sur un tabouret et cacha ses mains dans ses manches jointes, de sorte que tout son corps disparut sous sa grosse chemise. Il s’installait ainsi chaque fois qu’il venait chez Landrada, et demeurait immobile tout le temps qu’il y restait, tandis que la femme s’affairait. Toute occupée à allumer un feu, elle entama la conversation :

- Qu’est-ce que tu viens me poser comme question, petiot ?

- Pourquoi Soleil ne viendra plus ?

- Ça, c’est Dhuoda qui le dit.

- Ce n’est pas vrai ?

- Je ne sais pas, petiot. Si c’est vrai, c’est à elle qu’il faut demander pourquoi.

- Dhuoda a dit Soleil maudit. Pourquoi ? Qui a maudit ?

Les fagots commençaient de crépiter dans la cheminée ; Landrada se releva et ne répondit que par un haussement d’épaules. L’enfant regarda sa vieille amie ; sa tolérance envers lui lui était chère, et elle était pour lui la voix de la sagesse, sans toutefois qu’il comprît bien toute l’étendue de ses pensées qu’il imaginait très vastes ; en vérité, il se trompait parfois. Dans le cas présent, les pensées de Landrada étaient très simples : elle ne croyait pas un mot de ce que racontait Dhuoda.

Landrada posa une petite marmite dans la cheminée et, assise désormais sur le deuxième tabouret, face à son petit camarade, elle commença de couper des pommes de terre, et reprit :

- Ça t’inquiète, que le Soleil ne revienne plus ?

- Oui. Je l’aime. Il est chaleur et lumière. Forêt, animaux, mes amis, tous vont mourir si Soleil s’en va.

Il baissa la tête.

- Et aussi, Thomine mon amie. Que va-t-elle faire sans Soleil ?

Landrada regardait le garçon du coin de l’œil ; elle vit le voile sombre passer dans ses yeux quand il prononça le nom de son amie. C’était une jeune fille d’une quinzaine d’années, dont les parents tenaient l’unique troquet du village, où tout se racontait et tout se savait. Son père, qui passait pour admirable et intègre, était surtout aussi borné qu’influent, respectueux des traditions autant que de sa réputation. Il montrait peu de sensibilité pour Thomine qui en débordait et ne semblait vivre que parce qu’elle pleurait ; le reste du temps, elle restait immobile, des heures durant, les yeux perdus dans les lointains sommets où elle aurait aimé disparaître. Elle était une des rares personnes au village à n’être pas repoussées par Landrada, que l’on aimait à moquer par imitation servile plus que par réelle conviction, et elle lui avait quelquefois rendu visite ; de là était née son amitié avec le petit sôtré. Attristée part son sort, elle avait voulu le choyer comme un petit frère. À chacune de ses visites chez la vieille femme, elle apportait des friandises, et fut la seule personne au monde à donner un véritable nom à l’enfant sauvage : elle l’appela Aimery, lui expliquant qu’elle l’avait lu dans un roman de chevalerie ; c’était un nom qui lui semblait à la fois noble et doux.

Aimery fut un rayon de lumière dans sa vie, comme elle fut pour lui l’image fugace de ce que pouvait être un amour innocent et protecteur. Mais le village blâma bientôt Thomine de ses amitiés hors-normes, et toute la probité de ses augustes parents s’en trouvait remise en cause. On décida simplement de lui interdire d’aller voir « la vieille Landrada et son diablotin », et Thomine replongea dans les ténèbres de sa tristesse. Aimery en était resté durablement affligé ; pas un jour ne passait sans qu’il ne pensât à son amie. La perspective que le Soleil, la seule chaleur qu’il lui restât, disparaisse, révoltait son esprit d’enfant.

Mais, comme les esprits révoltés ont parfois de grandes idées, Aimery en avait eu une ; et il était venu chez Landrada pour la lui présenter. Il releva la tête et regarda la vieille femme.

- Je ne veux pas Thomine triste, et je sais quoi faire. J’ai réfléchi. Je vais attraper Nebelfee.

Landrada releva brusquement la tête et le dévisagea.

- Nebelfee !

- Oui. Tu as dit Soleil est maudit. Et Nebelfee est une fée forte qui peut donner tout.

- Et donc ? répondit Landrada en souriant. Tu vas lui demander de faire revenir le Soleil ?

- Non. Nebelfee forte, mais Soleil encore plus fort. Je vais demander or et faire offrande dans le temple.

- Quel temple, petiot ?

Il mima la forme d’une grande maison.

- Temple de Sertelle. Grand temple pour Soleil.

- Le temple de Sertelle ! Aller jusque là-bas avec tes petits pieds !

- Oui, répondit Aimery imperturbable.

Landrada le regardait avec une intense curiosité. La légende de Nebelfee était une de ces vieilles histoires qu’on racontait lors des veillées, et qui s’était peu à peu transformée, atteignant un statut intermédiaire entre la fable et la croyance véritable ; si bien que des petits autels dédiés à Nebelfee avaient fleuri un peu partout dans les villages de la montagne. C’était une histoire assez banale : quiconque parvenait à attraper Nebelfee, un genre de fée ou bien de fantôme qui errait dans la Brume, pouvait lui demander n’importe quoi ; si elle considérait celui ou celle qui l’avait attrapée assez honnête, elle répondait favorablement à sa quête ; sinon, elle l’emportait pour l’éternité dans les profondeurs du brouillard.

Landrada ne faisait pas partie des gens qui croient à ce genre de légendes, et elle n’était pas bien sûre que Nebelfee existât vraiment. Mais l’audace et la sincérité la touchait ; et encourager la vigueur lui semblait plus juste que de briser les rêves par un excès de scepticisme. Aimery lui demanda, avec une soudaine pointe d’incertitude :

- Tu crois que j’ai bonne idée ?

Elle observa quelques instants ses grands yeux bleus et profonds, à l’expression insondable ; et elle se sentit émue par cet être et la confiance qu’il lui accordait. Elle tenait entre ses mains le courage fragile de ce petit homme, et savait que ses espoirs, sinon ses actions, dépendraient de sa réponse. Avec un grand sourire qui découvrit toutes ses dents, Landrada répondit :

- Oui. Une excellente idée.

Aimery lui répondit du même sourire.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Maé
Posté le 16/07/2022
Hello !

J’avais repéré ton histoire avant que tu passes chez moi mais je n’avais pas encore eu le temps de la lire donc me voici : ) Je commence ici mais promis j’ai lu tous les chapitres précédents d’une traite. Je les commenterai chacun un peu plus tard, histoire de les avoir bien en tête à ce moment-là.

J’aime beaucoup ton titre ! Je trouve qu’il fait vraiment classe. Enfin je sais pas trop comment définir ça, distingué mais pesant en même temps, bref je trouve qu’il correspond bien à l’ambiance des premiers chapitres en tous cas.

Avant de parler ce chapitre plus particulièrement, j’ai noté la grande variété des personnages. Je n’ai pas compté mais en six chapitres on en a rencontré du monde ! Je ne suis pas tellement gênée par ça (ce serait hypocrite de ma part puisque chez moi en trois chapitres on en a vu passer des personnages) par contre j’ai eu un peu de mal à saisir l’ordre d’importance de chacun. Qu’il y ait beaucoup de personnages c’est une chose, mais en six chapitres je n’ai pas tout retenu et je ne saurai dire quels sont les personnages importants. Je suis un peu perdue (c’est peut-être seulement moi d’ailleurs) car je ne parviens pas à saisir le fil des personnages majeurs que je dois mémoriser pour parvenir à suivre l’histoire. J’y reviendrai sûrement en faisant des commentaires chapitre par chapitre mais voilà ce qui m’a le plus gênée après avoir lu six chapitres.

Dans ce chapitre comme le précédent, j’aime beaucoup le personnage de Landrada. Elle ne cache rien de ce qu’elle pense, elle est très franche, presque brusque face à la prêtresse et à la foule mais d’une infinie tendresse envers ce jeune garçon. Je trouve que tu as su lui donner pas mal de profondeur en très peu de temps, c’est vraiment agréable. Et ce garçon est plein de mystères. Il a l’air très soucieux de ceux qui l’entourent et de ceux qu’il aime, prêt à tout pour que le Soleil ne soit pas maudit.

C’est un chapitre que j’ai trouvé très mignon, la relation entre les deux personnages est bien mise en évidence. On comprend que l’un et l’autre sont attachés à cette petite bulle qu’ils ont construite. Mais j’imagine que la quête dans laquelle se lance Aimery va bousculer un peu la suite des évènements. La légende du Nebelfee est très intéressante par ailleurs. Déjà parce qu’elle nous donne une idée des croyances et légendes de cet univers mais en plus, tu nous sers sur un plateau ce qu’il devrait se passer si Aimery se lance à sa recherche pour l’offrir en sacrifice. C’est un pari narratif très audacieux je trouve, j’ai hâte de voir comment tout ça va se passer, si Aimery réussira ce qu’il compte entreprendre ou s’il sera emporté dans « les profondeurs du brouillard » !

Je vais bien entendu poursuivre la lecture pour en savoir plus : )
Théa Chevêche
Posté le 19/07/2022
Ça me fait très plaisir que tu aies lu les chapitres d'une traite, ça prouve que ça t'a plu !

Cette première partie est assez touffue pour ce qui est des personnages et des scènes, effectivement. J'ai dû exposer deux intrigues différentes (la succession à Sertelle et la prophétie au village), c'est peut-être ça qui rend difficile la hiérarchisation, et j'ai eu un peu peur que ça soit difficile à suivre. J'espère que dans les deux parties suivantes (je commence à publier la deuxième aujourd'hui) il y aura moins cet effet "trop plein" de personnages.

J'aurais du mal à dire quels sont les personnages les plus importants. Certains le seront moins que d'autres par la suite, mais dans l'ensemble ils joueront tous un rôle important. Ce qui complique les choses aussi, c'est que j'ai beaucoup d'autres histoires en tête qui se passeront dans le même univers, avec les mêmes personnages, qui y auront des rôles plus ou moins importants aussi... bref ! Ça fait un univers assez complexe dont je raconte des petits bouts au fur et à mesure, tout en faisant attention à ce que les différentes histoires soient cohérentes entre elles.

Au moins, je suis contente que malgré le grand nombre de personnages j'arrive à les caractériser pour les rendre attachants. Tu as bien cerné ce que je voulais montrer de Landrada, qui semble brutale au premier abord mais est très douce dans le fond. En plus d'avoir plein de personnages j'aime bien les rendre complexes. Et aussi faire imaginer plein d'hypothèses au lecteur, l'emmener sur des fausses pistes... (j'ai lu plus de polars que de romans fantasy). J'espère que ça fonctionnera bien pour la suite.
Maé
Posté le 21/07/2022
Je te réponds à propos de la multitude des personnages et de l'entremêlement des intrigues parce que je trouve ça important mais surtout très intéressant d'en discuter.

Pour moi le fait d'avoir deux intrigues différentes et de hiérarchiser les personnages sont deux choses différentes. Sur la première je n'ai pas grand chose à dire car je trouve que le chapitre suivant fonctionne bien pour relier les deux, ou, en tous cas, nous donner l'information que nous sommes bien dans le même monde, que les temps sont les mêmes etc. Sur ça c'est ok. Il y a peut-être un peu à retravailler l'entrée au village pour le lecteur qui se fait de manière un peu abrupte par rapport aux chapitres précédents où on sent l'intrigue se mettre en place avec la menace sur la reine. A la première lecture je n'avais pas tout à fait saisi pourquoi on changeait soudain du tout au tout mais encore une fois ce n'est pas ce qui m'a le plus gênée.

Par contre pour les personnages je comprends que tous soient importants, cela dit, tous ne le sont probablement pas au même moment et c'est là que je veux en venir. Ton univers est riche et complexe, avec des lignes de récits qui peuvent être diverses et sinueuses, sans pour autant que l'on s'y perde. Je ne sais pas trop si je suis claire (il est tard, pardonne moi ^^) mais il me semble qu'il faut se laisser du temps. Du temps pour que le lecteur s'installe, prenne ses marques (car la fantasy est un genre où mine de rien on a beaucoup beaucoup d'informations à intégrer) et du temps pour qu'on s'habitue aux personnages. Il me semble que si on veut présenter beaucoup de personnages en même temps car de fait ils sont là, comme dans ton premier chapitre par exemple, il est essentiel de se demander de qui a-t-on besoin pour le(s) chapitre(s) qui sui(ven)t immédiatement après. Si on a besoin de se souvenir d'Ambreuil parce qu'on la retrouve très vite il faut majoritairement insister sur elle et caractériser sa relation avec la Reine parce que sinon on arrive au chapitre 7 et on a oublié ce qui rend la lecture plus difficile même si tu nous rappelles qui elle est. Il n'est pas tellement question de la valeur et du rôle des personnages mais plutôt de comment guider le lecteur à travers eux. J'insiste car après la lecture du chapitre suivant je me rends compte qu'on change également beaucoup de points de vue. Tu n'as pas fait le choix d'un personnage qui porte une intrigue et qu'on retrouverait à chaque fois que l'on passe de l'une à l'autre, ce qui me fait penser que cette "hiérarchisation" est essentielle. Enfin bref, ce que je voulais dire c'était qu'un livre de fantasy c'est long et ça s'étale dans le temps ce qui est à double tranchants : ça permet de développer des univers/intrigues très riches et complexes mais ça accentue aussi les oublis quand les indications ne sont pas en rouge écarlate.

Au plaisir !
Théa Chevêche
Posté le 21/07/2022
Je prends note de tout ça. Je trouvais déjà que la transition entre les chapitres sur la reine et celui sur le village était un peu trop abrupte, et tes remarques me font cogiter. Je suis en train de réfléchir à un chapitre de transition qui devrait (j'espère) résoudre un peu les points que tu soulèves, autant pour cette transition que pour mettre plus en avant Ambreuil qui aura un rôle très important par la suite.
Vous lisez