Partie I. Chapitre 6 - Où Landrada n'est pas si mauvaise qu'elle en a l'air

La nuit était passée sur le village ; mais le matin n’amena pas le Soleil avec lui. Les habitants, meurtris par cette entrée dans leur dernier hiver, s’étaient calfeutrés chez eux. Au sommet du village, la Vénérable Dhuoda veillait comme un gardien de phare sur la mer endormie. Ses paroles avaient fait l’effet d’une tempête ; le silence douloureux des villageois était le calme qui la suivait, lorsqu’on se rend compte soudain que la pluie et les grondements du ciel se sont arrêtés mais que la nature reste tout entière stoppée, encore aux aguets. Or il y a parfois, dans le calme qui suit les tempêtes, un être qui semble n’avoir rien remarqué du tumulte ; une mouette solitaire qui se laisse tranquillement porter par les flots évanouis, jetant des regards nonchalants autour d’elle, tout-à-fait indifférente à l’angoisse qui étreint encore ses congénères réfugiées dans les falaises. Cette mouette solitaire, c’était Landrada qui, étant allée se promener, rentrait chez elle.

Elle allait d’un pas tranquille, avec la tête haute et le regard lumineux qu’elle arborait en toute circonstance. Tous les grands troubles qui agitaient l’esprit des gens, les révoltes sourdes comme les tumultes éclatants, semblaient passer à côté d’elle sans l’effleurer ; elle était une de ces natures stoïques et imperturbables que l’effroi n’atteint jamais. Pour autant, elle n’était pas rigide, et son cœur avait gardé toute l’ingénuité et l’émerveillement des enfants. Quand les autres s’effrayaient de l’ouragan, elle savait voir la splendeur des éclairs et s’amuser des grondements du tonnerre.

Les alentours du village étaient couverts d’une épaisse forêt de sapins à peine moins sombre en été qu’en hiver, et dont Landrada affectionnait le calme sublime. Elle pensait souvent que ses congénères humains auraient dû s’inspirer de la sérénité des forêts, où chaque chose est à sa place et existe pour une raison ; et que cette contemplation les aurait aidé à n’être pas si victimes de vieilles chimères agitées pour les effrayer. Ses méditations l’avaient rendue aussi distante que sarcastique, et c’était probablement, pensait-elle, ce qui lui avait attiré tant de mépris, qui est fils de l’éloignement et père de la haine. L’incompréhension à son égard lui avait valu d’être traitée comme les infatués.

Landrada marchait dans l’étroit sillon au bout duquel elle apercevait déjà sa maisonnette. C’était une tout petite bâtisse de pierres grossièrement taillées, très basse, avec un toit de chaume qui descendait presque jusqu’au sol. Arrivée à quelques pas seulement de ce qu’elle appelait sa « demeure », Landrada entendit des pas derrière elle et s’exclama :

- Je savais bien que tu me suivais, petit sôtré !

Elle se retourna. Un tout petit garçon se tenait face à elle, le même qui l’avait suivie du regard sur la place du village. Son corps minuscule se perdait dans une chemise d’adulte en grosse laine bleue, dont le col était orné d’une vieille dentelle fanée. Son cou trop fin supportait sa tête casquée d’une épaisse chevelure blonde et désordonnée, où s’étaient coincés ça et là des morceaux de brindilles et de mousse ; et sous une frange qu’il écartait souvent de ses doigts délicats brillaient ses grands yeux bleus qui fuyaient tous les regards qu’ils croisaient. Ce petit bout d’homme était né on ne sait où, d’on ne sait qui, et avait erré de village en village, toujours chassé comme un mauvais fantôme apportant le malheur. Lui-même n’était pas bien sûr de ce qu’il était, dans ces terres où planait toujours le grand spectre noir des peurs ancestrales. C’était un enfant sauvage, un de ces Wilder Männen entre l’humain et la bête que les superstitieux croyaient voir déambuler derrière leurs rideaux, les soirs de pleine lune. Il connaissait comme sa poche la vaste forêt qui couvrait la montagne ; il avait fait de ces grandes étendues silencieuses son royaume infini.

Landrada l’avait rencontré par hasard, lors d’une de ses promenades. Elle s’était attachée à ce petit être à qui elle avait appris à parler et même un peu à lire, et qu’elle avait toujours plaisir à voir pousser doucement sa porte, après des jours durant lesquels il allait « rendre visite à son royaume ». Il n’avait pas de nom quand elle l’avait rencontré, et elle ne l’appelait que « petiot » et « petit sôtré », du nom de ces lutins qui peuplaient la forêt – bien que le garçonnet, qui disait en côtoyer beaucoup, lui eût assuré qu’il n’y ressemblait pas du tout.

Il s’approcha de Landrada, ses petits pieds nus effleurant doucement la terre battue, et parla de son ton particulier, toujours très calme et très doux, qui montrait le soin qu’il prenait à bien détacher les quelques mots qu’il connaissait :

- Je suis venu te poser questions.

- À quel sujet ?

- Le sujet de Soleil.

Landrada le regarda avec curiosité et dit, en se tournant vers sa maison :

- Entre, petiot.

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