Partie I. Chapitre 5 - Si le soleil ne revenait pas

Notes de l’auteur : Le titre de ce chapitre est évidemment une référence au roman de C.-F. Ramuz.

    Les funérailles d’Euthymée avaient eu lieu au commencement de l’hiver. Dans tout le duché, une brume de plus en plus épaisse commençait à envelopper le paysage et finirait par le dissimuler complètement ; dans les hauteurs inhospitalières, où les gens de la capitale ne s’aventuraient guère, même à la belle saison, l’hiver signifiait l’autarcie totale. On ne trouvait là que quelques villages isolés, blottis dans des recoins des montagnes comme pour se protéger du brouillard qui, bientôt, anéantirait tout.

    Ce climat accablant avait fait naître chez les rares humains qui le supportaient un ensemble de croyances et une fascination religieuse pour le Soleil. Toute la vie spirituelle était réglée autour de la lutte entre le Soleil et la Brume, qui gagnaient l’un sur l’autre à tour de rôle. L’hiver était la victoire de la Brume ; le Soleil y disparaissait complètement, impuissant à la traverser de ses rayons, et une nuit de grisaille régnait sans discontinuer tout le temps que durait cet aveuglement du ciel. Dans cette longue obscurité grouillaient toutes sortes de créatures fantastiques, symboles des angoisses et des espoirs que s’étaient transmis des générations de conteurs. Seule l’attente des premiers rayons du Soleil, qui poudreraient avec douceur le sommet des monts puis inonderaient enfin le ciel de toute leur lumière, unissait les femmes et les hommes qu’aveuglait la Brume ; on se perdait en calculs et en conjonctions diverses pour tenter de maîtriser le temps incertain que prendrait le retour de l’astre adoré.

    À quelques lieues au nord de Sertelle, dans un de ces hameaux isolés, tout le monde s’était réuni sur la place du village. On attendait l’arrivée de celle que les forces de la nature avaient dotée des pouvoirs les plus secrets et de l’érudition la plus admirable, la Vénérable Dhuoda, qui connaissait sur le bout des doigts tout ce qu’il fallait savoir pour parvenir à vivre dans un lieu aussi désolé : les mythes. Elle était la gardienne de tout ce que l’esprit humain sait créer de merveilles, de légendes et de rêves où s’abriter pour oublier la dureté du monde.

    La place du village était un petit espace de terre battue semé de blocs de pierre où s’étaient assis les villageois. En été, de l’herbe et quelques fleurs coloraient brièvement l’endroit ; puis, à mesure que l’automne avançait, les fleurs flétrissaient et l’herbe dépérissait ; quand il ne restait plus rien que les pierres grises sous un ciel tout aussi gris, on savait que la Brume ne tarderait pas à enfermer ce petit monde dans le silence et l’immobilité.

    On entendait quelques paroles dans l’assemblée des villageois, qui n’étaient pas encore devenus tout-à-fait mutiques, puis le silence se fit ; des pas lents et inégaux se faisaient entendre dans une ruelle. La Vénérable Dhuoda fit enfin son apparition. C’était une femme si vieille qu’on ne savait plus son âge ; son visage osseux et sculpté de rides profondes se perdait dans l’épais voile noir qui l’enveloppait tout entière. On ne voyait pas même ses pieds, cachés par sa très longue robe de laine sombre qui traînait sur le sol.

    Tous la fixaient du regard tandis qu’elle venait, à petits pas et le dos un peu voûté, jusqu’au banc de pierre qui faisait face à l’assemblée ; elle s’y assit avec toute la lenteur des personnes très âgées qui n’ont plus le temps de courir après. Ses petits yeux gris, enfoncés sous des arcades où s’esquissaient de très fins sourcils pâles, balayèrent tous les êtres assis en face d’elle, qui n’attendaient plus que de l’entendre parler. D’une voix faible, étouffée mais néanmoins sûre d’elle, Dhuoda annonça :

- Mes fils et mes filles, vous savez ce que je suis venue vous dire. La Brume est là, encore faible, mais dans les prochains jours elle s’affermira, s’épaissira, et étouffera les derniers rayons du Soleil.

    Personne ne bougeait. Cette annonce fatidique de l’entrée dans l’hiver était arrivée avec quelques jours de retard par rapport aux années précédentes ; on en avait beaucoup discuté au village, mais nul n’était dupe de son inévitabilité. Dhuoda reprit :

- Nous avons profité, quelques jours de plus, de notre bien-aimé Soleil. Mais ce n’est pas par bonté que la Brume nous l’a laissé. En vérité, je vous le dis, ces quelques jours étaient les derniers, car le Soleil, mes enfants, ne reviendra plus.

    Un même frisson parcourut toute l’assistance ; Dhuoda seule avait baissé les yeux, devant les villageois au regard terrifié. Un silence de mort s’était abattu sur eux, sur tout le village et peut-être sur toute la montagne. Dans cette pesante immobilité qui n’en finissait pas, un homme finit par demander, doucement, la gorge nouée :

- Vous dites que… vous dites que le Soleil ne reviendra plus… plus jamais ? Comment est-ce possible, ô Dhuoda ?

    Les sourcils de la Vénérable se froncèrent légèrement dans une expression de douleur et de résolution. Sans ouvrir les yeux, elle répondit :

- Toute chose en ce monde finit par mourir. Nous autres animaux, nous mourons, de même que l’herbe sur laquelle vous étiez assis il y a encore quelques semaines, de même que la pluie qui prend fin soudainement, de même que le chant des oiseaux une fois l’hiver venu. Oui, tout meurt. Notre Soleil doit mourir lui aussi.

    Les villageois suivaient sans mot dire tout ce que Dhuoda expliquait, mais on voyait leurs visages, d’abord unis dans une expression de stupéfaction commune, se différencier peu à peu ; leurs traits se muaient pour dire l’angoisse, l’incrédulité, la colère, l’abattement, la terreur ou la résignation douloureuse. Chaque mot que prononçait la Vénérable semblait être un coup de plus asséné à ces âmes réunies devant elle. À mesure que l’assemblée était subjuguée d’émotions, les questions naissaient.

- Ô Dhuoda, alors ce jour est notre dernier jour avec le Soleil ?
- Oui, mon fils. La Brume s’épaissit déjà.
- Ô Dhuoda, si le Soleil meurt, cela veut dire que la Brume ne disparaîtra jamais ?
- Non, elle mourra elle aussi. Lorsque vient l’hiver et que le milan part, la buse reste, mais si le milan venait à disparaître tout-à-fait, la buse disparaîtrait elle aussi. Une absence prolongée est un déséquilibre profond, et une disparition est un chamboulement insurmontable. Quand le Soleil aura disparu, puis la Brume, puis la Nuit, il ne restera plus rien.
- Alors… est-ce la fin de notre monde ?

    À cette dernière question, Dhuoda ne répondit qu’en fronçant plus encore les sourcils et en baissant lentement la tête. Ses yeux étaient désormais complètement dissimulés sous l’ombre de ses arcades et son visage commençait à disparaître lui aussi dans l’obscurité du soir. Il n’y eut plus une parole ; seules quelques respirations angoissées et des sanglots venaient briser le silence. Puis soudain on entendit une vieille femme s’exclamer, sans tremblement ni peur, d’une voix forte et railleuse :

- Ô Dhuoda, certes, le Soleil mourra un jour, comme chacun de nous ! Mais comment sais-tu qu’il mourra cet hiver ?

    Dhuoda, relevant à peine la tête, ouvrit enfin les yeux. Sa bouche était crispée et ses prunelles d’un gris froid luisaient malgré la pénombre ; elle avait soudainement l’air d’un oiseau de proie aux aguets, tandis qu’elle observait, immobile, celle qui avait posé la question. C’était Landrada, seconde doyenne du village ; son visage rond arborait une expression de nonchalance et d’espièglerie qui tranchait tout-à-fait avec le malheur qu’affichaient les villageois. Ses petits yeux noirs, aux coins relevés, n’avaient rien perdu de leur vivacité malgré le grand âge de Landrada, et brillaient d’une effronterie toute enfantine. Dhuoda, qui n’avait pas quitté son air grave et meurtri, répondit lentement :

- Il y a longtemps déjà que nos ancêtres ont prédit la mort du Soleil, mais elles n’avaient pu le faire avec précision. Mais plus nous nous rapprochons de la fin, plus nous la voyons venir avec certitude. Elle est aujourd’hui si proche que son imminence ne fait plus aucun doute. La mort de la Vénérable Hilga, qui me laisse sans successeuse, était un premier signe.

    Quelques villageois hochaient la tête, acquiesçant silencieusement aux arguments de Dhuoda. La Vénérable Hilga, presque sœur de Dhuoda qui lui avait tout enseigné, était morte quelques mois plus tôt. Depuis lors, la succession de Dhuoda était une grande source d’inquiétude pour le village, car personne n’avait ni son érudition, ni son intelligence. La fonction primordiale de Vénérable ne pouvait échoir à n’importe qui, et était le fruit d’une très longue préparation. Landrada, bien qu’elle fût la plus âgée après Dhuoda, passait pour une incroyante, hermétique à la spiritualité savante des Vénérables, et n’aurait jamais pu prétendre à ce titre ; d’autant plus qu’elle avait toujours été tenue à l’écart par Dhuoda. Plus personne ne pouvait dire à quand remontait cette silencieuse rivalité entre les deux femmes. Landrada n’était pas aimée au village, et son insolence entretenue à l’égard de la Vénérable Dhuoda l’avait écartée encore un peu plus de la communauté. Mais elle se plaisait à troubler l’ordre établi, et elle reprit, sans s’émouvoir de la réponse de son aînée :

- Moi, je n’ai pas peur, mes chers amis. Je dis qu’il faut croire en notre Soleil. Et si c’est bien sa fin qui nous attend, ne pleurons pas ! Rions, puisque nous savons que nous allons mourir bientôt, profitons encore de la vie ! Faisons nôtres ces sages paroles : Ne soyons pas celui qui recule et se cache, et, d’avance vaincu, craint d’aimer, de souffrir, de créer : c’est un lâche, il n’aura point vécu !

    Quelques têtes s’étaient tournées vers Landrada, certaines offusquées, d’autres narquoises. Dhuoda restait grave. Elle dit, d’une voix basse et profonde qui attira de nouveau tous les regards vers elle :

- Une chape de ténèbres s’abaisse lentement sur nous et ne se lèvera jamais plus. Oui, Landrada, nous allons mourir, c’est là notre ultime malédiction. Notre Soleil, notre seule source de vie, est maudit lui aussi. Alors, riez si vous le souhaitez, et si vous y parvenez.
- Nous sommes maudits ? À la bonne heure ! s’exclama Landrada, dont le visage rayonnait. Ça n’est plus tout-à-fait une mort naturelle, dans ce cas. Il n’y a qu’à lever la malédiction.

    Des regards interrogateurs visèrent la petite femme qui faisait de grands gestes tout en parlant. Elle avait un don incompréhensible pour attirer toute l’attention sur elle dans les moments les plus graves, où  de telles légèretés n’auraient dû appeler que le silence du mépris. Tandis que les yeux des villageois se tournaient, de plus en plus nombreux, vers Landrada, Dhuoda ouvrit vivement les siens, où poignait un éclair de fureur. Elle s’écria, aussi fort que le pouvait sa voix fatiguée :

- Bienheureuse celle qui pourrait lever une malédiction jetée au Soleil, et bienheureux les présomptueux qui se croient capables d’y parvenir !

Tout le monde s’était tourné à nouveau vers elle ; elle baissa les yeux, son front se dérida, et elle dit enfin, d’une voix sourde :

- Je suis faible, mes enfants. Je vous ai servi comme je l’ai pu, et j’ai fait mon devoir en vous annonçant notre fin à tous. À présent, suivez la voie que vous voudrez suivre.

    Un jeune homme se précipita pour soutenir la vieille femme qui se levait péniblement. Elle semblait épuisée ; elle prit la direction de sa maison, tout en haut du village, à pas encore plus lents qu’à son arrivée. L’assemblée, encore sous le choc de sa dernière plainte provoquée par la seule fatuité de Landrada, s’était levée tout d’un bloc pour suivre la Vénérable Dhuoda.

    Landrada épousseta vivement sa jupe, remit en place le voile bleu pâle qui couvrait sa tête ; elle souhaitait montrer aux quelques curieux qui auraient jeté des regards réprobateurs sur elle son indifférence totale et effrontée à la vieillarde et à son troupeau. Son insolence à son égard s’était toujours exprimée jusque dans les moindres détails. Tandis qu’elle reprenait, d’un pas vif, le chemin de la petite maison qu’elle occupait en bas du village, un enfant resté seul sur la place l’observait avec attention.

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