Partie I. Chapitre 3 - Les absents ont toujours tort

    La reine, suivie d'Isarn et Ambreuil, entra dans la grand'salle. Énide soupira. La pièce était encore plus austère que tout ce qu'elle avait vu depuis son entrée dans Sertelle. D'épais murs de pierres, nus de tout ornement, supportaient un plafond en bois sombre ; aucune bougie ne venait éclairer l'atmosphère enténébrée par le jour finissant, dont la lumière mourante traversait faiblement quelques fenêtres à petits carreaux de verre trouble. Il n'y avait, pour tout meuble, que le trône ducal vide et des fauteuils disposés en cercle de part et d'autre, où s'étaient assis quelques preux auxquels Énide ne prêta pas la moindre attention ; son regard plongea dans les grandes pupilles noires de Saule, assise juste à côté du trône. La reine resta figée un court moment, jusqu'à ce que Saule ne la rappelle à la réalité.

- Sa majesté s'est-elle remise de sa faiblesse ?
- Oui, je vous remercie.

    Sa réponse trahissait pourtant l'état de la reine, que la faiblesse n'avait pas quittée depuis des heures ; il eût été plus exact de dire qu'elle était passée par toutes les variations de faiblesse, de la fureur exaspérée aux tremblements de l'angoisse. Elle sentit à nouveau, brusquement, la fièvre s'emparer d'elle, mais tenta de n'en faire rien paraître. Elle s'assit dans le fauteuil parfaitement en face de celui de Saule ; sans qu'elle n'y prenne garde, son dos s'était raidi, ses mains crispées, et ses doigts agrippaient les accoudoirs si fort qu'ils auraient pu les briser.

    Elle plongea ses yeux dans ceux de Saule comme si elle avait voulu sonder son âme, ainsi qu’elle le faisait souvent pour s’assurer qu’on la regarde, ou au contraire pour voir se baisser des yeux intimidés ; mais les prunelles noires de la jeune femme la mettaient étrangement mal à l’aise. Il lui avait semblé qu'elle parviendrait à la déstabiliser ; mais alors même que les deux femmes ne s’étaient encore rien dit d’important, la reine se sentait happée par ce regard de ténèbres, qui lui donnait le sentiment désagréable que Saule ne laisserait pas échapper la moindre miette de ce qu'elle voulait savoir. Le silence régnait dans la pièce ; la reine finit par le rompre, avec cette manière de parler offensive et sûre d’elle qu’elle adoptait chaque fois qu’elle voulait impressionner un subalterne :

- Vous savez déjà ce que je vais vous poser comme question, Saule de l'Halta. Et je sais que vous connaissez la réponse, quoique vous prétendrez, s'il vous venait l'idée de feindre l'ignorance. Qui m'a maudite ?

    Pas la moindre expression n'animait le visage de Saule. Calmement, sans même baisser ses grands yeux qui fixaient toujours la reine, elle répondit de sa voix sourde qui n'avait pas varié une seule fois depuis l'arrivée de la souveraine :

- Que sa majesté veuille bien me croire : je ne le sais pas.
- Vous mentez.
- Pourquoi le ferais-je ?

    Énide savait bien quel avantage avait Saule à dissimuler l'identité du félon auquel, elle en était persuadée, elle était liée. Mais son visage impassible, froid, parfaitement immobile et sans aucune expression, qui semblait prendre un plaisir caché à ne céder aucunement à ses tentatives d’intimidation, l’agaçait prodigieusement. Cet énervement couplé à la fièvre qui attaquait Énide par intervalles brusques la rendait particulièrement irritable.

- Si vous ne le savez pas, reprit Énide, votre mère le sait.

- Comment le saurait-elle, puisqu'elle n'était pas présente ?

- Il n'est pas nécessaire de voir pour savoir. Il est de mon droit de vouloir la questionner et cela se fera aujourd'hui.

- Impossible. Elle s'est retirée dans un monastère.

    Alors que Saule restait placide, la reine se mordait les lèvres. Emportée par sa nervosité fébrile, elle avait brûlé ses cartes beaucoup trop vite en attaquant d’emblée Saule sur l’absence de sa mère ; et alors qu’elle aurait dû l’amener à se dévoiler sans en avoir l’air, elle se prenait à son propre jeu. La souveraine ne pouvait trop évoquer les manigances dont elle se pensait la cible, au risque de dévoiler d'emblée ses aspirations au trône ducal, tout en étant sûre que Saule les avait évidemment devinées. Il lui semblait de plus en plus qu'elle se retrouvait coincée dans un jeu où chacune savait l'essentiel des pensées de l'autre tout en prenant garde à le taire. Il n'y aurait qu'une gagnante à cette stratégie du silence ; celle qui saurait garder son faux secret le plus longtemps pour parvenir à ses fins. Et elle ne doutait plus, maintenant, que cette statue de marbre saurait cacher son jeu aussi longtemps qu’elle le voudrait.

- Je me fiche qu’elle soit dans un monastère, rétorqua-t-elle. J'irai l'y trouver.

- On ne doit déranger les gens en deuil.

- Et l'on ne doit pas non plus se soustraire à ses devoirs vis-à-vis de sa reine. Votre mère est en tort sur ce point.

- Soit, je vous l'accorde. Mais je ne comprends pas ce que vous espérez tirer de Théroigne. Elle ne sait probablement rien de plus que moi.

    Énide se leva, les poings tremblant de colère. Ce calme magistral l’exaspérait d’autant plus que ses paroles à elle ne ressemblaient plus qu’à des gémissements qui atteignaient à peine Saule. Elle comprenait qu'elle ne tirerait rien ni de la mère, ni de la fille. Ce mutisme affiché l'irritait, et surtout l'idée de son incapacité à en venir à bout ; elle tentait de hausser le ton, en même temps que son visage pâlissait.

- Dites plutôt que vous en savez autant qu'elle. Je veux parler à Théroigne et je le ferai. Dites-moi dans quel monastère elle se cache.

- Je ne le peux.

- C'est un ordre.

- Ce n'est pas ma volonté qui m'empêche de répondre à sa majesté... je ne le peux, parce que je ne le sais.

- Comment, vous ne le savez pas ? Vous ne savez pas où est votre mère ? Vous voulez me faire croire qu'elle serait partie sans rien vous dire ?

- Eh bien, oui. Suis-je la gardienne de ma mère ?

- Alors je ferai fouiller tous les monastères de la ville jusqu'à la trouver.

- Vous n'en avez pas le droit.

- Je suis la reine ! C'est moi qui proclame quels sont les droits !

    Énide criait presque, mais plus elle élevait la voix et plus celle-ci s'éraillait et exprimait toute son impuissance. Elle se tourna violemment vers ses chevaliers.

- Fouillez les monastères ! Trouvez-moi Théroigne !

- Que votre majesté nous pardonne, mais nous ne pouvons pas.

    Le regard brûlant d'Énide se posa sur Isarn qui avait osé, timidement, répondre à sa reine. Toute l'assemblée scrutait le jeune homme avec stupeur, tant ses paroles, prononcées avec toute la douceur habituelle de sa voix, avaient anéanti la frénésie de la reine. Saule elle-même avait tourné la tête et observait le chevalier.

- Et pourquoi ne le pourriez-vous pas ? dit Énide entre ses dents, blanche comme une morte. Je vous l'ordonne.

- Votre majesté, c'est interdit. On ne peut fouiller les monastères.

- Vous répondez à votre reine ?

    Isarn ne dit rien et baissa ses yeux tremblants.

- Si vous ne voulez pas me servir, Isarn Héry, alors levez-vous et jetez votre arme.

    Le jeune homme releva la tête. Il regarda la reine avec crainte, puis Saule, toujours stoïque. Son expression ne disait rien, mais ses yeux étaient si profonds qu'Isarn s'y serait noyé. Il y devinait toute l'étendue de ce que Saule cachait sans doute, et tout l'éclat de son intelligence que dissimulait un visage aussi inébranlable qu'une statue d’albâtre. Le chevalier ferma les yeux, se leva lentement et jeta son épée aux pieds d'Énide.

    La reine garda ses yeux ardents rivés sur le renégat, puis, sans une parole de plus pour lui, enjoignit ses serviteurs fidèles à suivre ses ordres. La troupe sortit. Une main agrippa l'épaule d'Isarn, qui se retourna brusquement ; Ambreuil, s'approchant à quelques centimètres de son visage, le fixa avec un sourire perfide.

- C'en est fini de toi, mon pauvre traître.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez