Partie I

Par Dédé

7 septembre 2002 – Roswell, Géorgie

 

Alors que la nuit était tombée depuis plusieurs heures, Wyatt Mathis ne parvenait pas à trouver le sommeil dans les bras de Morphée. Un mauvais pressentiment le prenait aux tripes. Comme si quelque chose de terrible allait se produire et qu'il se devait de rester à l'affût.

Pourtant, la journée s'était déroulée sans trop d'encombres. Il venait de fêter son quinzième anniversaire, en famille. Il avait insisté sur le fait qu'il ne souhaitait pas en faire tout un événement mais ses parents n'avaient rien voulu entendre. En réalité, la dernière chose que désirait Wyatt, c'était bien de manger du gâteau au cours d'un repas de famille organisé en son honneur.

Sa relation avec ses parents était assez compliquée, surtout ces derniers mois. L'adolescent avait fait le triste constat qu'ils ne l'acceptaient pas tel qu'il était. Tout devenait une question d'apparence, tout était prétexte à le changer, à le modifier tel un robot en programmation. Ni Julian Mathis, ni sa femme Vivienne ne souhaitaient attirer l'attention sur leur fils ou n'importe quel membre de la famille. Il fallait donc rentrer dans un moule dit ordinaire et ne plus jamais en sortir. Et, Wyatt avait toujours refusé de jouer le jeu. Il n'avait aucune intention de renier qui il était, d'incarner constamment un rôle lui faisant oublier sa personnalité, ses désirs, sa volonté qui était la sienne. Son grand frère, Reed, était le fils prodige de la famille. Reed acceptait de se plier aux souhaits de leurs parents. Toute sa vie, Wyatt avait eu la sensation que son père et sa mère les mettaient tous les deux sans cesse en compétition. Au début, il se sentait désolé de décevoir leurs attentes. Plus maintenant. Il était ce qu'il était et il n'avait pas à s'en excuser. Il n'avait à s'en excuser auprès de personne.

Julian, la quarantaine légèrement dépassée, était père de famille et entraîneur de l'équipe de football américain du lycée de Roswell. Wyatt ne savait jamais quand rentrait son père, en particulier depuis qu'il avait refusé de rejoindre l'équipe à la dernière rentrée scolaire. Malgré les nombreuses insistances et les propositions alléchantes s'apparentant à du chantage, Wyatt n'en avait pas démordu. Julian s'en était vexé au point de ne plus parler de son travail devant son fils. Si le but de la manœuvre était de froisser l'adolescent et de le faire culpabiliser, c'était un échec. Il s'en fichait éperdument.

Vivienne, un peu plus jeune que l’entraîneur sportif qui lui servait de mari, était agente immobilière, la meilleure de Roswell si l'on tenait compte des rumeurs. Cela ne déplaisait guère à la principale intéressée. Il lui fallait toujours être la meilleure, la plus parfaite dans tous les domaines. En effet, elle faisait attention au moindre détail, pesait ses mots et elle était capable d'avoir la confiance de ses clients en quelques secondes seulement. Elle s'était construite une réputation très solide. C'était sans doute pour cette raison qu'elle se focalisait jusqu'à l'obsession sur la réputation de sa famille. Un faux pas et toute sa carrière professionnelle pouvait voler en éclats.

Les yeux grands ouverts, Wyatt parcourut les quatre coins de sa chambre plongée dans l'obscurité. Il fixa brièvement son reflet dans le miroir en face de lui. Il put observer malgré tout ses cheveux bruns et courts qui étaient quelque peu décoiffés. Le mauvais pressentiment de la nuit se transforma en peur irrationnelle. Cette peur l'agita si bien qu'il fut incapable de rester immobile, en attendant que le sommeil prenne le dessus. Même sa chambre ne reflétait pas sa vraie nature. Tous ces posters d'actrices de cinéma, cette collection de petites voitures... Rien de tout ce qui l'entourait ne lui ressemblait. On avait décrété qu'il lui fallait une chambre digne d'un adolescent typique et il l'avait eue sans qu'il n'ait eu son mot à dire. La moindre touche personnelle qu'il pouvait apporter à son coin de vie était minutieusement examinée et la plupart du temps jetée à la poubelle.

Julian et Vivienne ne toléraient aucun écart de conduite. La discrétion et la normalité étaient leurs maîtres-mots. Wyatt détestait ce vieux concept de normalité qui restait l'argument-phare des esprits étroits. Que voulait dire le mot «normalité», d'ailleurs ?

Wyatt avait des parents qui laissaient la religion dicter aveuglément leur conduite, leur vie toute entière. Cette pression permanente avait toujours été présente en lui. Cependant, elle s'était intensifiée, il y a quelques mois. Selon eux, la Bible n'acceptait pas les gens comme Wyatt. Il allait finir en Enfer et entraîner toute la famille avec lui dans le déshonneur et l'infamie. Il avait sali leur nom de famille à jamais. Ce qu'avait fait Wyatt, six mois auparavant, était répugnant, ignoble, contre-nature.

 

***

 

14 mars 2002 – Roswell, Géorgie

 

Wyatt avait tout naturellement invité Jacob Simmons, son meilleur ami depuis la plus tendre enfance, à passer chez lui après les cours pour discuter d'un devoir de littérature américaine qu'ils devaient réaliser en binôme. Et, avant tout pour essayer le nouveau jeu vidéo que Wyatt avait réussi à se procurer à bas prix. Sur le moment, l'adolescent n'avait pas pensé, ne serait-ce une minute, à en avertir ses parents. Principalement parce qu'ils auraient dit non sans prendre le temps de la réflexion.

Wyatt et Jacob étaient inséparables et il arrivait souvent que Jacob vienne chez les Mathis. Mais, l'inverse se produisait rarement : Julian et Vivienne aimaient avoir leur fils à l’œil. Pourtant, Wyatt n'avait jamais rien fait qui puisse justifier l'extrême méfiance de ses parents. Sauf que l'adolescence de leur fils les avait rendus extrêmement prudents, voire paranoïaques.

Les deux garçons s'étaient ainsi retrouvés dans la chambre de Wyatt, pour faire l'expérience du nouveau jeu vidéo, profitant de l'absence indéterminée des parents et de Reed, son frère aîné. Chacun s'était emparé d'une manette, après s'être assis sur le lit.

Il était l'heure d'achever quelques hordes de zombies. Le rire et la bonne humeur régnaient dans la pièce.

— Tu sais qu'on peut faire des acrobaties de dingue avant de massacrer les zombies ? annonça Jacob avec une once de malice.

— Pour de vrai ?

— Oui, pour de vrai.

Wyatt était particulièrement excité à l'idée de faire voler son personnage dans les airs avant d'atterrir sur plusieurs zombies, et ainsi les réduire en bouillis.

— Alors ? s'impatienta-t-il.

— Je n'ai pas dit que j'allais te montrer comment faire, s'amusa son ami. Je te dis juste que ça existe, c'est tout...

Cette réponse fit grogner Wyatt. Au hasard, il s'essaya à plusieurs manipulations sous les rires de son meilleur ami. Le personnage qu'il incarnait se grattait la tête comme s'il était envahi de poux. Puis, il regarda son poignet nu comme s'il voulut lire l'heure sur une montre. Le fils Mathis adressa un regard noir à son camarade de jeu, gêné de voir son personnage se comporter de la sorte.

Il s'arrêta quelques instants sur le torse légèrement bombé de Jacob dissimulé sous un t-shirt bleu-vert. Un sourire béat se dessinait sur son visage. Il lui fallut quelques secondes pour se reprendre. Par chance, Jacob n'avait rien remarqué tant il était occupé à le railler :

— T'es tellement loin du compte, mon pote, se moqua-t-il, mettant un terme à la rêverie de son ami.

— Si tu me disais comment faire aussi, on gagnerait la partie.

— Mmmh...

Légèrement agacé de ce petit jeu, Wyatt éprouva malgré tout des difficultés à reprendre ses esprits. Il ressentit un sentiment qu'il comprenait à peine. Un sentiment qu'il éprouvait, de temps en temps, quand il était seul en compagnie de son meilleur ami. Afin de mettre fin à sa propre introspection et dans le but de faire parler Jacob, il lança en sa direction un des coussins de couleur jaune qui reposaient sur le recoin de son lit. Puis, il lui asséna un petit coup de poing amical au niveau de l'épaule. Une douce et légère décharge électrique semble lui parcourir tout le corps lorsqu'il entra en contact avec l'épaule de son ami. La proximité qu'il avait créé entre eux lui donna l'occasion de sentir le parfum de Jacob. S'il s'était écouté, Wyatt s'en serait enivré pendant des heures. À cet instant précis, il ressentit une pulsion, une attirance incontrôlable qu'il décida pourtant de renier. En se faisant violence, il s'efforça de rester concentré sur leur jeu vidéo :

— Si tu me la dis pas, l'astuce, je te demande en duel et je te massacre sans acrobatie.

— Ne tiens pas de promesses que tu ne peux pas tenir, mon cher ami, s'amusa Jacob qui le regarda longuement avec un sourire en coin.

L'espace d'un instant, Wyatt se demanda si Jacob admirait lui aussi sa silhouette ou s'il perdait l'esprit à s'imaginer que ses désirs mystérieux étaient réciproques. Encore une fois, il revint sur la discussion autour du jeu vidéo. Cela le rassurait bien plus que ce flot de sentiments qui l'envahit sans qu'il ne pût se l'expliquer :

— Je la tiendrais, celle-là, de promesse. Tu peux me croire !

C'était au tour de l'ami de Wyatt de s'emparer d'un autre coussin et frappa gentiment son hôte qui perdit l'équilibre. Jacob, par réflexe, le rattrapa de justesse avant qu'il ne tombât du lit. Sa main avait agrippé le bras de Wyatt. Le sentiment de gêne était partagé. Ils se regardèrent dans les yeux l'un de l'autre. Ni l'un ni l'autre ne comprenait l'instant présent. Le moment qu'ils partageaient était agréable et Wyatt s'obstinait à renier l'évidence. Jacob semblait vraiment dans le même état d'esprit que son ami. Le meilleur ami de Wyatt réussit à faire cesser le silence qui s'était installé dans la pièce :

— Tu sais, Wyatt, des comme toi, il y en a pas deux, dit-il tout en l'aidant à se redresser.

— Euh... C'est un compliment, ça ? rougit l'intéressé.

En se raclant la gorge, Jacob s'efforça de se murer à nouveau dans le silence. Il avait l'impression d'en avoir soit trop dit, soit de ne pas en avoir dit suffisamment. Et, il n'était pas certain de vouloir en révéler davantage. Il n'était pas de ceux qui se confiaient naturellement sur ses états d'âme. Toutefois, il choisit de faire une exception :

— Bien sûr que ça en est un ! Tu comptes beaucoup pour moi. Tu as été là lorsque mes parents ont failli se séparer l'an dernier. On se connaît depuis toujours, à peu de choses près. On en a vécu des choses ensemble et tout ce que je souhaite, c'est qu'on en vive encore. Parce que j'imagine difficilement ma vie sans toi, tu sais...

— Euh... Waouh...

Le rouge montant rapidement aux joues et aux oreilles, Jacob fixa le sol de la chambre, évitant soigneusement le regard de son meilleur ami d'enfance.

— Tu me la donnes cette astuce ou quoi ? rappela Wyatt, afin d'alléger l'atmosphère de la pièce.

Le fils de Vivienne et Julian se détestait de ne pas saisir l'occasion pour laisser libre cours à ses sentiments. La complexité d'une telle révélation prit le dessus sur le reste. Il savait au fond de lui qu'ils s'apprêtaient à laisser libre cours à leurs émotions, qu'il ne rêvait pas, que ce qu'il ressentait pour Jacob était réciproque...

— Si tu laisses ta manette sur le lit, à quoi bon ? Elle est compliquée, je vais pas me répéter dix fois.

Comme un élève appliqué, l'adolescent envieux d'écraser des zombies s’exécuta en s'emparant de sa manette.

— Alors, tu appuies d'abord sur la croix, puis le rond...

Wyatt n'attendit pas une seconde avant de commencer à tester l'astuce. Du coin de l’œil, il aperçut son camarade de classe le fixer langoureusement. La température de la pièce augmenta considérablement. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. La réciprocité ne fit plus aucun doute. Il en était tout remué... Plus rouge que jamais, il en perdit l'usage de la parole l'espace d'un instant.

— Croix, rond... et c'est tout ? s'étonna le fils Mathis, en attente de la suite, étant donné que son personnage n'avait pas bougé d'un cil.

— Euh... non, non... C'est pas fini... Croix, rond et...

Jacob semblait avoir la tête ailleurs. Son meilleur ami l'avait deviné. Luttait-il contre les mêmes pulsions que lui ? Wyatt réprima l'envie d'embrasser les lèvres de Jacob, de respirer son doux parfum, de fantasmer sur son corps nu...

— Croix, rond, flèche du bas, rond, triangle, flèche du haut et croix.

Cette fois, l'esprit de Wyatt n'était plus occupé à s'essayer à l'astuce du jeu vidéo. Il entendit à peine l'astuce dans son intégralité. En se concentrant sur le torse de son meilleur ami, il pouvait en deviner les traits. Il avait déjà vu son meilleur ami torse nu. Sur le moment, il ne se souvint pas avoir ressenti quoi que ce soit. Désormais, l'envie de le toucher, de se blottir contre lui, de le caresser fut plus intense.

— Allô la Lune ? Ici la Terre ! Wyatt, vous nous recevez ? Vos zombies attendent que vous les écrabouillez...

L'adolescent secoua la tête dans tous les sens, focalisant son regard sur celui de Jacob :

— Croix, rond, flèche du haut, rond, triangle, et euh... C'est bien ça ?

— Pas du tout ! Croix, rond, flèche du bas, rond, triangle, flèche du haut et croix.

— Je comprends rien du tout à ce que tu me dis...

Jacob, étant plus grand et plus imposant que Wyatt, s'était emparé de la manette de son meilleur ami et leurs mains s'étaient effleurées. Contre toute attente, tous les deux avaient été sensibles à ce contact non-prémédité. Leurs regards se croisèrent hâtivement. Les deux adolescents se sentaient incapables de mettre un terme à ce moment quelque peu embarrassant. La gêne ne les quittait plus. Ils pouvaient y faire abstraction avant ce moment-là, avant que leurs émotions n'envahirent toute la pièce. Leurs yeux fixèrent le sol. Le rouge leur montèrent au visage. Ce contact semblait tellement naturel. Lentement, les lèvres de Jacob eurent envie de se rapprocher de celles de Wyatt. Paniqué à la fois par le désir de son camarade et le sien, le fils de Vivienne et Julian eut un mouvement de recul. Il avait compris ce qui allait se produire. L'heure du baiser était arrivé. Il en mourait d'envie. Tout son corps le suppliait de céder. Seule sa tête faisait preuve de résistance. Le fils Mathis en avait envie depuis des minutes qui, pour lui, avaient duré des heures. Il se mordit la lèvre inférieure pour lutter, lutter si fort... Sa tête dût se résigner car son corps avait décidé de prendre le dessus. C'était ainsi qu'ils s'approchèrent délicatement l'un de l'autre et ils échangèrent un premier baiser timide, leurs lèvres s'effleurant à peine.

Wyatt s'éloigna de son meilleur ami, sous le choc de ce qu'il venait de faire. Ayant du mal à reprendre sa respiration, il passa une main dans ses cheveux bruns, avant de replonger ses yeux bleus dans ceux de Jacob. Il paniquait sans pour autant regretter ce qui venait de se passer. Quand il était au contact de son meilleur ami, il se sentit plus apaisé, en sécurité. En reprenant ses esprits, le fils Mathis prit l'initiative d'un second baiser, plus intense, qui dura plus longtemps que le premier. Son cœur battait la chamade, si bien qu'il craignait qu'il explosât. Sa respiration devenait haletante. Durant ce baiser, c'était comme s'il perdait le contrôle de son corps. Il se focalisait uniquement sur le doux parfum émanant de son ami, sur ce sentiment de bien-être intense qu'il ressentait soudainement. Il parvenait aussi à sentir le pouls de Jacob, sa respiration mentholée, sa main lui parcourant le dos, l'étreinte se faisant plus forte. Ils s'allongèrent sur le lit. Wyatt se permit tout naturellement de glisser une main sous le t-shirt bleu-vert de son ami d'enfance. Le temps semblait s'être arrêté pour les deux adolescents. C'était comme s'ils étaient seuls au monde. Jacob prit l'initiative d'ôter le t-shirt rouge et blanc de son hôte. Leurs baisers s'intensifièrent, devenant plus passionnés, accompagnés de doux gémissements.

Personne n'entendit les parents de Wyatt faire irruption, stupéfaits de découvrir par la porte de la chambre de leur fils laissée entrouverte ce dernier torse nu, couché et embrassant langoureusement un autre garçon, s'apprêtant à déboutonner son pantalon.

 

***

 

7 septembre 2002 – Roswell, Géorgie

 

Alors que Reed avait décidé de ne plus adresser la parole à son frère, les parents de Wyatt enchaînaient les pleurs, les cris, les crises de colère. Ils n'hésitaient pas une seconde avant de s'en prendre à leur fils. D'abord, en l'éloignant de Jacob le plus rapidement possible. Les deux adolescents avaient réussi malgré tout à se revoir en cachette à trois reprises. La première fois, ils s'étaient tous les deux excusés de l'incident. La deuxième, leur attirance s'était manifesté. Ils avaient même émis l'idée de laisser libre cours à leurs pulsions, sans interruption. N'ayant pas de lieu propice pour se retrouver dans la plus stricte intimité, ils avaient abandonné leur projet pour finalement se blottir dans les bras l'un de l'autre dans une des salles obscures du cinéma de Roswell. La troisième fois, ils s'étaient rencontrés rapidement à la sortie des cours. Wyatt voulut avouer ses sentiments mais se découragea à la dernière minute, avant de mettre fin à leur rendez-vous.

Dans les quelques jours qui avaient suivi, Wyatt avait appris de la bouche de Reed, qui avait enfin daigné lui adresser la parole, qu'il n'y aurait pas de quatrième rendez-vous. Ni même de deuxième chance pour avouer ses sentiments. Encore moins une occasion de laisser s'exprimer pleinement ses pulsions. La famille Simmons avait quitté la ville sans communiquer leur nouvelle adresse. Il n'en avait pas la preuve mais l'adolescent était persuadé que ses parents étaient la cause de ce déménagement à l'improviste.

Le rapprochement inattendu des deux adolescents avait aussi provoqué un questionnement chez Wyatt quant à sa sexualité. En y réfléchissant, il se savait attiré par les garçons depuis un moment déjà mais il n'avait jamais voulu l'admettre. Certainement, à cause de la mentalité de sa famille. Inconsciemment, il avait voulu se renier pour éviter de se retrouver en guerre avec eux. Et maintenant qu'il avait pleinement conscience de ses sentiments envers Jacob, il ne pouvait plus les exprimer. Il lui était impossible de faire machine arrière afin de taire ses réticences et de vivre pleinement son histoire d'amour avec son meilleur ami.

Julian et Vivienne étaient loin de l'accepter, Reed n'en parlait jamais. Julian avait même tenté à plusieurs reprises de lui présenter diverses lycéennes. Wyatt n'avait montré aucun signe de coopération. Pour Dieu, pour la réputation de la famille, il devait changer. Il n'avait pas le choix.

Vivienne était effondrée d'avoir surpris son fils dans le pêché et s'était renseignée auprès du révérend de Roswell quant à sa possible absolution aux yeux du Seigneur. Ce dernier avait bon espoir pour l'âme de Wyatt et pour celle de toute la famille, à condition que l'adolescent soit en mesure de montrer qu'il éprouve des remords. Ainsi, il aurait des chances de mériter le pardon de la Toute-Puissance et pourrait rejoindre le Paradis le temps voulu. La pression exercée par Vivienne sur son fils se fit de plus en plus forte. Elle le menaçait de l'enfermer à vie dans la cave jusqu'à ce qu'il se décide à rentrer dans le rang et à renier sa préférence sexuelle. Dès que la question lui était posée, Wyatt répondait toujours «Non, j'aime les garçons» en se tenant aussi droit que possible, en faisant preuve de la plus grande assurance.

Par défi, il avait fugué une ou deux fois durant l'été. La famille Mathis était très proche de celle du shérif. C'est pour cela que ce dernier avait employé les grands moyens pour retrouver à chaque fois le fugueur qui n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Wyatt n'avait jamais pris la peine de raconter à qui que ce soit sa version de l'histoire, sachant pertinemment que le shérif et les autres croiraient les dires de ses parents. Dans le pire des cas, ils feraient eux-mêmes preuve d'homophobie. Aux yeux des habitants de Roswell, il n'était qu'un fugueur en pleine crise d'adolescence.

En montant dans sa chambre, au premier étage, le jour de ses quinze ans, Wyatt s'était juré de ne plus fuguer et de prendre sur lui, jusqu'à ce qu'il soit en âge de partir pour l'université. De s'éloigner de sa famille et de Roswell pour toujours. S'apprêtant à faire sa première rentrée au lycée, il avait le temps de s'arranger pour partir le plus loin possible de Roswell. Il serait même l'élève le plus sérieux et consciencieux que le lycée de la ville ait jamais connu. Cette perspective de mettre fin à ce calvaire familial le maintenait en vie. À présent, il ne s'accrochait plus qu'à cet unique objectif. L'espoir d'un avenir meilleur. Peu lui importait s'il devait encore jouer la comédie de l'adolescent bien sous tous rapports lors des repas de famille ou en public. Ses parents ne pourraient pas avoir le dernier mot indéfiniment.

Toutefois, ce mauvais pressentiment qui le tenaillait depuis son arrivée dans sa chambre ne le quittait pas et s'accentuait.

Wyatt entendit un véhicule se garer, non loin de la demeure familiale. Puis, quelqu'un frappa à la porte. Il trouvait cela étrange que le visiteur nocturne n'ait pas utilisé la sonnette. Il s'inquiétait davantage de savoir qui pouvait bien déranger la famille à une heure aussi tardive. Parvenu jusqu'à l'unique fenêtre de sa chambre, il ne vit qu'un mini-van, de couleur blanche et entendit au rez-de-chaussée plusieurs voix, dont celles de ses parents.

— Ne vous inquiétez pas, madame. Tout va bien se passer...

Wyatt n'eut pas le temps de réagir d'une quelconque façon. Plusieurs individus montèrent les escaliers quatre à quatre. Trois hommes musclés firent irruption dans la chambre de l'adolescent et tentèrent de le maîtriser tant bien que mal. Wyatt se débattit de toutes ses forces, malgré l'incompréhension qui le désarçonnait. Il ne fit pas le poids face à trois molosses. Un des hommes l'empoigna du côté droit, un autre du côté gauche, et le dernier resta en retrait, à l'arrière, et sommait l'adolescent d'avancer, d'obéir, de ne pas faire preuve de résistance.

Arrivés en face de la porte d'entrée restée ouverte, Wyatt croisa les yeux bleus de Julian et de Vivienne alors qu'il descendait contre son gré les escaliers le séparant du rez-de-chaussée :

— Papa ! Maman ! Qu'est-ce qui se passe, putain ?

Au bord de la crise de nerfs, l'adolescent constata que ses parents pleuraient. Ils n'avaient pas l'air aussi effrayés que lui. Au contraire, ils semblaient en accord avec la manière dont il était traité.

— Papa ? Maman ?

De par leurs expressions du visage, l'adolescent avait compris que ses parents n'allaient rien faire pour l'aider. Il les sentait rassurés. Reed semblait dormir à poings fermés. C'était ce que sous-entendait le silence régnant à l'étage. Il ne pouvait donc pas compter sur lui pour le sauver de ce mauvais pas.

— Mais faites quelque chose ! Je n'ai rien fait ! Je n'ai rien f...

— Wyatt... Chéri... C'est pour ton bien... Ces messieurs vont prendre soin de toi et te soigner. Tu verras, tout se passera bien. Tu nous reviendras normal, tu seras un adolescent comme les autres. Tu iras mieux, déclara Vivienne sur un ton plein d'espoir.

Julian se contenta d'acquiescer les propos de sa femme pendant qu'un sédatif fut administré à leur fils.

— C'est pour être sûr qu'il se tienne tranquille sur le trajet, justifia un des hommes pour anticiper toute inquiétude.

Les portes du mini-van blanc se refermèrent derrière l'adolescent. Wyatt sombra dans l'inconscience. Il n'avait aucune idée de l'identité de ces hommes, de ce qui se tramait, de l'endroit dans lequel on allait l'emmener... Le véhicule, prêt à parcourir plus de cent quarante-huit kilomètres en direction d'Alpharetta, s'éloigna du domicile des Mathis. Les parents restés interdit sur leur porche, espéraient du plus profond d'eux-mêmes que leur dernière tentative de soigner les penchants sexuels de leur fils allait porter ses fruits.

 

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Keina
Posté le 27/08/2019
Coucou ! Ça faisait longtemps que Zugzwang me faisait de l'œil, du coup ça y est j'ai commencé ! Ben waouh, dès le début tu nous plonges dans une ambiance plus que délétère. Le fait que ça se passe aux États-Unis ne m'a pas dérangée, parce que c'est vrai que tout y est plus extrême là-bas, mais effectivement la famille de Wyatt est un peu artificielle pour le moment. On ne distingue pas vraiment la mère et le père (tout en restant extrêmes, ils pourraient chacun avoir son caractère et un point de vue un peu différent sur la question), et je n'a pas trop su sur quel pied danser avec le frère. Je pense que ça manque de quelques scènes d'interactions, avec des dialogues, pour vraiment s'imprégner de l'ambiance familiale. Tu aurais pu par exemple insérer une scène se passant un dimanche matin, avec le passage obligé à la messe, et Wyatt qui traîne des pieds...
Bon, en tout cas, j'ai bien aimé sa découverte des sentiments amoureux, l'attirance réciproque avec son ami. Et j'irai lire la suite !
Dédé
Posté le 15/09/2019
Au début, je n'avais pas prévu de faire intervenir la famille de Wyatt. Mais, aux vues des commentaires et de mes dernières réflexions, j'y réfléchis beaucoup en ce moment. J'ai quelques idées qui peuvent être sympa (ou "sympa").

Merci de ton passage (et je m'excuse d'avance pour les notifs car j'ai prévu de rattraper mon retard dans la réponse aux commentaires…).
Jupsy
Posté le 26/05/2018
Coucou,
<br />
Je traînais vers ta chambre capitonnée et je me suis dit… et si je lisais ? Donc me voila. Tremble ! (ou pas)
Première remarque venue des abysses de ma nuit trop courte : Tu t’es amélioré depuis ta première websérie. Pourquoi je me le dis maintenant ? Je ne sais pas Dé, mais ce début me l’a fait dire. Tu t’es amélioré. Ou alors je me mets à fonctionner comme Facebook et ses souvenirs. BREF.
<br />
Pourquoi Roswell ? Je veux dire, tu pourrais écrire en France, non ? Alors pourquoi Roswell ? Je serais curieuse de connaître la réponse ? Est-ce qu’il y a une raison particulière ? Ou pas du tout ?
<br /> En fait le début fait très série américaine de base, ce que je trouve dommage en fait. La famille me donne l’impression d’être une série de clichés ambulants à qui il manque une dimension pour que j’y crois. Là j’ai l’impression d’avoir vu ce début cent fois et ça me rebute un peu. Si tu n’étais pas Dé, je n’aurais pas continué… (enfin si parce que je suis quelqu’un qui va lire un ouvrage entier pour donner sa chance à quelqu’un ! Je ferais pas une bonne éditrice:P)
<br />
Et finalement, j’ai bien fait de continuer parce que j’ai trouvé la scène entre Jacob et Wyatt plus intéressante. Alors, oui, je ne la trouve pas parfaitement maîtrisée dans son exécution. Je ne sais pas comment t’expliquer (mais pourquoi je te commente au réveil aussi… mon cerveau a pas encore démarré correctement.) mais je trouve que y a quelque chose dans ton écriture qui rend la scène un peu forcée, pas assez naturelle. Après c’est juste au début, comme si tu peinais à lancer la machine, mais une fois que c’est fait, ça va mieux. On ressent plus naturellement les sentiments des personnages, cette gêne qui les envahit face à ce qu’ils éprouvent.
La chute est beaucoup moins sympa laissant présager de grands instants de bonheur…
Seconde question soudaine. Quelle est la religion des parents de Wyatt ? (si tu me sors christianisme, je vends tes organes.) Troisième question soudaine : T’es-tu renseigné sur les thérapies de conversion pour la suite ?
<br />
Sinon l’inévitable se produit. J’aurais bien aimé ne pas dire « inévitable » parce que c’est totalement nul de voir l’homophobie l’emportait sur le reste. L’enfer arrive petit à petit là où finalement la plupart des drames se joue : la famille. C’est quand même censé être l’endroit où un enfant peut se sentir en sécurité sauf que non. Wyatt ne l’est pas. Sa famille détruit sa relation naissante, pire ils décident d’aller contre sa nature pour le forcer à rentrer dans un moule qui lui va pas. Ah ça m’énerve…
Honnêtement, hormis quelques maladresses, ce premier chapitre est intéressant. Je trouve vraiment dommage le coup de la famille américaine cliché, je m’interroge sur pourquoi le choix des Etats-Unis… et ça m'a rebutée.
Mais heureusement, Wyatt réussit à être touchant. Pas dans le premier passage, mais à partir du second. D’ailleurs la fin de la scène, j’étais partagée entre la fille qui lit des romances et qui dit « ouaiiiis » et l’autre moi terre à terre qui disait : « c’est un peu trop passionné après tant de gêne. » C’est mignon, ça rend la suite encore plus affreuse.
<br />
Bref, c’était sympa. Tu réécris le second chapitre ? Ou ça peut s’enchaîner ? (Oui je vais continuer, tremble Dé… ou pas. )
Dédé
Posté le 26/05/2018
Ju !! :3
Quelle belle surprise de te trouver ici ! 
Sache que je ne tremble point. Tu dis d'entrée de jeu que ma plume a progressé depuis 2007-2009 (j'ai dû débarquer dans ces eaux-là, je ne sais plus), ça ne peut qu'aller après ça ! 
Alors, pourquoi Roswell ? Je risque de te décevoir mais il n'y a pas de raison particulière, en fait. Je crois que j'ai besoin d'écrire dans un endroit "loin" pour ne pas que le lecteur se dise que ce n'est pas réaliste. Et, aussi, les camps de redressement, j'ai vu au fil de mes recherches que ça se faisait aux USA. 
A la réécriture, je sentais aussi ce côté "forcé", froid, j'avais l'impression que c'était un gamin de 7 ans qui écrivait cette scène entre Wyatt et Jacob. Et comme tu dis, après, je crois que j'ai eu le déclic et j'ai eu du mal à équilibrer toute la scène. Il faudra peut-être que je reprenne ça. 
Si les parents de Wyatt sont protestants, ça te va ? :D En fait, je les aurais bien fait chrétien mais ça m'embêterait énormément de tomber dans le cliché. Il va falloir que je me décide très, très bientôt. 
Je vais réécrire tous les chapitres afin de raconter davantage. A mon signal, tu pourras continuer.
Tu ne t'es pas dit, à la lecture, que c'était peut-être à toi de trembler ? 
A la revoyure !! 
Suzl
Posté le 01/05/2018
Il s'en passe des choses dans ce chapitre d'intro !
Je suis curieuse de voir comment tu vas traiter le sujet des "camps de redressement gay". Ca promet d'être intéressant comme fond !
Je trouve aussi que le baiser est un peu rapide, on passe vite dessus, mais après tout si c'est pour planter la situation qui mène à "l'enlèvement" pourquoi pas.
A bientôt
Dédé
Posté le 01/05/2018
Bonjour Suzl et merci pour ta lecture ! :D
J'espère ne pas te décevoir dans le traitement des camps de redressement alors... 
Et oui, au départ, je voulais traiter le baiser comme un élément déclencheur en fait. C'est peut-être pour ça que l'impression de passer vite dessus est là...
Un grand merci pour ce retour et à bientôt ! 
Eilish
Posté le 01/05/2018
Coucou Dédé !
Eh bien, tu n’es pas allé de la main morte pour ce début ! Je ne pensais pas que ça prendrait cette direction si vite, mais c’est bien parce que c’est surprenant et intriguant. Parce que maintenant, je me demande si tout le roman se passera dans le centre où Wyatt est emmené, s’il s’en échappera (après tout, tu parles de ses fugues), s’il reviendra dans sa ville… La curiosité est réveillée :)
La seule chose que je regretterais, c’est que la majorité de ce chapitre se passe en flashback. Ce qui fait qu’il y a certaines choses auxquelles on aurait aimé assister « en direct » plutôt qu’en rapporté : pourquoi pas une scène de discussion/dispute avec les parents ? Elle permettrait de dévoiler leurs caractères et valeurs, et ainsi montrer leur relation difficile avec Wyatt. En fait, je pense que j’aurais aimé entendre Wyatt parler, le découvrir un peu par moi-même :D Car en étant encore étrangère à sa vie, pendant la scène du baiser, je reste un peu spectatrice. Peut-être que si j’avais vu Wyatt interagir un peu plus avec son meilleur ami en amont, j’aurais anticipé cette tension qui monte et j’aurais sorti le popcorn à l’apogée :D Mais comme au final son meilleur ami déménage,je peux comprendre si tu ne voulais pas passer trop de temps sur un personnage qui ne réapparaîtra pas et directement plonger dans l’action et les larmes (et le sang ? ouf, non… pour l’instant… é_è) .
Dans tous les cas, le chapitre s’est lu aisément et je n’ai pas relevé d’erreurs (ou alors j’étais plus occupée à soupirer contre les maudits parents de Wyatt!). A bientôt pour la suite !
Dédé
Posté le 01/05/2018
Coucou !
Peut-être que je devrais y aller moins franco sur le début et prendre le temps d'introduire tout ça : sa relation avec ses parents, Jacob, la gêne liée à son homosexualité, les principes religieux... Ou bien, je peux y revenir en vrais flashbacks par la suite. C'est à méditer et je te remercie de m'insuffler cette réflexion, Lishette ! 
Je l'ai tellement travaillé, poli, bichonné ce chapitre que je suis fier si tu n'as pas relevé de coquilles ! YEAH ! \\o/
Un grand, grand merci pour ta lecture et pour ton commentaire ! ça met du beaume au coeur de bon matin ! :D 
A bientôt, Dr Lishette ! (prière de ne pas m'interner...)
Jamreo
Posté le 30/04/2018
Je m'en doutais ! C'est dur mais aussi très réaliste, on imagine bien cette famille livrer leur enfant à un camp de "conversion" comme on appelle ça. Tu n'as pas choisi un sujet facile :'D
Malgré tout, j'ai bien aimé ce début qui nous met directement dans l'ambiance toxique de cette famille. J'ai peut-être trouvé que le baiser arrivait trop rapidement entre les deux garçons : ils jouent à un jeu vidéo, et puis tout à coup ils s'embrassent. Mais bon c'est juste mon avis et c'est difficile d'écrire ce genre de scène ^^ 
J'ai repéré une coquille :  "Wyatt et Jabob étaient inséparables" --> Jacob
Un début prometteur en tout cas ! 
Dédé
Posté le 15/09/2019
Un an et demi après, hum hum…

Merci pour le début prometteur, Jamou ! Eh oui, je ne fais pas dans la facilité. Zugzwang est arrivé à une époque où j'avais envie de me prouver que je pouvais faire autre chose que de l'absurde. On est si loin de l'absurde avec cette histoire… Si loin…

"Jabob", mon Dieu la honte… :O

Merci de ton passage !
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