Partie 3 et fin

Ainsi donc Madame, Monsieur possédaient une fille, et qui s’appelait Clarine. La surprise leur cloua quelques instants le bec. Fouillant les tréfonds de leur mémoire, ils finirent par admettre qu’une part de vérité se dissimulait probablement dans ces allégations. Dans une famille à la respectabilité convoitée où l’on estimait la conjoncture en pertes et bénéfices, il sembla soudain approprié de reconnaître et d’accepter cet infime détail, d’autant que cet infime détail recelait un trésor. Les yeux brillants de convoitise, Madame, Monsieur, convoquèrent illico le ban et l’arrière ban des voisins, familiers, relations, Conseillés, Maire et Préfet. Comme à l’époque ancienne de la Grande Parade on récura Clarine à grande eau, de cap en pieds, dans la grande baignoire de marbre rose, de la grande salle de bain de marbre rose, jusqu’à ce que ses joues deviennent aussi rouges qu’une paire de griottes confites, aussi brillantes que le parquet ciré de la salle de réception. On la noya ensuite sous un flot de taffetas et de dentelles avant de nouer ses cheveux d’un ruban de satin bleu pervenche qui réhaussait le bleu de ses incroyables yeux pervenche. Puis on la guida jusqu’à l’estrade de la salle de réception où, devant une assistance impatiente, elle entonna son chant d’une voix rare, précise, précieuse, d’un élan mélodique incomparable, d’un fil d’harmonie singulier, d’une sonorité authentique. On versa tant de larmes qu’il fallut rassembler tout ce que l’exubérante demeure comptait de mouchoirs de batiste, de serviettes de table, de toilette, d’office, et de draps découpés, pour endiguer le flot d’une émotion par trop débordante.

Dès ce jour, les invitations se multiplièrent, chacun voulant entendre l’étonnant rossignol. De maisons en demeures, de demeures en manoirs, de manoirs en palais, Clarine déroulait sa symphonie, le regard vagabond, un sourire indéfinissable au bord des lèvres. L’opéra lui réserva un véritable triomphe, partout on acclamait le phénomène, on vantait son précieux talent, les journaux se fendaient d’éloges dithyrambiques, la radio transmettait en direct. Madame, Monsieur, le frère aîné, les deux cadets et le benjamin, furent interviewés. Ils contèrent avec force détails la vie protégée de cette enfant exceptionnelle, leur unique fille, leur unique sœur ; le combat mené contre un handicap malencontreux, leur victoire sur la fatalité arrachée au prix d’une lutte de tous les instants, les douces soirées au coin du feu, les jeux partagés, les vacances à la mer, le premier cours de poney dans le parc de l’enchanteresse demeure. Non, jamais ils n’avaient renoncé. Toujours ils avaient gardé foi en la destinée de cet enfant, remerciant Dieu et ses saints pour un aussi exceptionnel présent. Bien-sûr ils resteraient à ses côtés pour la guider, l’entourer de leurs attentions vigilantes. Elle était si fragile, tellement innocente ! Non, ils n’espéraient rien pour eux, le bonheur de leur enfant suffisait à combler tous leurs vœux…

Dans le sous-sol de la mélancolique demeure, servantes, valets, femmes de ménage et cuisinières se réjouirent sincèrement de cet extraordinaire revirement, espérant enfin pour Clarine le temps des jours meilleurs. Car, pour le petit peuple des communs, l’espoir des jours meilleurs demeurait l’ultime illusion imaginable, celle qui soutenait chacune de leurs actions, qui motivait leurs plus modestes aspirations. Cependant, leurs regards ne tardèrent pas à déchanter et leur inquiétude grandit à mesure que grandissait la renommée de Clarine. De récitals en concerts, de représentations en exhibitions, ils observèrent désarmés, les rouages d’un piège machiavélique se refermer sur leur protégée. Les cernes bleus de son regard, la transparence de son teint, la finesse de sa taille… leur petite s’étiolait, et leur impuissance à lui venir en aide donna à leurs larmes le goût amer du chagrin.

C’est à cette époque bénie que se manifesta l’évènement qui devait bouleverser pour la seconde fois la vie de l’ostentatoire demeure de l’outrecuidante famille.

***

Clarine occupait à présent une chambre du milieu dans la pompeuse demeure. La cage dorée ne possédait cependant pas le charme de la promiscuité chaleureusement étouffante de la cuisinière à bois de l’office et ses amis lui manquaient. Seul le concert des premières heures enchantait encore son existence. Assise sur le rebord de la fenêtre qui perçait la démonstrative façade, tous les sens en éveil, elle savourait les minutes clémentes, celles qui, par un miracle sans cesse renouvelé, nourrissaient sa musique secrète. Elle n’existait plus que pour cette heure, cette minute, cette seconde.

Or, un matin d’octobre où le vent du Nord entournicotait les grands arbres, une envolée de triolets chatouilla son oreille : une grâce espiègle, un délire coloré, une extravagance jubilatoire, une invitation au voyage. Mille oiseaux brossés d’or, de pourpre, de rubis, de safran enflammèrent le vert feuillage, dispersant dans le ciel des embellies sauvages. Clarine, sans même prendre le temps d’enfiler chaussons et mantelet, dévala le monumental escalier de la ventripotente demeure, échappant aux mains laborieuses qui tentaient de la retenir, aux voix qui l’imploraient de se couvrir. Mais rien n’aurait pu entraver l’élan de Clarine. La musique du Nord entraînait son cœur vers les rivages exotiques, les ciels d’azur, l’exubérance des pampas, les forêts luxuriantes, les déserts de dunes, les pics enneigés et les nuits étoilées. Son pas effleura à peine l’herbe tendre du jardin, ne crissa pas sur les graviers ronds de l’allée, ne troubla pas le lapin bondissant, l’écureuil furtif, le chevreuil inquiet. D’ailleurs, était-ce bien Clarine qui s’éloignait si vive, tellement légère ? Peut-être son reflet, une illusion de rêve, une vision enchanteresse ? Mais, tout au fond de son cœur, sans vouloir encore se l’avouer, le petit peuple des communs avait compris la nature de cet élan irrépressible ; lui, pour qui l’univers mystérieux de l’enfant du silence n’avait aucun secret.

Alors, ils levèrent les mains pour un ultime adieu, heureux de voir leur enfant baigné de la lumière des cieux, s’éloigner vers d’autres aventures.

Bien sûr on s’interrogea sur l'étrange disparition du rossignol à la voix d’or. On s’émut, on commenta, on épilogua dans les hautes sphères, celles des âmes sensibles, des lettrés, des épicuriens. Madame, Monsieur, le frère aîné, les deux cadets et le benjamin, furent interviewés. Ils contèrent avec force détails l’effroyable douleur dans laquelle les plongeait cette cruelle séparation. Quel criminel cupide et dénué de sentiments avait pu kidnapper leur enfant chérie, leur sœur adorée ? Une telle infortune mobilisa le cœur de la Nation toute entière. Monsieur le Préfet sous la pression du Président, diligenta Maréchal en chef des logis, dragons en escadron, hauts fonctionnaires et gratte-plume. Il y eut compte-rendu, entretiens et rapports. On placarda des affiches, interrogea tous et chacun. Las ! L’oiseau demeurait introuvable.

Alors, comme souvent dans les hautes sphères, celles des âmes sensibles, des lettrés, des épicuriens, lorsque l’impuissance devient contrariété, que le tracas force la sérénité, que le désagrément surpasse le regret, que l’effervescence incommode le quotidien, on proclama sans ambiguïté pour rassurer tous et chacun, pour clore un débat qui n’en était plus un, que l’oiseau s’était probablement envolé.

Quelques temps plus tard, on retrouva au fond du parc, à la lisière du mur de pierres de l’intransigeante demeure, le corps d’une enfant, presque une jeune fille, pas encore une femme qu’on ne put identifier. La misère des temps est parfois bien cruelle, écrivit-on dans les journaux à la rubrique des faits divers. On l’enterra sans cérémonie sous la ramure d’un vieux saule dans le carré des indigents. Le petit peuple des communs, rassemblé autour du petit monticule, inonda de ses larmes la terre fraîchement retournée faisant, éclore un massif de colchiques d’une blancheur éblouissante. Alors, de la ramure du vieux saule, descendit soudain un chant entonné d’une voix rare, précise, précieuse, d’un élan mélodique incomparable, d’un fil d’harmonie singulier, d’une sonorité authentique et le cœur du petit peuple des communs rassuré, se gonfla d’amour et de reconnaissance.

 

Fin

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Camille Vernell
Posté le 05/12/2022
Ma première lecture de Clarine n'avait pas été marquante. À la fin, je cherchais la raison de ces trois chapitres. Je n'en cernais ni le sens ni la thématique. Je n'y avais donc pas laissé de commentaire. Et, récemment, ma mémoire me l'a rappelée, preuve que finalement, ce petit fantôme s'était montré plus percutant que je ne l'avais imaginé.
Alors, pour ce personnage que ma mémoire n'a finalement pas oubliée, je laisse un petit commentaire :-)
Hortense
Posté le 06/12/2022
Merci Camille pour ta re-visite de Clarine. C'est le propre des "petits fantômes" que de venir nous visiter. Je suis ravie qu'il t'ait attirée finalement dans ses filets.
Claire May
Posté le 29/05/2022
Très beau. Le rappel mélodique de certains passages. La famille de Clarine nous heurte par sa mauvaise foi et ça semble une évidence que l'enfant se transforme peu à peu en oiseau ou en fantôme. Un texte rare, précis et précieux.
Hortense
Posté le 29/05/2022
Merci Claire pour ta lecture si bienveillante, cela me touche. J'ai mis beaucoup de cœur dans cette histoire et j'ai un peu tâtonné sur la manière de l'aborder. Le style peut paraître déroutant, je souhaitais apporter au récit une forme de dérision, d'humour un peu sombre.
Merci encore et à très bientôt
H.Monthéraut
Posté le 27/09/2021
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé la chute de ton histoire, elle est vraiment bien. J'aurais peut-être identifié Clarine à un oiseau précis.

Quelques remarques/corrections :

Comme à l’époque ancienne de la Grande Parade, on récura Clarine à grande eau, de pied en cap,

Répétition : satin bleu pervenche qui réhaussait le bleu de ses incroyables yeux pervenche.

Bien-sûr, ils resteraient à ses côtés

Les cernes bleues
Hortense
Posté le 27/09/2021
Merci à toi pour ta relecture attentive. Je prends note de tes remarques précieuses.
À très bientôt
Brook
Posté le 29/07/2021
Salut Hortense, je trouve que tu a fait un travail formidable sur Clarine. On voit une évidente amélioration depuis la première partie. J’espère pouvoir lire d’autres de tes histoires !
Hortense
Posté le 30/07/2021
Un grand merci Brook pour ton appréciation encourageante. Je suis vraiment touchée que cette histoire plaise car, sans prétention, je l'aime beaucoup. J'ai d'autres histoires dont "L'enfant des sables" publié et en cours de réécriture et certaines plus anciennes que j'hésite encore à montrer. Je crois que je me cherche encore.
A très bientôt
Zultabix
Posté le 23/06/2021
Bravo Hortense, cette troisième partie est superbe ! Tu connais ma franchise, ce n'est pas du pipi de chat ! C'est lyrique à souhait et pourtant très émouvant. Il y a quelqu'un derrière le stylo et on sent son coeur battre pour la littérature !
L'univers mystérieuse ? Mystérieux, non ?
J'ai beaucoup aimé ce paragraphe :

Or, un matin d’octobre où le vent du Nord entournicotait les grands arbres, une envolée de triolets chatouilla son oreille : une grâce espiègle, un délire coloré, une extravagance jubilatoire, une invitation au voyage. Mille oiseaux brossés d’or, de pourpre, de rubis, de safran enflammèrent le vert feuillage, dispersant dans le ciel des embellies sauvages. Clarine, sans même prendre le temps d’enfiler chaussons et mantelet dévala l’ostentatoire escalier de l’ostentatoire demeure, échappant aux mains laborieuses qui tentaient de la retenir, aux voix qui l’imploraient de se couvrir. Mais rien n’aurait pu entraver l’élan de Clarine. La musique du Nord entraînait son cœur vers les rivages exotiques, les ciels d’azur, l’exubérance des pampas, les forêts luxuriantes, les déserts de dunes, les pics enneigés et les nuits étoilées. Son pas effleura à peine l’herbe tendre du jardin, ne crissa pas sur les graviers ronds de l’allée, ne troubla pas le lapin bondissant, l’écureuil furtif, le chevreuil inquiet. D’ailleurs, était-ce bien Clarine qui s’éloignait si vive, tellement légère ? Peut-être son reflet, une illusion de rêve, une vision enchanteresse ? Mais, tout au fond de son cœur, sans vouloir encore se l’avouer, le petit peuple des communs avait compris la nature de cet élan irrépressible ; lui, pour qui l’univers mystérieuse de l’enfant du silence n’avait aucun secret.

Bien à toi !
Hortense
Posté le 24/06/2021
Un grand merci Zultabix, je suis vraiment heureuse que ce texte t'ai plu. Tes compliments me touchent car je doute souvent. Ils me donnent confiance.
A très bientôt

Zultabix
Posté le 24/06/2021
Ah non, tu n'as pas à douter ! Vraiment pas ! Tu es Victor Hugo par rapport à ce qu'on trouve de plus en plus en tête de gondole sur Amazon, toute cette littérature feel good et romance harlequinesque écrite au kilomètre par les Grimaldi et autres Agnès Martin-Lugand pour ne citer qu'elles. On va me croire encore vachard, jaloux et pédant et l'on se mettra le doigt dans l'oeil jusqu'au coude. Je fonctionne depuis longtemps au respect de l'ouvrage bien fait, artisanalement digne d'intérêt. Si tu es bien centrée, il n'y a aucune vanité à te dire que tu es grande devant les petits et petite devant les grands ! Bien à toi !
Hortense
Posté le 24/06/2021
Merci !
Zultabix
Posté le 24/06/2021
Tout autant, il y a une clientèle innée pour les Grimaldi et autres Agnès Martin-Lugand. Je ne leur jette pas la pierre, ou alors un simple caillou en mousse digne de leur esprit désinvolte, vaporeux et un tantinet mercantile.
Hortense
Posté le 24/06/2021
J'ai parfois l'impression aussi que le souci d'éditer du rentable prime effectivement sur la qualité de la proposition. C'est triste.
Zultabix
Posté le 24/06/2021
Ce n'est pas qu'une impression. C'est on ne peut plus tangible !
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