Partie 2 - chapitre 8

Par Edorra

Océane

Je marche tranquillement dans ce quartier qui a vu passer mon enfance, traversant ce parc où j’ai inventé tant de jeux, avec Dev et Will. Penser à eux me fait un pincement au cœur, mais je continue ma route. Je ne dois pas me perdre dans le passé, mais aller de l’avant.

Ces trois dernières semaines se sont passées à un rythme endiablé. Observation, étude, action. Quelques objets sont déjà en ma possession. J’ai commencé par le plus facile, récupérer les artefacts qui ont été ramassés et vendus à des musées. Ils sont un peu plus d’une dizaine dans ce cas, j’en ai récupéré cinq, qui reposent tranquillement cachés dans mon vaisseau. C’est si facile, ces vols représentent presque une récréation comparée au reste.

Je sors du parc, mes pensées m’accompagnant. L’organisation de tous les grands groupes poursuivant la quête Yanael brille dans ma tête comme une constellation. J’ai failli m’y perdre lors de mon étude. Lire dans tous ces esprits est parfois plus que troublant, mais aussi excitant, je dois bien l’admettre. Il me faut me poser des limites. Non seulement pour préserver mes forces, mais aussi pour ne pas virer cinglée.

Je suis devenue l’oiseau rare pour tous ces fanatiques. Ils savent qui je suis. J’ai donc mis ma carrière entre parenthèse, me suis créée des identités d’emprunt, et surtout, j’ai créé des barrières mentales pour protéger mes proches. Fred, Aurore et tous les autres. Je ne veux pas qu’ils soient en danger par ma faute. Je les ai effacés des mémoires de tous mes adversaires. Pour le moment, ils ne se rappellent plus leur nom. Bientôt, ils ne se rappelleront même plus leur existence.

Je tourne à gauche et me retrouve dans la rue, cette rue qui marque la fin de mon enfance et ma rupture avec la famille Lippman. Une centaine de pas, et je me retrouve devant elle. Je frissonne. L’imposante demeure n’a pas changé en dix ans. J’agrippe mes mains sur les barreaux de la grille, autant pour mieux voir que pour me soutenir. Le jardin paraît à l’abandon, mais la façade et les fenêtres sont entretenues. Les environs sont déserts, peut-être que je pourrais réussir à me faufiler…

— Je peux vous aider ?

Je ne peux pas m’empêcher de sursauter en reconnaissant sa voix. Will. Tu parles d’un mauvais timing. Je me retourne lentement vers lui et lui offre mon plus franc sourire.

— Bonjour ! J’observais cette maison, je la trouve magnifique. Vous savez si elle est habitée ?

Il m’observe avec suspicion, détaillant les traits de mon visage. Bien évidemment, ce n’est pas Océane qu’il croit voir. Puis il se tourne vers la villa.

— Elle l’a été. Mais je suis d’accord avec vous, elle est magnifique.

— Savez-vous où je pourrais trouver le propriétaire ?

Il reste silencieux quelques instants avant de se retourner vers moi.

— Vous en avez un devant vous. Pourquoi ?

— Quelle coïncidence ! On ne pouvait rêver mieux. Je me présente, je suis Ève Van Hansen.

Il observe ma main tendue comme si c’était un serpent prêt à mordre, puis finit par accepter la poignée de main. C’est si évident avec Will. Je n’ai presque pas besoin de lire ses pensées, elles sont tellement déchiffrables sur son visage.

— William Lippman. Vous n’avez pas répondu à ma question.

— J’allais y venir. J’aimerais vous acheter cette maison.

Son visage se fige.

— Elle n’est pas à vendre.

— Mais vous venez de me dire qu’elle est inhabitée.

— Ce n’est pas pour autant que nous voulons nous en séparer. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser.

Il me fait signe du regard de passer mon chemin et se retourne vers le portail afin de l’ouvrir. Finalement, ce n’est pas un Lippman pour rien, c’est une vraie tête de mule lui aussi. Mais je vais bien réussir à l’avoir.

— Attendez ! Si vous ne voulez pas la vendre, peut-être accepteriez-vous de la louer ?

Il se retourne vivement, excédé.

— Bon sang, vous êtes tenace, vous !

Pour toute réponse, je lui offre un nouveau sourire.

— C’est une de mes meilleures qualités.

— Et bien, ça ne marche pas. C’est toujours non.

— J’entretiendrai la maison et le jardin, je ne me manifesterai que pour payer le loyer. Ça ne changera rien pour vous.

Il pousse un long soupir. Je le sens déjà céder, encore un ou deux arguments, et j’aurai gagné.

— Pourquoi insistez-vous ?

— J’ai eu le coup de foudre pour cette maison. Je ne pourrais pas dormir avant d’y vivre.

Il se détourne de moi pour mieux réfléchir. Je sens ses doutes. Il se demande si cette affaire ne lui apportera pas plus de soucis que d’avantages, si Devon serait d’accord. Will a toujours beaucoup trop réfléchi. C’est fou ce qu’il ressemble à David. Finalement, sa voix s’élève.

— Ça vous dirait de visiter ?

Et voilà, c’est dans la poche.

 

.oOo.

 

William

J’ouvre la fenêtre du hall en grand. Ça n’a pas été fait depuis plus de deux mois et l’odeur de renfermé est suffocante. Bon, peut-être un nouveau bon point à rajouter à la présence d’Ève, l’air serait plus respirable. Je dégage mon attention de l’extérieur pour l’observer. Elle s’est immobilisée au centre de la pièce, détaillant la décoration avec minutie, ses longs cheveux blond pâle reposant sur ses épaules. On dirait une princesse du nord comme il en existait dans les contes que nous racontait Maman. Je me demande de quelle origine elle est. Hollandaise ? Danoise, peut-être ? Si elle parle l’anglais parfaitement, son français est teinté d’accent, que je n’arrive pas à identifier. Je suis sûr que Dev y arriverait lui.

Elle me fait soudain face, un sourire rayonnant aux lèvres.

— L’intérieur est encore plus charmant que l’extérieur.

— Nous sommes passés de magnifique à charmant. Y aurait-il une régression ?

Son sourire s’affaiblit quelque peu, mais elle ne perd pas son aplomb.

— Non, j’essaye juste de varier mon vocabulaire. Quelles sont les autres pièces du rez-de-chaussée ?

— Il y a un bureau, une chambre, le séjour, le salon et la cuisine juste ici. Suivez-moi.

Je la précède jusqu’à la cuisine équipée à la pointe de la technologie. Elle non plus n’a pas servi depuis longtemps. Un souvenir criant de vérité me revient soudain. Devon préparant de bons petits plats, Océane et moi jouant aux cartes et nous taquinant autour de la table. Les rires fusaient. Cette époque me manque si souvent. J’aimerais revivre des moments comme celui-ci. Mais Dev ne cuisine plus comme avant, et Océane… J’espère seulement qu’elle est encore en possibilité de jouer aux cartes.

— Vous êtes toujours avec moi ?

Les fantômes du passé se sont évaporés sous sa voix. Elle observe la pièce avec respect, comme si elle avait senti qu’elle avait une signification particulière pour moi.

— Excusez-moi, j’étais perdu dans mes souvenirs.

— Vous avez grandi ici ?

— Oui, avec mes frères et sœurs.

— Je comprends mieux. Je n’essaye pas de vous voler votre passé, vous savez.

Un sourire sarcastique étire mes lèvres.

— Encore heureux ! Vous auriez un sacré culot. Vous voulez boire quelque chose ?

Elle met quelques secondes à capter mon brusque changement de sujet.

— Un verre d’eau fraîche me suffira, merci.

— Je vous sers ça tout de suite. Vous pouvez vous asseoir.

Pendant qu’elle s’exécute, je me retourne vers les placards et sors le nécessaire. Ève n’a pas été exigeante, heureusement car les placards sont quasiment vides. Je reviens vers la table avec deux verres remplis et m’assois en face de ma future locataire.

— Réglons quelques détails. Premièrement, la maison est meublée et mon frère et moi tenons à ce qu’elle reste telle quelle. Si vous voulez, vous pourrez rajouter quelques éléments de décoration légers. Deux, mon frère et moi ne venons pas souvent ici, mais ça arrive. Dans ces cas-là, nous ne tenons pas à être dérangés. Restez discrète. Trois, les serrures fonctionnent par reconnaissance digitale. Si nous signons un bail, nous ferons le nécessaire pour rajouter votre empreinte dans la base de données. Et quatre, il existe au premier étage une pièce dans laquelle personne ne peut entrer. Je sais que c’est mystérieux, mais mettez votre curiosité de côté et faites comme si elle n’existait pas. Ça vous va ?

Elle prend un long moment pour réfléchir. Mes conditions sont strictes, mais je ne tiens pas à accueillir une fouineuse. Si elle ne sait pas se tenir, elle n’a plus qu’à partir.

— Ça me va, déclare-t-elle. Comment s’appelle votre frère ?

— Devon Lippman.

Elle hoche la tête alors que je me pince les lèvres. Il me reste à l’annoncer à Dev, si je trouve le courage. Cette maison, c’est un peu son sanctuaire. Il va très mal prendre le fait que j’ai accepté une locataire.

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Schumiorange
Posté le 25/06/2020
Salut Edorra !

C'est risqué de mettre les nouveaux chapitres en ligne si rapidement, je ne vais plus te lâcher ; )
En tout cas, merci !! C'est une jolie surprise !

Ce chapitre a un côté un peu plus calme, et en même temps, on sent que c'est juste le calme avant la tempête... Les pouvoirs d'Océane sont impressionnants, elle est limite irrésistible, et même son frère ne détecte rien.

D'ailleurs, heureusement qu'elle est tombée sur William ! C'est une excellente stratégie de louer sa maison d'enfance, j'espère qu'on va bientôt redécouvrir avec elle tout ce qui se cache dans la pièce secrète de sa mère.
Et je me demande si les deux frères vont venir faire un tour plus souvent pour voir ce que fabrique leur locataire... S'il y a de la cohabitation en vue, ça promet : )

Quelques coquilles pour finir :
- « J’ai donc mis ma carrière entre parenthèse » -> parenthèses (en général, il y en a deux)
- « Pour le moment, ils ne se rappellent plus leur nom. Bientôt, ils ne se rappelleront même plus leur existence. » -> de leurs noms ? / de leur existence (se rappeler de quelque chose)
- « Je ne pourrais pas dormir avant d’y vivre. » -> pourrai
- « Il se demande si cette affaire ne lui apportera pas plus de soucis que d’avantages, si Devon serait d’accord. » -> sera d’accord ? (pour la concordance des temps avec le verbe précédent)
- « Si elle parle l’anglais parfaitement, son français est teinté d’accent, que je n’arrive pas à identifier. » -> parle anglais / teinté d’un accent
- « J’espère seulement qu’elle est encore en possibilité de jouer aux cartes. » -> qu’elle a encore la possibilité

Et j'attends sagement la suite : )
Edorra
Posté le 29/06/2020
Salut Schumiorange !
Je prends le risque :) !

Oui, c'est un chapitre un peu plus calme où je pose les bases de nouvelles intrigues.
Oui, Océane est impressionnante, surtout quand on pense au contraste avec la façon dont elle était ado.

Va-t-il y avoir cohabitation entre "Eve" et les frères ? L'occasion serait trop belle pour la louper :D

Merci pour ton commentaire et à bientôt !

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