Partie 2 - chapitre 6

Par Edorra

William

Les heures s’enchaînent, interminables. Depuis quelques jours, j’ai perdu le goût de mon métier. J’ai l’impression qu’on pédale dans la semoule. La carte grandeur nature de Yanael exposée dans le hangar C n’évolue pas d’un iota.

Tous ces objets que nous avons déjà récupérés, et il en manque encore la moitié. Le disque dur nous a indiqué le nombre d’objets à retrouver, comment les agencer entre eux et des indices sur leur localisation. Ne soyons pas pessimistes, nous avons incroyablement progressé en dix ans. Mais ces derniers mois, nous stagnons, beaucoup trop à mon goût et à celui de mes patrons. Et bien sûr, le testament nous a filé sous le nez, avec les tristes conséquences que ça a provoqué.

Je serre les poings, refusant de penser à mes benjamins pour la énième fois de la journée. J’ai un service à gérer.

Je pose mes yeux à nouveau sur la dernière machine lasmonienne que nous avons trouvée. Personnellement, elle m’évoque une horloge suisse avec ses roues crantées et ses poulies, mais elle a sans doute une autre utilité que de donner l’heure. Je jette un coup d’œil au chef de l’équipe scientifique chargé de son étude.

— Du nouveau ?

— Pas vraiment.

Je fronce les sourcils.

— C’est-à-dire ?

— Et bien, nous avons réussi à mettre en route le mécanisme. Ce dernier peut s’apparenter à une boîte à musique étant donné la mélodie qui s’en est échappée. Mais je crains que son utilité  ne soit inexistante. Son but premier ne semble être que décoratif.

— Je vois… Rien d’autre sur les énigmes en cours ?

— Le labo y travaille toujours, monsieur.

— Bien. Appelez-moi si vous trouvez quoi que ce soit.

— À vos ordres.

Je les laisse à leurs analyses et me promène le long du hangar, déambulant entre les lignes du circuit tracées au sol. Mes yeux se fixent autant sur les manques à combler que sur les objets déjà en notre possession.

Je soupire. Quand en aurons-nous fini ? Verrais-je au moins l’accomplissement de la quête Yanael de mon vivant ?

Soudain, un bruit de pas précipités interrompt mes pensées. Je relève la tête pour voir Sarah courir vers moi, affolée. L’inquiétude s’empare aussitôt de moi. Ma femme n’a pas l’habitude de perdre ses moyens.

— Will !

— Que se passe-t-il ? Ce sont les petits ?

Elle arrive à ma hauteur.

— Non, eux vont bien. Rose et Morgane sont à l’école ; la nourrice s’occupe de David Junior.

Je pousse un soupir soulagé avant de comprendre.

— Devon ?

Elle acquiesce avec une moue gênée.

— Il a appelé. Ta sœur s’est échappée.

Je reste stupéfait.

— Quoi ? Mais comment ?

— C’est là le plus étonnant. Il dit qu’elle l’a pris en otage avec une force décuplée. Ils ont réussi à atteindre la sortie sans rencontrer âme qui vive, puis elle a disparu dans la plaine. Peu après, elle a volé un hélicoptère de la vague de recherche qui avait été lancé à ses trousses, et personne ne l’a remarquée avant qu’il ne soit trop tard.

Je la fixe avec des yeux ronds.

— C’est impossible. Tu es sûre qu’il n’a pas halluciné ? Ça pourrait se comprendre après ce qu’il vient de vivre.

— Effectivement, mais les satellites n’hallucinent pas, eux. Ils confirment les propos de Devon, du moins en ce qui concerne l’hélico.

Je me passe une main sur le visage, découragé.

— On a une idée de l’endroit où elle s’est dirigée ensuite ?

— Elle s’est posée à l’aéroport international d’Oulan-Bator.

— Et je suppose qu’elle n’y est pas restée ?

— Cela aurait été stupide de sa part.

— Elle n’a jamais été stupide.

— Dois-je fournir cette information à ton frère ?

Je réfléchis quelques instants.

— Oui, mais qu’il s’y rende seul. Pas un mot aux Salopards de Jade.

— Bien reçu.

— Une dernière chose. Qu’est-ce que ce dernier événement change au niveau de son infiltration ?

Elle pousse un long soupir.

— Eh bien, ça a terni son éclat aux yeux des Numéros, il aura un peu moins de marge de manœuvre, mais j’ai confiance en lui. Il retrouvera vite son état de grâce.

Les Numéros, c’est ainsi qu’elle appelle les dirigeants de la CMJ.

— J’espère que tu as raison. Bien, tu peux disposer.

Elle acquiesce et retourne aussitôt se mettre au travail. Je reporte mes yeux sur le dessin du sol, me maudissant intérieurement. Je me demande si Dev et moi ne venons pas d’ouvrir la boîte de Pandore.

 

.oOo.

 

Devon

Le hall voit défiler quelques dizaines de personnes, touristes en goguette avec sac de randonnée sur le dos, hommes d’affaires… Autant dire que l’aéroport n’est pas rempli.

Je retire mes lunettes de soleil tout en avançant de quelques pas dans le hall. Mes yeux furètent partout, recherchant sa silhouette longiligne, sa chevelure brune flottant derrière ses épaules. Aucune trace.

Je continue ma route jusqu’à l’autre bout de la pièce où l’immense baie vitrée donne sur le tarmac.

Les employés font tranquillement leur boulot, préparant les appareils ou les guidant vers les ponts d’embarquement. J’aperçois soudain l’hélicoptère de la CMJ posé devant un hangar, mais personne autour. Sarah avait raison, Ellie s’est bien posée ici. Mais pour aller où ? Que ce soit sur le tarmac ou dans ce maudit hall, elle reste invisible à mes yeux.

Elle n’a pas pu prendre l’avion, c’est impossible, elle n’avait rien sur elle. À moins qu’elle n’ait réussi à monter illégalement. Je l’imagine capable de tout à présent.

Une hôtesse arrive à mes côtés, l’air avenant.

— Monsieur, vous cherchez quelque chose ?

— Quelqu’un.

Je sors une photo de la poche intérieure de ma veste.

— Avez-vous vu cette femme ici récemment ?

Elle réfléchit quelques instants.

— Je ne crois pas. Cela dit, elle me dit quelque chose.

Un grognement agacé sort de mes lèvres.

— C’est une actrice.

— Ah oui ! Effectivement, c’est au cinéma que je l’ai vue.

— Vous ne l’avez pas vue passer dans cet aéroport ces dernières vingt-quatre heures ?

— Non. Mais je n’ai commencé mon service qu’il y a trois heures. Demandez au comptoir, mes collègues pourront peut-être vous répondre.

— Bien, merci.

Je m’éloigne et me dirige sans trop y croire vers l’accueil. Mes neurones sont toujours en action, peut-être trop. Et si je la retrouve, je fais quoi ? Je ne peux tout de même pas la ramener aux salopards de jade, même si je dois regagner leur estime. Sarah a été plus qu’évasive sur ce sujet-là.

Les Numéros me considèrent comme le premier responsable de la fuite de l’héritière. Je dois bien reconnaître que c’est le cas. J’avais peur qu’ils rechignent à me donner une permission, mais ils ont sauté sur l’occasion pour insinuer que j’avais bien besoin de vacances. Je serre les poings. J’ai vraiment l’impression d’être dans une impasse, et j’ai horreur de ça !

J’arrive à l’accueil et réitère ma demande. Même résultat. Aucune trace d’Océane. Mais où est-elle donc passée ?

 

.oOo.

 

Océane

Enfin, j’arrive chez moi, accueillie par le son du ressac des vagues et le soleil de Bretagne. Je referme la porte derrière moi, fermant les yeux, m’imprégnant de la douce atmosphère de ma maison secrète. Ici, personne ne me trouvera. J’ai acheté cette demeure il y a trois ans sous un nom d’emprunt.

Je me retourne et observe la pièce de vie, ne sachant quoi faire. Ça y est, l’adrénaline s’en est allée, me laissant telle une coquille vide. Ne restent que le doute… et la peur. « Froussarde » raille la voix de Devon en un écho de souvenirs enfantins. Je serre les poings. Je ne dois pas me laisser aller, non, je dois être forte pour la suite des événements. Plus facile à dire qu’à faire.

J’ai l’impression d’être étrangère au monde qui m’entoure, étrangère à moi-même. Je ne me reconnais pas dans ce que je viens d’accomplir. C’est une partie de moi que j’ai oublié ces dernières années, que j’ai même tenté d’effacer. J’aimerais pouvoir dire que ce n’est qu’un rôle que j’interprète, mais ce n’est pas le cas, pas entièrement. J’aime ce sens de l’aventure et du risque, mais j’ai aussi peur de cette incertitude. Je n’ai plus aucune assurance en ce qui concerne mon avenir…

Soudain, mon regard croise le sien, sur cette vieille photo encadrée depuis peu. Une photo de Dev et moi, quand on était heureux. Ai-je besoin de préciser que c’était durant le mois de novembre 2088 ?

Il m’enlaçait, me couvant d’un regard tendre et protecteur ; je souriais de toutes mes dents à la vie. Un mouvement de rage me prend alors que les moments que je viens de vivre me reviennent en pleine face. Je me précipite sur le cadre et le jette violemment à l’autre bout de la pièce.

— Son of a bitch!

Je m’écroule au sol à mon tour, me retenant au buffet. Les larmes coulent enfin, laissant libre cours à ma peine et à ma douleur. Pourquoi Devon ? Pourquoi fallait-il détruire mes derniers souvenirs de lui ? Pourquoi faut-il désormais que son image soit liée à cette torture ? J’aurais presque préféré le prendre réellement pour Mark.

Les larmes sont salvatrices, emportant avec elles toute ma colère et ma frustration, me laissant plus vide que je ne l’étais, mais aussi plus sereine. Être l’héritière de Yanael, tel est mon destin, autant l’accepter. Ce n’est pas comme si j’étais démunie. J’ai les moyens de mon côté pour m’en sortir. Si je le voulais, tout pourrait être terminé rapidement. En un an peut-être ?

Je me relève et essuie mes larmes du revers de la main. Je dois commencer les démarches dès maintenant ; le temps de vivre cachée est révolu.

Mon regard croise les débris du cadre au sol et je me mords la lèvre inférieure, indécise. Finalement, je les rejoins et ramasse la photo, la retirant des morceaux de verre. Je lisse les coins fourchus d’un geste machinal. Devon… Il devient fou, c’est évident dans ses pensées. Il ne sait quasiment plus faire la dissociation entre lui et Mark. Mais je l’aiderai, à ma manière.

Ma colère s’est échappée, et je me rends compte à présent que j’ai à la fois insulté ma mère et mon frère, deux êtres qui me sont chers malgré tout.

Je repose la photo sur la table de la cuisine et me dirige vers la chambre. Je balaierai les morceaux de verre plus tard.

Je file droit sur la commode sans m’attarder sur la décoration qui m’apaise tant habituellement. Je note tout de même du coin de l’œil que la plante verte aurait bien besoin d’eau. Plus tard.

Je m’agenouille et ouvre le tiroir du bas jusqu’à l’enlever, puis retire tous les foulards qui se trouvaient à l’intérieur. Une légère pression, et le double fond se révèle à moi. J’attrape ma lime à ongle sur ma coiffeuse et fais levier. En quelques secondes, l’émetteur lasmonien est sous mes yeux. Je laisse échapper un soupir résigné. Il n’a pas changé d’un iota depuis que je l’ai rangé là il y a trois ans, un cercle de métal agrémenté d’un unique bouton pressoir. Let’s go! J’appuie dessus. Bon, je suis assurée que l’émetteur marche et tant mieux, je n’aurais pas aimé me retrouver perdue dans l’espace, mes yeux éclatant sous la pression. Pour l’heure, je suis bien arrivée dans mon vaisseau lasmonien furtif, en orbite autour de la lune depuis mon retour il y a trois ans.

Je ne vous dis pas la couche de poussière qui s’est accumulée. Le système est en veille, n’utilisant que les fonctionnalités nécessaires, à savoir le diffuseur d’oxygène et la technologie furtive. L’éclairage reste à un niveau très faible.

Ça me fait un petit pincement au cœur de revenir ici. Les événements de mon voyage me revenant en mémoire. Cette année fut une épreuve pour moi, un cap à franchir. Et aujourd’hui, je suis à l’aube d’en franchir un autre.

Je m’avance vers la console de contrôle ; allumant le disque dur que Yanael m’a confié, celui dont j’avais l’ordre de ne pas toucher avant que le moment soit venu. Il m’a fourni toutes les pistes, à moi de les interpréter. Mon travail de recherche et d’observation commence ce soir. Rien ne sera plus jamais comme avant.

 

.oOo.

 

Devon

La force de l’alcool brûle mon œsophage pour aller tranquillement s’installer dans mon estomac. Je serre le poing sur le comptoir, réprimant la vague de souffrance qui me balaye à nouveau. J’aimerais pouvoir gérer la douleur aussi bien que l’alcool, mais je ne suis plus aussi sûr d’y parvenir à présent.

J’ai passé le reste de la journée à la chercher. De l’aéroport, je suis passé au périphérique de la ville puis au centre-ville. Ça m’a pris des heures et des heures pour ne rien trouver. Ah si, ce bar miteux duquel je n’ai plus envie de partir.

Je fais signe au barman de me resservir un autre verre de vodka. Il s’exécute sans mot dire. L’avantage des Mongols, c’est qu’ils ne sont pas bavards, et qu’ils ne se mêlent pas des affaires des autres.

J’aimerais qu’elle soit là, qu’elle glisse son bras sous le mien, pose sa tête sur mon épaule, qu’elle me demande de la ramener à la maison pour qu’on se blottisse l’un contre l’autre comme avant. « Conneries ! raille la voix de Mark en moi, tout ce que tu veux, c’est te la faire, sur ce comptoir peut-être bien. »

J’avale cul sec mon verre pour faire taire cette voix en moi. Peut-être est-ce une mauvaise idée de rester ici finalement. Je suis en vacances, autant en profiter pour rendre visite à Will et à ses merveilleux gosses. J’attrape mon portefeuille pour régler la note et tombe sur la photo d’Ellie quand je l’ouvre. Quel idiot ! Cette photo est là depuis toujours, je n’y prêtais plus attention, mais ce soir, elle m’hypnotise. Le regard pétillant d’Océane alors qu’elle m’embrasse sur la joue tout en me faisant des oreilles de lapin ; mon regard faussement excédé. On était si bien. J’aimerais parfois avoir une machine à remonter le temps.

— Elle est plutôt mignonne, résonne une voix féminine à mes côtés.

Je lève les yeux pour découvrir une femme blonde assise à mes côtés. Habillée sexy, maquillée plus qu’il ne faut ; c’est une call-girl, pour rester poli.

— Elle était.

— Oh, je suis désolée.

Je hausse les épaules tout en rangeant mon portefeuille.

— Ça n’a pas d’importance.

Le silence s’installe avant qu’elle ne revienne à la charge.

— Vous avez l’air d’avoir eu une journée difficile.

— On peut le dire, mais j’ai connu pire.

— Hum, hum, approuve-t-elle, vous avez l’air d’avoir les épaules solides.

Sa main vient se poser sur mon épaule pour appuyer ses dires. Je ne réponds pas, habitué comme je suis à leurs techniques d’approche. À vrai dire, d’habitude, ça m’amuse. Ce soir, je n’ai pas la patience.

— C’est combien ?

Sa main descend, insistante, sur mon bras.

— Deux mille de l’heure.

Un sourire cynique naît sur mon visage.

— Tu me crois riche ?

— Tu es l’homme le plus chic du bar.

Un rire désabusé m’échappe, puis je me lève, attrapant sa main au passage.

— Allons-y, Ellie.

— Je m’appelle Cassandre.

— Non, ce soir, tu es Ellie.

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Schumiorange
Posté le 23/06/2020
Salut Edorra !

Je n'ai pas résisté à la tentation de lire ce chapitre, et maintenant il faut que j'attende la suite... : /

En tout cas, c'était encore un très bon chapitre, je suis repartie dans l'histoire dès les premières lignes. William est très convaincant en chef des opérations, et on sent bien sa frustration de voir l'enquête stagner depuis quelque temps.

On dirait presque qu'Océane avait tout prévu, elle gère très bien son évasion et elle a même une maison secrète !! Et un vaisseau en orbite qu'elle peut rejoindre instantanément en appuyant juste sur un bouton !! C'est trop cool XD

Je trouve très touchant le passage où Océane s'effondre et lâche tout, ça a un côté un peu thérapeutique, et c'est bien de savoir qu'elle prévoit quand même d'aider Devon un jour ou l'autre. Tu redonnes un peu d'espoir à ton lecteur !
Et Devon a clairement besoin de cette aide, il est limite au fond du trou...

Je croise les doigts pour pouvoir continuer ma lecture bientôt ! ; )
Schumiorange
Posté le 23/06/2020
Oups, j'ai oublié deux petites coquilles :

- « Verrais-je au moins l’accomplissement de la quête Yanael de mon vivant ? » -> Verrai-je
- « C’est une partie de moi que j’ai oublié ces dernières années… » -> oubliée
Edorra
Posté le 24/06/2020
Salut Schumiorange !

Tu es au taquet, dis-moi !

Merci pour ton commentaire.

William a complètement embrassé son rôle de chef en effet, avec ses bons et ses mauvais côtés comme tu le verras par la suite.

Océane s'était préparé en effet, mais la quête va être plus dure pour elle qu'elle l'avait imaginé, à cause de ses émotions qu'elle ne gère pas toujours bien.

Quant à Devon, il est au fond du trou et il creuse encore. Heureusement qu'il y a des personnes qui veulent l'aider !

A bientôt pour la suite !
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