Partie 2 - Chapitre 5

Par Edorra

William

Je raccroche le visiophone et m’affale dans mon fauteuil avec lassitude, maudissant ce foutu métier. Comment est-on censé se sentir quand on autorise son frère à enlever et torturer sa sœur ? J’ai beau me dire que c’est le moindre mal, qu’il vaut mieux que ce soit Devon qu’un autre mercenaire sans état d’âme, ça n’aide pas à faire passer la pilule.

Ellie… Je n’arrive pas à y croire. Notre petite sœur si pleine d’énergie et d’imagination, comment et pourquoi serait-elle l’héritière de Yanael ? Je sais bien qu’elle n’est pas notre sœur, qu’elle a été adoptée, mais je n’arrive pas à voir le rapport. Je ne le veux pas. Ils se sont forcément trompés en traduisant le parchemin.

Quel gâchis si ce n’est pas le cas. Océane aurait pu travailler avec nous dès le début. Elle aurait été un atout précieux pour le Centre. J’ai souvent insisté auprès de Papa pour qu’il l’intègre. Il a toujours refusé. Récemment, j’ai voulu engager Ellie. Vu ma position dans la hiérarchie, j’aurais pu le faire sans problème. Être dirigeant de tout un secteur a ses avantages. Mais Devon m’a dissuadé, arguant qu’elle ne méritait pas qu’on lui inflige ça.

Quel gâchis ! Je me sens sale, comme si toute la boue du monde avait pris possession de chaque parcelle de ma peau. Je desserre mon nœud de cravate pour tenter de retrouver une respiration normale. Journée maudite !

J’entends un léger coup frappé à la porte avant que Sarah ne rentre. Elle m’interroge du regard.

— Il va le faire.

Elle soupire profondément avant de s’avancer vers moi pour se poster dans mon dos. Ses mains se posent sur mes épaules. J’ai toujours adoré ses massages improvisés, mais aujourd’hui, même eux n’arrivent pas à me détendre.

— Ça va aller ?

Je grogne.

— Bien sûr que non ! C’est ma petite sœur… La fillette que je protégeais envers et contre tous, l’adolescente que j’ai empêché de fuguer. Je viens d’ordonner qu’on la torture et tu crois que je vais me mettre à danser au milieu de mon bureau ?

Elle se raidit.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

J’expire à fond.

— Je sais… Excuse-moi, tu paies pour les autres.

— N’en prends pas une habitude, je ne me laisserai pas faire.

Un léger sourire étire mes lèvres.

— Oui, j’ai cru remarquer ce trait de ton caractère.

Elle reprend ses mouvements.

— C’est quoi cette histoire de fugue ?

Je lui jette un coup d’œil interrogatif.

— Tu as dit que tu avais empêché Océane de fuguer.

Les souvenirs me reviennent comme un flash.

— Oh ça… Elle avait 12 ans à l’époque, j’en avais 15. On passait l’été chez de vieux amis à Papa. Bien évidemment, lui n’était pas là. C’était la pleine période de l’adolescence. Devon et moi étions toujours fourrés ensemble. J’imagine qu’Ellie a dû se sentir délaissée. Tu sais que ça n’a jamais été le grand amour entre elle et mon père.

— Je le sais, oui.

— Nous étions tout ce qu’elle avait. Elle s’est crue abandonnée. La peur de l’abandon a toujours été très forte chez elle. Bref, c’est un soir où j’avais fait le mur que je l’ai découverte. Je la vois encore sur l’allée du jardin, se faufiler à pas de loup, sa valise à la main. Je ne sais pas lequel de nous deux a été le plus surpris.

La pression sur mes épaules augmente légèrement.

— Et que s’est-il passé ensuite ?

— Nous avons eu une longue discussion. Elle m’a avoué ses états d’âme. Je l’ai rassurée en lui disant que Dev et moi l’aimions toujours, qu’elle pourrait toujours compter sur nous… Et aujourd’hui, je viens de rompre ce serment.

Le silence s’abat sur nous, lourd et pensif. Finalement, ma femme s’éloigne et vient s’asseoir en face de moi.

— Tu n’aurais peut-être pas dû lui dire de le faire.

— Si ça n’avait pas été lui, ça aurait été un autre. Une ordure qui lui aurait faire encore plus de mal.

— Avec ta solution, tu vas détruire à la fois ton frère et ta sœur.

La fureur s’empare de moi. Je me lève brusquement, envoyant ma chaise au sol dans le mouvement.

— Et qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? Lui dire de désobéir, lui dire d’enlever Ellie avant eux et de la mettre à l’abri ? Cela aurait ruiné quatre ans de mission !

— Il y a parfois d’autres priorités dans la vie.

Je redresse ma chaise et me rassois, me prenant la tête dans les mains, découragé.

— Je le sais, et j’ai choisi les miennes, aussi douloureux que ce soit. J’ai besoin que tu me soutiennes, Sarah, je n’y arriverai pas sans toi.

Je relève mes yeux pour les plonger dans les siens. Ses traits sont soucieux, mais elle acquiesce tout de même. Je reprends.

— Je veux que tu sois en contact direct avec Devon. Il risque de beaucoup communiquer ces prochains jours. Sécurise les lignes au maximum.

— Bien reçu.

— Tu peux disposer.

Elle fait une légère moue, se lève et se dirige vers la porte. Je la rappelle au dernier moment.

— Eh, Sarah !

Elle se retourne.

— Je t’aime.

Un tendre sourire éclaire son visage.

— Moi aussi.

 

.oOo.

 

Devon

Les nanos des murs se sont vitrifiés, me permettant de la voir. Bien sûr, la réciproque n’est pas valable, je n’ai pas choisi cette option sur l’ordinateur central. Je ne veux pas qu’elle me voit. Pas déjà. J’essaie de retarder l’inévitable au maximum, mais il va bien me falloir céder.

Elle paraît si démunie attachée sur cette chaise. Si démunie et en même temps si sereine. Elle ne s’est pas encore réveillée, n’a pas encore réalisé la terrible situation dans laquelle elle se trouve.

Mon Océane, mon rayon de soleil, ma joie de vivre. Je les ai perdus pendant longtemps, les retrouvais à peine, et suis à présent forcer de les faire souffrir, au risque de les voir disparaître à tout jamais.

Je ne peux pas lui faire ça. Elle mérite de rester dans son monde de rêves et de paillettes, pas de tomber dans l’enfer de l’espionnage et du terrorisme. Enfoiré de Yanael ! Pourquoi a-t-il couché son nom sur ce maudit parchemin ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Mon indignation ne m’aide pas. Son seul atout est de m’immobiliser devant cette fenêtre par laquelle je la vois.

Ellie… Elle est si belle, si douce, si attirante. J’ai déjà dû repousser plusieurs de mes « collègues ». Depuis, je ne la quitte plus des yeux. Je ne laisserai personne l’approcher. Tant pis si je dois faire le sale boulot. J’entends encore la voix accablée de Will à mon oreille.

— Obéis à tes ordres.

— Tu plaisantes, là ?

— Non, a-t-il soupiré. C’est ce qu’il y a de mieux pour elle.

— Je ne peux pas la torturer, Will. On commence juste à se refaire confiance.

— Elle ne saura pas que c’est toi. Elle te prendra pour Mark.

— Moi je le saurai, c’est suffisant.

Cette discussion m’a laissé un goût amer, ce même goût qui est devenu si fort depuis que j’ai tenu la photographie d’Océane entre mes mains. Je ne bouge toujours pas. Je vais finir par m’enraciner dans le sol à ce rythme-là.

Je ne la quitte pas des yeux. Ses paupières ont commencé à frémir, elle ne va pas tarder à se réveiller et Mark à prendre le dessus. Je ne peux pas. Il faut que je me maîtrise, pour elle.

Comment blesser un ange de douceur comme elle ? Son fantôme qui ne me quitte pas depuis dix ans est là, juste à mes côtés. C’est drôle, dans mon imagination, elle a toujours dix-sept ans. Elle m’enlace, m’embrasse tendrement sur la joue.

— Je t’aime, Devon.

Si douce, si adorable. Suis-je devenu un tel monstre pour accepter de lui faire ça ?

— Dis-moi que tu m’aimes aussi, susurre sa voix à mon oreille.

Les mots franchissent à peine la barrière de mes dents.

— Je t’aime.

— Vous disiez quelque chose, Mark ? intervient n°5 à mes côtés.

Et merde ! Il m’a eu par surprise. Je reste impassible.

— Rien d’important.

— Qu’est-ce que vous faites encore ici ?

— J’observe mon adversaire.

— Ce n’est pas un adversaire. Si vous n’avez pas les tripes pour y aller, je connais une foule de candidats qui se feront une joie de le faire.

Ces quelques mots achèvent de me décider. Mes jambes se meuvent enfin, prenant la direction de la cellule. Pardonne-moi, Océane, mais je n’ai pas le choix.

Mes pas me portent beaucoup trop vite, la porte s’ouvre trop rapidement, offrant à mon regard la captive pleinement réveillée. Elle tire sur ses attaches, essayant de les rompre, en vain.

Elle a relevé les yeux à mon entrée, me fixant avec incrédulité et angoisse. Elle déglutit avant de demander d’une petite voix.

— Qui êtes-vous ?

— Mon nom importe peu.

Mark est de retour. Il avance jusqu’à elle, plonge son regard dans le sien, joue avec le cuir du fauteuil.

— Il me semble que nous avons beaucoup à nous dire.

Elle me jette un regard terrifié… terrifié et abasourdi. J’aimerais la prendre dans mes bras, la consoler et lui dire que c’est juste un cauchemar, mais je ne peux pas. Je sais que n°5 m’observe attentivement de l’autre côté du mur.

— Que voulez-vous de moi ? Si c’est de l’argent, vous n’avez pas besoin de…

— C’est moi qui pose les questions ici, Océane.

Elle se tait, coupée dans son élan, avant de balbutier.

— Comment connaissez-vous mon prénom ?

— Vous pensez que nous vous avons enlevée seulement pour vos beaux yeux ? C’est faux, nous avons fait quelques recherches sur vous.

— Je ne comprends pas, je…

Je m’agenouille à sa hauteur, l’air rassurant.

— Répondez simplement à mes questions et tout se passera bien.

Elle déglutit à nouveau et hoche la tête doucement. Je respire quelque peu, il n’y a pas de raison qu’elle se taise. Je n’aurai peut-être pas à la torturer. En admettant évidemment qu’elle sache quelque chose, ce qui est fortement improbable. Bon sang, arrête de tergiverser Devon, et concentre-toi. Ne fais pas traîner les choses.

— Alors commençons. Dites-moi ce que vous savez à propos de Yanael.

 

.oOo.

 

Océane

La douleur physique est immense mais pas autant que le doute et la fureur qui se sont emparés de mon esprit. Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui ? Pourquoi faut-il que ce soit Devon qui me révèle à ma destinée ? Pourquoi dans ces conditions-là ?

Les mots de Yanael dansent la ronde dans mon cerveau sur un air de comptine enfantine : « Quand le nom de Yanael entendras, ta mission commencera ». J’ai envie de vomir.

Je serre les poings, je ne cèderai pas. Après tout, une femme qui a subi les douleurs d’un accouchement sans péridurale peut tout supporter.

La douleur est mon amie. La douleur est mon amie. Je ne suis pas ici. Je suis dans un magnifique jardin où l’eau paisible d’une rivière s’écoule. Conneries, oui ! La souffrance s’enchaîne à moi, naviguant des sondes sur ma peau par mes nerfs jusqu’à mon cerveau. Un cri m’échappe avant que la douleur s’amenuise, lentement. Devon a baissé les leviers devant lui. On dirait une console de son dont se servent les ingénieurs pour mes concerts. Son utilité est beaucoup moins agréable.

Mes nerfs se calment, mais pas mon estomac. Je me penche soudain sur le côté pour rendre mes tripes. Et merde, je me suis trompée de côté, cela aurait été beaucoup plus amusant si tout était tombé sur Devon. Ce dernier reprend, toujours persuadé que je le prends pour son alter ego Mark.

— Tu n’as qu’un mot à dire pour que ça cesse.

Tiens, dans son émotion, il est passé au tutoiement. Je ne dirai rien. Ni que je sais qui il est réellement, ni que je connais mes pouvoirs et mon rôle dans l’aventure Yanael. Mon secret est ma meilleure arme. Si je lui révèle ce qu’il veut savoir, je suis finie.

Je me recouche sur le fauteuil et bafouille.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Il plonge son regard dans le mien. Je lis aisément la supplication cachée au fond de ses prunelles. « Ne m’oblige pas à recommencer ! » me crient-elles silencieusement.

— Tu en es sûre ?

— Autant que je l’étais il y a cinq minutes. Yanael n’évoque rien pour moi. Si c’est un scénario de film ultra secret, je vous assure que je ne l’ai pas lu…

Il parvient avec peine à dissimuler le sourire qui frémit sur ses lèvres.

— Ce n’est pas un scénario.

— On va jouer aux devinettes longtemps, parce que je vous assure que je ne sais rien sur lui.

À ces mots, ses yeux se rivent aux miens.

— Comment sais-tu que c’est un homme ?

Merde.

— Je n’en sais rien.

Son regard dévie vers le mur en face de lui, là où je sais se trouvent ses chefs. Il soupire.

— Tu ne me laisses pas le choix.

Sa main se relève, se dirige vers les leviers, et la douleur revient, lentement, montant en crescendo, m’arrachant un cri. Je serre les dents. Résiste, résiste. Montre-toi la digne héritière de Yanael. Le salaud, il m’avait dit que ce serait dur, mais je ne pensais pas que ça le serait autant.

Dev se penche sur moi.

— Je peux arrêter ça, Océane. Cède maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

Jamais. Il est temps… de m’intéresser… au monde qui m’entoure. « Ouvre ton esprit, Océane » résonne la voix de mon mentor dans mon esprit. Je me concentre sur les pensées de Devon. Je n’ai pas à me forcer beaucoup. Il les projette littéralement vers moi.

« Arrête ça, Océane, je t’en prie. Évanouis-toi, ou fais juste semblant, que je puisse arrêter ce cauchemar ! »

M’évanouir ? Bonne idée, je regrette de ne pas l’avoir eue avant. Aussitôt dit, aussitôt fait. Après tout, je suis comédienne, mimer une perte de conscience est dans mes cordes. Un ultime soupir, le corps s’affaisse, la tête retombe sur le côté, juste contre l’épaule.

Même Devon s’y laisse prendre. Il abaisse les leviers et la douleur s’arrête, enfin.

Il s’approche. Je sens son index et son majeur glisser sur mon cou, contrôlant mon pouls.

— Elle est vivante, déclare-t-il.

Évidemment, gros bêta, je ne vais pas me laisser tuer si facilement.

Je l’entends reculer d’un pas. Je le sens presque me déshabiller du regard. Puis finalement, ses pas décroissent, la porte claque. Il est sorti.

Je me retrouve seule, mais je suis convaincue que ça ne va pas durer. Comme pour me donner raison, trois hommes entrent pour garder la pièce. Ils ne s’approchent pas. Je reste immobile, centrée sur moi. Je dois débloquer les dons que j’avais mis en veille, les ré-apprivoiser, tous en leur temps. Le premier à allumer est le contrôle des perceptions. Peu à peu, je reprends possession de cette faculté. Ces trois gardes sont maintenant à ma merci, verront ce que je leur dis de voir, ressentiront ce que je leur dirai de ressentir. Je ne sais pas qui ils sont, ne m’appesantis pas sur leurs pensées et leur être. Tout viendra en temps utile. Pour l’instant, je dois retrouver mes forces, et sortir d’ici.  Ma vie vient de changer du tout au tout. Me voilà lancée dans la course.

Il fallait bien que ce jour arrive.

 

Quatre ans plus tôt

Mes yeux parcourent le paysage avec avidité. Je voulais une preuve de ce que mon hôte prétendait depuis mon réveil, je l’ai. Je ne suis plus sur Terre. Pour preuve, les quatre lunes de cette planète jettent leur silhouette fantomatique dans le ciel ensoleillé.

À vrai dire, c’est un vrai petit coin de paradis. Derrière moi, le vaste palais dans lequel je viens de passer cette dernière semaine s’élève glorieusement, mettant au défi quiconque de vouloir le détruire. Niveau architecture, cela me rappelle un peu les palais et bâtiments d’inspiration musulmane sur Terre.

Autour de moi, un vaste parc s’étend, étalant ses vastes étendues de mousses, d’arbres aux hauteurs grandioses tout autour d’un lac qui file jusqu’à l’horizon. Les oiseaux chantent, des familles se reposent tranquillement près de l’eau, surveillant avec vigilance les enfants en bas âge. Oui, vraiment, c’est l’image que je me fais du paradis. Mais peut-être suis-je morte, après tout.

Je ne me rappelle pas grand-chose de mes derniers instants sur Terre. Je crois que je m’étais saoulée, seule devant ma télé. Dimitri était mort depuis seulement trois semaines, et je ne supportais plus les soirées dans l’appartement. Je me suis saoulée à mort, alors peut-être ai-je réellement trépassé ?

— Vous êtes bien vivante, résonne la voix de mon hôte derrière moi.

Il arrive à ma hauteur, m’offrant un sourire sincère. Je lui lance un coup d’œil impassible.

— Vous lisez dans les pensées ?

— Effectivement.

Ma bouche s’ouvre de stupeur. Sa réponse a fusé sans aucune malice ni sarcasme, comme s’il disait vrai… Allons donc, Océane, ton imagination te joue encore des tours.

— Le paysage vous plaît ?

Je prends mon temps avant de répondre.

— Oui, c’est magnifique.

Il acquiesce en détaillant le panorama avec fierté.

— Bienvenue sur Lasmonia.

Je l’observe attentivement. Il semble vraiment être attaché à sa terre, d’un amour sincère et profond. J’aimerais pouvoir comprendre ce sentiment, mais je suis une enfant déracinée. Penser à Bruxelles me fait toujours trop de mal. À tel point que j’hésite toujours à inscrire la ville sur mes tournées.

Repenser à ma vie terrienne me pince douloureusement le cœur, mais mon hôte ne semble pas s’en rendre compte. Ses yeux d’un bleu océan naviguent tranquillement au gré du parc. Ses lèvres retroussées laissent voir ses dents d’un blanc éclatant dans un sourire serein. J’ignore l’âge qu’il peut avoir. La quarantaine, peut-être un peu plus si j’en crois les quelques rides au coin de ses yeux. Je dois avouer qu’il a un charme indéniable. Pourquoi les hommes vieillissent toujours mieux que les femmes ? Encore une autre injustice… à moins que ce soit parce qu’ils se soucient moins du temps qui passe que nous ? Allez savoir. Le sourire de mon accompagnateur s’agrandit.

— Vous avez une imagination débordante. Vous êtes bien la fille de votre père.

Je me fige aussitôt et réponds agressivement :

— Mon père n’avait aucune imagination. C’était un homme froid et rigide.

Il m’adresse un regard malicieux.

— Vous croyez ?

Je ne peux empêcher un frisson de parcourir mon corps. Ce type me met mal à l’aise. Il montre une telle perspicacité depuis mon arrivée, ça en est troublant. Mais après tout, il est le seul guide que je vois dans les parages, et il me semble que je vais en avoir besoin. Je lui laisse gagner un peu de terrain.

— Très bien, je vous crois, nous ne sommes pas sur Terre. Et maintenant ?

— Maintenant peut-être allez-vous accepter le fait que vous êtes originaire de cette planète.

J’ouvre des yeux ahuris.

— C’est absurde ! Je suis née à Dunkerque, sur Terre.

— Ce n’est pas tout à fait vrai.

— Vous espérez vraiment que je vais prendre pour argent comptant tout ce que vous me dîtes ?

Il émet un rire léger.

— Bien sûr que non, je sais que vous n’êtes pas stupide. Mais j’ai des preuves, et elles viendront en temps voulu, si vous acceptez de rester.

Depuis mon arrivée ici, ce type insiste pour que j’emménage sur cette planète, mais je n’ai rien à y faire. Je pousse un long soupir. Cette planète est magnifique, j’aurais pu tomber plus mal, mais ça ne change rien. Je repense soudain à ce qui m’attend sur Terre : rien d’autre que la souffrance. Finalement, je ne suis pas si mal ici. Je me retourne vers mon hôte.

— Vais-je au moins avoir l’honneur de connaître votre nom ?

Il incline la tête.

— Je me nomme Yanael.

 

.oOo.

 

Devon

L’eau brûlante coule sur mes mains tremblantes. Je n’arrête pas pour autant le robinet. Je mérite la douleur, aussi forte que celle que je lui ai infligée. Je croise mon regard hanté dans le miroir. Je me vois sans me voir. Qui est ce monstre en face de moi ? Ce n’est pas moi. Je n’aurais jamais fait de mal à mon Ellie, non jamais. Ce n’est pas moi.

Océane. Les images de sa torture se mêlent à la douceur de nos anciennes étreintes ; à sa peau soyeuse glissant sur la mienne se superposent ses cris horrifiés.

Je ne peux pas retenir un haut le cœur et vomis la bile qui ne demandait qu’à sortir depuis le début de la journée.

Je dois me reprendre. Je ne peux pas la laisser seule trop longtemps. J’ai réussi à obtenir des chefs d’être son seul interlocuteur, mais il me faut des résultats, et vite, si je ne veux pas être obligé de recommencer cette scène encore et encore. Peut-être que j’arriverais à l’amadouer par la ruse ou la douceur. Mais si vraiment elle ne sait rien, est-ce que j’irai jusqu’à la tuer ? Ne devrais-je pas plutôt songer à abandonner la mission ? À m’enfuir avec elle sur une île déserte, rien que nous deux et du temps pour recoller les morceaux ? Je ne suis même plus sûr de pouvoir la regarder en face.

Je me redresse en prenant appui sur le rebord du lavabo, retrouve mon maintien, éteins le robinet. Je dois y aller. J’aviserai le moment venu, au mieux pour nous deux.

J’essuie mes mains, me redonne une allure correcte et impassible, et sors de ma chambre.

Tous ces couloirs se ressemblent. L’uniformité est le maître mot des architectes terroristes. Je me suis toujours demandé pourquoi. Je sais cependant depuis longtemps me repérer dans ce dédale. J’arrive bientôt à sa cellule, pousse un soupir intérieur, et appose ma main sur la serrure digitale. La porte s’ouvre, pour me révéler une pièce plongée dans l’obscurité. Je fronce les sourcils, ce n’est pas normal. Non ces salauds n’auraient pas osé…

Je pénètre dans la pièce, criant « lumière ». Mais la reconnaissance vocale ne fonctionne pas. Satanée technologie, ce n’est pas le moment de tomber en panne !

J’avance sans rien voir, jusqu’à ce que mon pied rencontre un corps allongé au sol. L’angoisse étreint mon cœur. Je déglutis avant de demander :

— Océane ?

Aucune réponse, évidemment. Soudain, quelqu’un m’agrippe par derrière, me tordant le bras gauche dans le dos, glissant une lame sur ma gorge. La poigne est forte, je peux à peine bouger. Je jure entre mes dents. Je suis à la merci de mon agresseur. Pour l’instant, me reprends-je mentalement.

— Pas un mot si tu ne veux pas que je t’égorge.

Mes yeux s’écarquillent de stupeur en reconnaissant sa voix. Océane. Non, c’est impossible. J’essaie une nouvelle fois de me dégager, mais elle raffermit sa prise. J’ignorais qu’elle possédait une telle force. C’est impossible. Comment a-t-elle pu se détacher ? Comment a-t-elle pu venir à bout des trois gardes ? Inutile de s’attarder sur le comment, le principal pour l’instant est le pourquoi.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Prendre une douche. Espèce de crétin, fais-moi sortir d’ici !

— Je ne peux pas.

— Mais bien sûr que si, tu peux. Tu sais où se trouve la sortie, non ?

Je ne réponds pas, toujours sous le coup des multiples émotions qui courent en moi. Je n’arrive pas à y croire, pas mon Océane. Elle ne me ferait pas de mal. Non, elle ne ferait pas de mal à Devon, mais Mark l’a torturée. Je prends le risque.

— Je sais où elle est, mais je ne te crois pas, tu bluffes. Tu n’iras pas jusqu’au bout de ton geste.

— On parie ?

À ces mots, le bout de sa lame rentre dans ma chair, m’arrachant un gémissement. Je sens une goutte de sang couler sur ma peau.

— Convaincu ?

Je déglutis. C’est impossible, pas Océane, pas mon ange. Et pourtant les faits sont là.

— Très bien, j’accepte, tu peux me relâcher.

— Tu me prends pour une nouille ? Tu es mon otage jusqu’à ce que je retrouve l’air libre. Avance jusqu’à la porte.

J’obéis. Je n’ai plus que ça à faire. La morsure du métal brûle toujours mon cou. Je dois reconnaître que je me suis trompé ; sur Océane, sur beaucoup de choses. J’ai énormément changé en dix ans, pourquoi pas elle ?

J’ouvre la porte ; Ellie me pousse dans le couloir. Je la guide, tournant après tournant. Après tout, je voulais trouver une solution pour la sauver ; il semblerait qu’elle l’ait trouvée elle-même, au risque de nous faire tuer tous les deux. Pourtant les lieux sont étonnement déserts.

Pas après pas, nous nous retrouvons à la sortie de la base. Tout n’en finit pas de m’étonner, je ne sais plus très bien dans quel monde je vis.

— Dépêche-toi d’ouvrir cette satanée porte !

— À vos ordres.

J’appose l’empreinte de ma main. Le panneau coulissant s’ouvre, révélant la chaleur sèche de la steppe mongolienne. Ellie me fait avancer de quelques pas à l’extérieur. Pas âme qui vive, nulle part. C’est effarant.

— Et bien, merci Mark pour cette charmante visite. Ne m’en voulez pas, mais je ne reviendrai pas de sitôt.

— Mais où comptez-vous aller ? Il n’y a pas d’habitations avant plusieurs dizaines de kilomètres !

— Je me débrouillerai.

Elle me lâche et me jette à l’intérieur du bâtiment si rapidement que je n’ai rien le temps de voir. La porte se referme derrière moi. Je reste là plusieurs secondes, immobilisé, subjugué. Ma raison et mon cœur rejettent encore la scène que je viens de vivre. Quand je réalise enfin qu’elle s’est enfuie, seule, dans la steppe, la terreur s’empare de moi. À cet instant, je ne pense même pas aux conséquences de mon échec. J’ouvre la porte à nouveau et observe les lieux avec frénésie. Plus personne. Océane a disparu, envolée je ne sais où.

 

.oOo.

 

Océane

Le soleil cogne sur la plaine désolée. Le sol d’un vert brunâtre s’étend à des kilomètres et des kilomètres à la ronde. Je ne vois plus la base depuis longtemps. À mon rythme de lasmonienne, j’ai pris une sacrée avance. Après tout, j’ai le droit à une petite pause. J’ai beau être rapide, je ne suis pas infatigable pour autant.

L’adrénaline coule toujours dans mes veines, nourrissant ma fuite. Je ne dois pas me détendre, pas tout de suite, au risque de ne plus trouver le cran de repartir. Je me poserai des questions plus tard, quand je serai à l’abri. Pour le moment, il faut continuer, reprendre la course.

Mes jambes se remettent en mouvement avec agilité. Une foulée après l’autre, toujours plus rapide, je vole presque sur le sol. Soudain, un bruit de rotor me parvient. Je lève les yeux au ciel. Et merde, ces salauds ont été plus rapides que ce que je pensais.

Quoique… ça m’arrange. Un hélicoptère serait l’idéal pour poursuivre mon évasion. J’arrête ma course, observant attentivement le ciel. Les voilà. Ils sont trois, volant à basse altitude, leurs passagers fouillant la surface de leurs jumelles. Ils ne me voient pas, bien évidemment, je contrôle leurs perceptions. Ils n’ont que la monotone steppe devant eux… du moins, c’est ce qu’ils croient.

Il me faut pourtant attirer l’attention de l’un d’entre eux. Il est temps de prendre un risque. Je rends ses yeux au pilote le plus proche. Il est tellement surpris qu’il fait un écart dans le ciel. Idiot ! Ne vas pas te scratcher, j’ai besoin de cet appareil. Il se reprend vite, communiquant avec ses camarades des autres hélicos. Ce qu’il ne sait pas, c’est que je les contrôle, qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’il est en train de leur dire, et que les réponses qu’il entend proviennent directement de mon imagination.

Il commence sa descente, malheureusement pour lui, pas tout à fait dans ma direction ; j’ai repris le contrôle de sa vue. Il atterrit à une cinquantaine de mètres. Les cinq soldats se précipitent à l’extérieur dans la direction où ils pensent me trouver, le pilote laisse les moteurs allumés.

Je laisse les mercenaires filer autour de moi, et me dirige sereinement vers l’appareil. C’est presque trop facile. En tout cas, ça le serait si la scène de ma torture ne me revenait pas toujours en pleine face. Non, ce n’est pas le moment, je laisserai mes souvenirs me submerger plus tard.

Je me baisse pour éviter les rotors qui tournent toujours, passe ma tête dans l’ouverture et, d’un coup de poing en pleine face, assomme le pilote qui ne se doute de rien. Je le sors hors de l’appareil, le plaçant hors de ma trajectoire et hors de danger, puis remonte dans l’habitacle. Voyons voir, mes leçons de pilotage ne sont pas très anciennes, je vais m’en sortir. Je vérifie les commandes, tout est OK. J’ai assez de carburant pour joindre un aéroport civil et poursuivre ma fuite. Je hoche la tête, satisfaite, avant de verrouiller les portes et de commencer mon envol. Je contrôle le panneau de commande. Tout est normal. Oui, je vais m’en sortir, comme le confirme la voix de Yanael dans ma tête. « Tu es plus que compétente, Océane, garde confiance en toi. ». OK, let’s go.

Je prends de l’altitude, de plus en plus rapidement, sous les yeux effarés des soldats au sol. Il faut bien s’amuser un peu, je leur ai rendu leurs perceptions. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de leur faire un petit signe de la main.

Je me désintéresse vite d’eux, me concentrant sur l’immensité des cieux. J’aime voler, c’est féerique.

Je pourrais rester éternellement ici. Je me dis que ce serait presque mieux quand je pense à tout ce qui m’attend dans les années à venir. Pourquoi Yanael ? Pourquoi moi ? Oui, ton aventure est exaltante, mais ma vie d’avant ne me déplaisait pas non plus. Maintenant, je suis seule. Personne n’entend le soupir qui s’échappe de mes lèvres.

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Schumiorange
Posté le 03/05/2020
Salut Edorra !

Quel chapitre encore une fois !!
Après une deuxième lecture, je ne me remets toujours pas du fait que William sache déjà qu'Océane n'est pas leur soeur biologique. Qui lui a dit ?? Et pourquoi est-ce qu'il a gardé ça pour lui ?? Il y a des sacrés problèmes de communication dans leur famille… Et une liste interminable de secrets !!

La présence de Sarah est une bouffée d'air frais avant la séance de torture, ça fait du bien.
Par contre, la lecture décousue a encore montré ses désavantages : j'ai mis un peu de temps à me rappeler que Devon se transformait aussi physiquement lorsqu'il prenait l'identité de Mark, et je n'arrive pas à comprendre comment Océane sait automatiquement que c'est Devon… Est-ce que son odeur reste la même peut-être ? Ou est-ce que c'est grâce à ses nouveaux "pouvoirs" ?

D'ailleurs, elle a des super pouvoirs !! XD Elle peut lire dans les pensées et changer la perception des autres ? Oh oh, ça promet pour la suite !!

Le petit passage rapide par Lasmonia est très agréable pour en apprendre un peu plus et on dirait que c'est le paradis là-bas, elle aurait peut-être dû y rester.

En tout cas, quand Océane reprend le dessus, ça accélère tout de suite le rythme, et même si j'étais un peu déçue qu'elle n'emmène pas Devon avec elle dans sa fuite, j'ai hâte de voir quelles surprises elle réserve à ses "frères" dans les prochains chapitres ! Elle ne va sûrement pas se contenter d'attendre qu'ils la retrouvent…

Et aussi, c'est quoi cette histoire d'accouchement ??!! Elle a un enfant caché quelque part dans un coin ??

J'attends la suite avec impatience !!

Quelques coquilles pour finir :
 - « … il vaut mieux que ce soit Devon qu’un autre mercenaire sans état d’âme. » -> états d’âme (l’expression est au pluriel)
 - « Je ne veux pas qu’elle me voit. » -> voie (subjonctif)
 - « Son regard dévie vers le mur en face de lui, là où je sais se trouvent ses chefs. » -> que se trouvent
Edorra
Posté le 23/06/2020
Merci pour ton commentaire !

Oh oui, il y a beaucoup de secrets dans cette famille. Et c'est pas fini !

Océane réserve pas mal de surprises à ses proches. L'aventure ne fait que commencer.

Pour l'accouchement, tu en sauras plus, mais pas tout de suite.

A bientôt !
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