Partie 2 - Chapitre 4

Par Edorra

Mois de juin, année 2099 après JC

Devon

Un mois de plus à l’effigie de Mark. J’ai parfois envie de tout plaquer, de quitter cette base et ce groupe aux méthodes qui me dégoûtent. Seule l’idée de gâcher ces quatre dernières années me retient. Ça, et la peur de ne pas réussir à me réintégrer dans la société, à dire au revoir à Mark Espanza. Je crois que je sombre doucement dans la schizophrénie. Ils ne disaient pas ça pendant les cours au centre Yanael. En même temps, la plupart des autres agents ne font que des missions de quelques jours, c’est insuffisant pour se faire posséder par son personnage. Ce n’est rien à côté de quatre années.

J’aurais pu me choisir une identité plus… humaine. Mais les dirigeants de la Confrérie de la Météorite de Jade n’acceptent que les crapules intégrales. Pour eux, seul ce genre d’engeance peut réunir les trésors de Yanael et remonter la piste. Je crois qu’ils ont mal compris les directives laissées par ce timbré d’extraterrestre. Mais peu importe, après tout, mon rôle est de démanteler leur organisation. Je sais que je suis plus proche de la fin que du début, mais je me demande si ça finira un jour.

J’ai horreur de tabasser, de torturer, de tuer. Je ne suis pas fait pour ça. J’aurais pu craquer au début, si je ne m’étais pas complètement plongé dans le rôle de Mark. Après tout, seule la quête de Yanael a de l’importance. Elle est beaucoup trop importante pour laisser l’opportunité à des organisations hors gouvernementales de la résoudre avant nous.

J’ai laissé les mains libres à Mark, mais je ne l’ai pas laissé tuer Devon. Je tiens à mon intégrité, même si elle a baissé de plusieurs crans. Il y a des moments où j’ai besoin d’une pause. C’est le cas, là, à l’instant.

Si j’entends ces hurlements de douleur une minute de plus, je vais craquer. Je ne dois pas.

Je prends le chemin de la sortie, mais n’ai pas le temps de faire plus de quelques dizaines de mètres. Le patron n°5 m’interpelle.

— Mark, j’ai une nouvelle mission pour vous.

J’ai toujours trouvé ridicule cette manie qu’ont les chefs de cette organisation de s’appeler par des numéros. Question d’anonymat paraît-il. Comme si je ne connaissais pas son identité. Rufus Termis, 51 ans, originaire de la province Caucasienne, marié trois fois de suite, deux filles et trois fils nés de ses deux dernières unions. Et avec tout ça, il trouve encore le moyen d’être membre des Salopards de Jade (c’est le surnom affectueux que je leur donne).

J’acquiesce à sa demande et m’arrête à sa hauteur, plongeant mon regard dans le sien.

— Ce linguiste anthropologue a fini par parler, on a l’identité de la fille.

Et merde, ça, ça ne m’arrange pas. Depuis un mois, la confrérie a en sa possession un document manuscrit, « Le testament de Yanael », parchemin nommant son héritier, ou héritière en l’occurrence. Cette personne est censée aider les personnes dignes d’entreprendre la quête de Yanael. Elle est indispensable pour la découverte ultime. Le problème, c’est que bien évidemment, ce document est codé. C’est une sorte de Pierre de Rosette des temps modernes. Un langage inconnu (je penche pour la langue originaire de Yanael), accolé à trois autres langues mortes terriennes. Des langues mortes très peu connues, cela va sans dire. D’où la présence du linguiste enlevé, et les tortures à répétition. Merde, j’étais censé récupérer le document dans deux jours, il ne pouvait pas tenir encore un peu ! Je feins l’indifférence.

— Et alors, où doit-on aller chercher l’oiseau rare ?

Un rictus sadique déforme ses lèvres.

— Et bien, c’est une découverte inattendue. Et à vrai dire, je pense que nous avons des chances de nous divertir les semaines à venir. Jugez plutôt.

Il me tend diverses photographies. Je me fige aussitôt en découvrant la future prisonnière.

— C’est impossible. C’est une actrice, ça ne peut pas être elle. L’héritière de Yanael est censée être cultivée et intelligente.

— Ce n’est pas antinomique.

— Écoutez. Cette femme est mondialement connue. Le Professeur Ericson a très bien pu donner ce nom simplement pour qu’on le laisse en paix.

— Il n’a pas menti, croyez-moi, c’est elle. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Sa venue nous apportera une bonne source de distraction. Vous n’êtes pas d’accord ?

Je grince des dents.

— Bien sûr que si.

— Venons-en au fait. Vous devez avoir compris votre mission. Enlevez-la et faites-la parler, par tous les moyens.

J’acquiesce sans conviction tout en fixant les photos. N°5 s’éloigne sans mot dire.

C’est impossible. Ils se sont trompés. Ça ne peut pas être elle. Elle est plus belle sur chacun des clichés qui passent entre mes doigts, jusqu’à ce qu’apparaisse mon ordre de mission. Je dirige une équipe de cinq, direction La Rochelle, cinq heures de vol en navette.

Je ne peux pas ; je ne veux pas descendre d’un pas de plus dans l’ignominie. Sur les photos, son regard mutin me nargue, et je maudis la fatalité. Quel homme pourrait accepter de torturer sa propre sœur ?

 

.oOo.

 

 Océane

La Rochelle. Je me suis toujours sentie bien ici, surtout quand l’été arrive. J’ai l’impression de flotter tellement l’air est agréable.

J’ai décidé de me prendre quelques semaines de vacances avant d’enchaîner sur un nouveau film ou un nouvel album. J’ai besoin de respirer ; je me sens trop oppressée ces derniers temps. Et Aurore est ravie de m’accueillir chez elle.

Pour l’heure, elle m’a invitée à prendre un verre à la terrasse d’un café. Le Vieux-Port s’étend sous nos yeux, bondé comme toujours à cette époque de l’année. Mon café fume devant moi ; j’attends qu’il refroidisse en jouant avec ma cuillère. Aurore bavarde joyeusement, matant les beaux spécimens mâles qui passent devant nous.

— Et celui-là, il ne te plaît pas ?

Je lève les yeux de ma tasse pour observer. Ouais, plutôt pas mal. Des cheveux châtains en bataille, un regard pétillant, un sourire chaleureux... et des fesses musclées à damner une sainte. En temps normal, je n’aurais pas dit non.

— Mouais, trop baraqué.

Elle fait une moue dubitative.

— Tu trouves ?

Je hausse les épaules.

— Ça te laisse les coudées franches, ma belle.

Elle soupire.

— Tu ne m’aides vraiment pas...

Je pousse un léger grognement. Ma meilleure amie s’est mise en tête de me trouver un homme pour cet été... voire plus si affinités. Je n’aurais pas besoin d’elle si je cessais de penser à Devon.

Eh oui, il est là le problème. Le revoir à Noël m’a bouleversée, je dois bien le reconnaître. Une foule de sentiments et de souvenirs que je croyais oubliés ont ressurgi tel un raz de marée, manquant de me faire chavirer.

Rien que de songer à lui, je sens mon ventre se contracter, et un désir presque incontrôlable de le rejoindre. On ne s’est pas revus depuis le réveillon, mais on s’est parlé au téléphone, plusieurs fois. Je dis bien téléphone et pas visiophone ; se voir est encore trop pénible, pour l’un comme pour l’autre. La rancœur s’estompe peu à peu, mais j’ai toujours peur de craquer, peur qu’il ne trahisse ma confiance si je la lui accorde à nouveau.

Et pourtant, je sais qu’on pourrait être heureux tous les deux. Après tout, il n’est pas vraiment mon frère. Je le sais depuis longtemps maintenant. Qu’est-ce qui me retient ?

— Un penny pour tes pensées.

Je réalise que j’ai les yeux dans le vide depuis un moment. Je souris joyeusement.

— Tu ferais mieux de garder cet argent pour le pourboire du serveur.

— Je te trouve songeuse ces temps-ci. D’habitude, au printemps, tu es toute fofolle, on ne te tient plus.

Je hausse les épaules.

— Un coup de fatigue, rien de plus.

Elle m’observe avec inquiétude.

— Tu ne vas pas repartir au Tibet, hein ?

— Grands Dieux, non ! J’ai vu assez de yacks pour toute une vie.

Je n’aime pas mentir, surtout à mes amis, mais je n’ai pas le choix. On m’a assez prévenue. Ce que j’ai appris sur Lasmonia ne doit pas s’ébruiter. De toute façon, Aurore aussi me prendrait pour une folle bonne à enfermer.

— J’aime mieux ça. Je tiens à toi, tu sais. Je n’aime pas te voir triste comme après la mort de Dimitri.

Un voile de peine s’installe dans mes yeux. Mon mari me manque. Notre relation était différente de celle que j’ai vécu avec Devon, moins fusionnelle, mais je l’aimais sincèrement. Sa mort n’aurait jamais dû se produire.

— Ça n’a rien à voir. Crois-moi. De bonnes vacances et tu te demanderas pourquoi nous avons abordé ce sujet.

— D’accord, je me laisse convaincre.

— Tiens, pour la peine, je t’invite au hammam nocturne ce soir.

— Chouette, au hammam mixte, j’espère !

Je lui fais un clin d’œil.

— Dès que j’en trouve un dans les parages, je te fais signe !

Nous éclatons de rire toutes les deux. Je finis mon café en vitesse, pose un billet sur la table et déclare :

— J’ai quelques courses à faire. On se retrouve chez toi à 19 heures ?

— OK, ne fais pas trop de ravages ! Ou si plutôt, fais en autant que tu veux.

Je ris de bon cœur avant de me lever et de m’éloigner en lui faisant un signe de la main. Je m’engage dans les rues de la ville. Les gens sont plus raisonnables de nos jours. Quand ils croisent une star dans la rue, ils savent se retenir de lui sauter dessus. Quoique ça dépend du lieu et du moment. Pour l’heure, je peux me balader tranquillement.

Je marche sereinement, respirant à pleins poumons l’air marin. Je pense à Devon. Je crois que je vais l’appeler ce soir. Il est temps que je prenne les choses en main.

Soudain, deux bras puissants m’agrippent par derrière : un bras contre mon bassin, l’autre main plaquant un mouchoir chloroformé sur ma bouche.

J’essaye de me débattre, mais mon agresseur resserre sa prise sur moi, et le produit chimique commence à faire son effet. J’ai juste le temps de ressentir une impression de familiarité avant de sombrer dans l’inconscient.

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Dédé
Posté le 13/04/2020
Tu sais me désarçonner avec tes bonds dans le temps ! Vile autrice !

Je suis un peu frustré de ne pas avoir eu davantage sur la mission. Voir davantage Devon dans son rôle, par exemple. Mais c'est mon côté "je veux tout voir" qui ressort. Je m'en remettrai facilement.

Surtout parce que ce chapitre reste efficace. On est perturbés par le bond mais ça ne dure pas longtemps. On est de suite plongés dans l'intrigue. Devon qui est chargé de kidnapper sa sœur. La sœur qui semble être kidnappée à la fin. Est-ce ce qu'on croit ? Devon va-t-il la planquer pour la protéger ? L'a-t-il kidnappée ? Est-ce quelqu'un d'autre ? Que de questions ! (et j'adore ça)

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Dédé !

Ne t'inquiète pas, tu vas avoir l'occasion de voir Devon dans sa mission. Peut-être vas-tu le regretter d'ailleurs :P

Tes questions trouveront réponses dans le prochain chapitre ;-)

Merci pour ton commentaire et à bientôt pour la suite !
Schumiorange
Posté le 11/04/2020
Salut Edorra !

Quelle excellente surprise de découvrir ce nouveau chapitre aujourd'hui ! Même s'il est beaucoup trop court… : /

Encore un bond de six mois ! Je devrais peut-être m'y habituer, on dirait que tu aimes bien faire des sauts dans le temps !
Et on rentre directement dans l'action, ce qui est super. C'est intéressant de découvrir le personnage que joue Devon et aussi d'en apprendre plus sur les Salopards de Jade (j'aime bien le surnom, c'est plus simple pour s'en rappeler). Leurs méthodes ne sont pas du tout exemplaires, mais ils ont l'air d'avancer quand même puisqu'ils ont découvert l'identité d'Océane.
J'espère juste que Devon ne va pas jouer son rôle jusqu'au bout !!

J'ai été à la fois surprise et soulagée de découvrir qu'Océane sait que Devon n'est pas son frère ! Dans le chapitre précédent, tu n'as laissé aucun indice, bien joué ! Mais du coup, pourquoi elle ne lui dit pas ?? Ce serait un moyen de résoudre tellement de problèmes…

Et la fin ?? Est-ce que Devon vient vraiment de kidnapper Océane, qu'il croit encore être sa propre soeur ??? J'espère qu'il a un autre plan en tête, du genre l'enlever pour la sauver de la Confrérie des fous !

Tu nous laisses bouche bée à la fin de chaque chapitre, je ne sais pas si je vais tenir longtemps ; )

Une petite coquille pour finir :
 - « Notre relation était différente de celle que j’ai vécu avec Devon… » -> vécue
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Schumiorange !

Il devrait y avoir moins de bond dans le temps par la suite.
C'est pas pour autant que ça va être plus calme !

Quant à savoir comment Devon va agir, tu vas bientôt avoir la réponse.

Océane sait effectivement que Devon n'est pas son frère. Si elle ne lui a pas dit, c'est qu'elle a peur de ce que cette révélation pourrait entraîner. Elle n'est pas prête à y faire face.

Merci pour ton commentaire. Je vais tâcher de bientôt publier la suite.
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