Partie 2 - chapitre 35

Par Edorra

Océane

Alea jacta est, comme on disait dans le temps. Les dés en sont jetés. Je ne peux plus revenir en arrière, désormais. Je dois avancer coûte que coûte. Et quel grand pas je viens d’accomplir ! Plus de 80 % des artefacts sont en ma possession. Bientôt, je pourrai finir cette quête. À vrai dire, je ne sais pas grand-chose sur sa conclusion. Yanael m’a laissée dans le flou le plus total à son sujet. Au fond de lui, je crois qu’il craignait que j’aie été pervertie par mon éducation terrienne. C’est la raison pour laquelle je dois suivre la quête comme tous les autres, avec quelques avantages en plus.

Des avantages qui m’ont permis de réaliser le casse du CEBY. Tout s’est déroulé comme je l’avais prévu, jusqu’à la fureur destructrice de Will. J’ai de nouveau perdu un frère.

Je n’ai toujours pas compris pourquoi j’ai sacrifié ma vie familiale à la quête, mais ce choix, je l’ai fait il y a longtemps. Je l’ai accepté le jour où j’ai laissé mon fils sur Lasmonia.

J’aimerais pouvoir me dire que c’est par humanité, mais au final, ce n’est peut-être qu’une question de vengeance. Se venger de la violence, n’est-ce pas paradoxal ? Mon mari est mort à cause d’elle. Ceci, je ne pourrai jamais l’oublier. Et cette quête m’offre la possibilité d’y mettre fin. Comment ? Je l’ignore encore.

Pour le moment, j’ai simplement besoin de me raccrocher à quelque chose, envie de rendre hommage à mon cher Dimitri. À chaque fin d’année, je me donne entièrement à son souvenir. C’est sans doute une façon de me déculpabiliser de l’oublier, parfois.

Le vent souffle fort le long de la côte bretonne, faisant s’envoler les rares mèches de cheveux qui s’échappent de mon bonnet. J’avance à une vitesse soutenue. Je serais capable de tout pour me réchauffer un tant soit peu. La pointe du Raz n’est plus loin. Un dernier détour et j’aurai une vue dégagée sur elle.

Je m’arrête brusquement dès que je l’aperçois. La fureur s’empare de moi ; voilà de quoi me réchauffer.

Ce n’est pas tant le paysage dépouillé qui me fait cet effet, mais plutôt celui qui s’y trouve. Devon, en la personne de Mark. Il a vraiment un culot monstre de venir ici !

Je le rejoins d’un pas fulminant et souffle entre mes dents d’un ton rageur.

— Qu’est-ce que vous foutez là ?

Il se retourne lentement vers moi. Son visage n’exprime aucune expression quand il me déclare :

— Quelque chose me disait que je pourrais vous trouver ici.

— Vous n’avez rien à faire là. Fichez le camp !

Il ne répond pas, se contentant de m’observer intensément. À vrai dire, j’ai la frousse ; je ne sais absolument pas ce qu’il a l’intention de faire. Lui non plus d’ailleurs, mais un accident serait si vite arrivé au bord de cette falaise. Un long silence s’écoule avant qu’il ne lâche :

— Ces fleurs sont pour moi ?

Je fronce les sourcils.

— Elles sont pour l’homme que j’aime.

Je le vois tiquer avant de m’avancer d’un pas et de jeter mon bouquet dans les flots. Ultime hommage, bien éphémère. Sans me retourner, je reprends la parole.

— Je présume que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour parler de la pluie et du beau temps. Que voulez-vous ?

Il hésite un instant avant de raconter :

— La CMJ souhaite plus que jamais vous intégrer en son sein. Nous vous traiterons correctement, quoiqu’il ar…

Il s’arrête un moment, ne semblant pas pouvoir aller plus loin. Je le devine tendu, partagé. Il finit par craquer.

— Et merde… Océane, retourne-toi.

Un frisson me parcourt et une soudaine peur me glace les veines. Angoisse d’affronter la vérité, ce à quoi nous conduit précisément la décision de Devon. Je lui fais face à contrecœur, découvrant de mes yeux qu’il a laissé tomber l’identité de Mark. Il n’en pouvait plus du mensonge. Je murmure d’une voix suppliante :

— Dev… Pourquoi fais-tu ça ?

Il se pince les lèvres, gêné.

— Je…

Il fronce les sourcils soudainement.

— Attends une minute, tu n’es même pas surprise.

Je pourrais presque voir les pensées se bousculer dans ses yeux. Dans son esprit, tout se met en place. On ne peut plus tricher, maintenant. Son regard se fait plus acéré, sa voix plus assurée.

— Tu sais. Depuis quand ?

C’est à mon tour d’être embarrassée. Il y a des choses qu’il n’a pas besoin de savoir, des choses qui le détruiraient alors qu’il est encore si fragile. Le problème, c’est que mon frère n’a jamais été un imbécile.

— Tu sais depuis le début, comprend-il.

J’acquiesce imperceptiblement en clignant des paupières. Que puis-je faire d’autre ?

Lui reste immobile. La seule preuve de son trouble intérieur est le nerf de sa joue qui tressaute. Puis enfin, il se décide à agir. Il fait quelques pas en arrière, lève les bras et pousse un cri impuissant vers le ciel. Puis il se relâche, comme si toute son énergie s’était échappée avec sa frustration. Il me retourne un regard contrarié.

— Pourquoi ne m’as-tu jamais rien dit ?

Je hausse les épaules avec une nonchalance que je ne ressens pas le moins du monde.

— Les situations ne s’y sont jamais prêtées.

— Arrête. Il aurait suffi de quelques mots. On aurait pu mettre fin à cette folie il y a bien longtemps.

Je relève le menton fièrement, piquée au vif.

— Ah vraiment ? Ça n’aurait rien changé, Devon. Ton sens du devoir serait passé avant tout le reste.

Il serre les dents et enfonce ses poings dans ses poches, buté. On espérait que la vérité nous délivrerait, mais elle ne fait que nous enchaîner davantage. Je laisse mon regard errer sur la mer en soupirant. Quelle est l’option la plus judicieuse à présent ?

Finalement, je prends mon courage à deux mains et propose :

— Bon, tu veux venir prendre un café ?

 

.oOo.

 

Devon

Elle sait tout. Depuis le début. Depuis le putain de jour où je l’ai enlevée. Elle m’a vu la torturer. Comment peut-elle encore réussir à me regarder en face ?

Océane n’a pas décroché un mot depuis notre départ de la pointe. Elle fixe l’horizon sans m’accorder la moindre attention.

Je réprime un soupir. La discussion qui va suivre ne va pas être des plus aisées.

Bientôt, nous arrivons aux abords d’une charmante maisonnette de campagne. Tout est paisible aux alentours. Ellie pousse d’une main habituée le petit portail de bois blanc et me fait signe de la suivre.

En quelques pas, nous parvenons jusqu’au porche. Elle déverrouille la porte sans un son. Ce silence me tue. Mieux vaut dire n’importe quoi que de l’endurer une seconde de plus.

— Alors c’est ici que tu vis.

Elle me lance un coup d’œil sarcastique.

— De temps en temps. Après toi.

Elle s’efface pour me laisser apercevoir les premiers mètres d’une cuisine aménagée. J’avance avec respect, comme si je venais d’entrer dans une église, et explore le décor autour de moi. Le blanc et le bleu pâle sont les couleurs dominantes. L’électroménager est récent, mais pas non plus à la pointe de la technologie, et se fond incroyablement dans le reste du mobilier. Quelques plantes vertes mettent la touche finale à cette ambiance bucolique.

Après nous avoir séparés du froid glaçant de l’extérieur, Océane me dépasse pour filer droit vers ses placards.

— Assieds-toi, fait-elle en me désignant d’un mouvement du bras la massive table en bois et les deux bancs qui l’entourent.

Avec un soupir résigné, je m’exécute et fais le tour du meuble pour m’asseoir face à elle.

À renfort de gestes précis, elle met de l’eau à chauffer et sort un paquet de café instantané. Je hausse des sourcils étonnés.

— Ton ordinateur central ne peut pas te préparer ça ?

— Je n’en ai pas fait installer. Mais nous ne sommes pas là pour parler de ma maison. Tu dois avoir pas mal de questions à me poser.

Le fait est que j’en ai de si nombreuses que je ne sais pas par laquelle commencer. Tout se bouscule dans mon cerveau, à la manière dont les derniers événements se sont précipités.

— Où sont les artefacts ?

Elle tourne un visage surpris vers moi.

— Je ne pensais pas que tu commencerais par celle-là. Ils sont en lieu sûr. Tu prends du sucre dans ton café ?

— Tu le sais très bien.

— En dix ans, les goûts changent…

Sur ces mots, elle apporte la sucrière et une tasse remplie du précieux liquide amer. Aussitôt amenés, aussitôt posés devant moi.

— C’est tout ce qui t’intéresse ? Les artefacts ? demande-t-elle en s’installant face à moi.

On ne peut pas faire de questions plus sèches.

— Non… Depuis quand sais-tu pour Yanael ?

— Quatre ans, environ.

Je me tais quelques instants, digérant l’information. Puis la déception ressort.

— Pourquoi as-tu choisi cette voie, Ellie ? Pourquoi ne pas nous avoir rejoints ?

Elle s’accoude sur la table, pose son menton dans ses mains et plonge son regard dans le mien.

— Vous ne me l’avez jamais demandé.

Je réprime un grognement frustré avec peine.

— Arrêtons ce dialogue de sourd, tu veux ?

— Dans ce cas, achète un sonotone.

Une vague de fureur me submerge. Je tape brusquement du poing sur la table, faisant sursauter Océane. Elle se reprend vite.

— Je ne t’ai pas invité pour que tu détruises mes meubles.

Je déplie le poing et étire mes muscles, histoire de me détendre. Ce n’est pas le moment de perdre mon self-control.

— Évidemment. Je suis d’ailleurs surpris que tu m’aies montré ton refuge.

— À toi de me prouver que tu ne vas pas me faire de nouveau regretter de t’avoir accordé ma confiance.

Je soupire profondément. Quand et comment cette situation finira-t-elle ? Je décide de reprendre la valse de mes questions.

— Pourquoi faire cavalier seul ?

— Je n’ai pas encore trouvé de personne de valeur pour m’aider. Je suis l’héritière, ça a tendance à rendre fous tous ceux qui m’approchent. En attendant, j’accomplis la quête comme une grande.

Je pince les lèvres, contrarié. Je n’ai pas l’habitude d’entendre un tel cynisme dans sa voix.

— Tu es l’héritière, certes, mais j’avais cru comprendre que l’héritage de Yanael était destiné à tous les Terriens, pas à toi seule.

— C’est exact, à tous, ni à moi, ni à une poignée d’élus égocentriques.

Je fronce les sourcils.

— C’est comme ça que tu vois mon organisation ?

Elle ne répond pas. Son silence est éloquent. Je serre les mâchoires.

— Tu devrais nous rendre les artefacts. Si tu les gardais, les conséquences seraient regrettables.

— Ah oui ? Tu sais lire l’avenir ?

Je me fige. Et si c’était son cas ? Après tout, c’est une Lasmonienne. Nous ignorons tellement de choses sur eux.

— Et toi ?

Elle me fait un clin d’œil mystérieux avant de reprendre.

— Je garderai les artefacts en lieu sûr. Mais rassure-toi, ton précieux CEBY profitera du résultat de la quête comme tout le monde.

Je serre à nouveau les poings avant de me lever brusquement et d’attraper ma veste. Je l’enfile en bougonnant :

— Puisque ta décision est prise, je ne vois vraiment pas ce que je fais là.

Elle m’observe me préparer en silence, avant de lâcher une phrase qui me stupéfie.

— Mark n’est pas mort, tu sais. Il est toujours tapi en toi, attendant son heure.

Je finis de boutonner mon col d’un geste sec.

— Je le maîtrise.

— Vraiment ?

Son doute fait plaisir à entendre et m’effraie presque. Je glisse les mains dans mes poches pour y trouver un objet rectangulaire. Je l’avais presque oublié. Je le sors en vitesse et le glisse sèchement entre les mains d’Ellie.

— Tiens, tu es partie si vite la veille de Noël que je n’ai pas eu le temps de te donner ton cadeau. Fais-en ce que tu veux.

Je quitte la maison d’un pas rapide, sans savourer l’air ahuri de sa propriétaire.

Je n’ai toujours pas trouvé l’issue du labyrinthe. Océane n’en était pas la clé.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez