partie 2 - chapitre 30

Par Edorra

Océane

Les rayons du soleil réchauffent agréablement ma peau. C’est ça le bonheur : goûter un repos bien mérité, allongée sur une plage d’une île des tropiques. Ma chaise longue épouse parfaitement mes formes, m’offrant un confort sans précédent. Un parasol m’apporte juste ce qu’il faut d’ombre. Et comble du plaisir, un délicieux cocktail est posé juste à côté de moi. J’attrape le verre pour déguster quelques gorgées sucrées avant de le remettre à sa place.

J’ai vraiment eu une bonne idée en venant passer ma période de rémission ici. Plus de stress, plus d’obligations. Rien que moi, le soleil et…

Je pousse un cri surpris en sentant des gouttelettes d’eau arroser mon ventre nu. J’ouvre les yeux pour découvrir l’air goguenard de Devon qui dégouline d’eau des pieds à la tête.

— Plutôt que de te dorer au soleil comme une crevette, tu devrais me rejoindre dans l’eau. Je suis sûr qu’on passerait un bon moment, ajoute-t-il en m’adressant un clin d’œil.

Je lève les yeux au ciel.

— Ce n’est pas parce que tu m’as retrouvée, ni parce que j’ai décidé de t’emmener ici, que tu dois te conduire comme si rien ne s’était passé.

Il soupire.

— Tu tiens vraiment à gâcher l’après-midi ? On en a déjà parlé en long, en large et en travers. Je croyais qu’on avait décidé d’un commun accord d’aller de l’avant ? Tu n’es pas revenue sur ta décision ?

— Non.

— Alors, déride-toi, conclut-il en me tendant la main.

Je l’observe d’un air songeur avant de finalement me décider à lui donner la mienne. Dès qu’il l’a attrapée, il m’aide à me lever et m’emprisonne dans ses bras trempés. Je frissonne dès que j’entre en contact avec sa peau. Pourquoi me fait-il toujours cet effet insensé ?

— On a beaucoup de temps à rattraper, non ? reprend-il en plongeant son regard dans le mien.

— Beaucoup trop.

Nos lèvres se rencontrent sans aucune autre parole. Ses mains glissent le long de mon corps, alors que les miennes s’accrochent dans ses cheveux, presque avec désespoir. Je ne veux pas que ce baiser intense prenne fin, et pourtant, je sens mon Devon m’échapper sous cette voix incessante :

— Océane ?

Non, Devon, reste ! Ne m’abandonne pas !

— Océane ?

Mes paupières s’ouvrent brusquement pour découvrir le visage préoccupé d’Aurore à mes côtés. C’est sa douce voix qui m’a réveillée de ce qui n’était qu’un rêve de plus. Mes retrouvailles avec Devon n’étaient qu’imaginaires. Il était d’ailleurs le seul élément inventé, tout le décor est réel : tropiques, soleil, chaise longue… et même cocktail… juste mon accompagnateur change. J’ai beau adorer ma meilleure amie, je n’envisage pas avec elle les mêmes activités qu’avec Dev.

Je me passe une main sur les yeux.

— Je vais bien, Aurore. Il y a longtemps que je me suis endormie ?

— Presque une heure. Tu vas bientôt devenir plus rouge qu’une crevette.

— Ne t’inquiète pas pour ma peau, elle est imprégnée de crème solaire.

— Et ton épaule ?

Je jette un coup d’œil à cette nouvelle cicatrice en plein milieu de mon épaule gauche. Elle ne m’élance plus désormais, et commence à pâlir, très légèrement.

— Elle va bien.

— Tu sais que plus tu l’exposes au soleil, moins ta cicatrice disparaîtra ?

— Je le sais, oui, mais ça me fera un trophée de guerre.

Elle soupire avant de m’obliger à la regarder en face, et donc à m’asseoir de côté sur ma chaise.

— Tu me fous vraiment les jetons depuis quelques temps, Océane. Tu parais, comment dire… ailleurs. Tu ne sembles plus t’intéresser à ta carrière, ou même sans ça, au monde artistique. S’il n’y avait que ça, ça m’irait très bien, mais tu sembles de plus en plus fricoter avec le danger. Fred m’a raconté pour Genève. Tous les deux on a essayé de se rassurer en se disant que ce n’était probablement qu’un accident, une histoire ancienne. Et voilà qu’il y a un mois et demi, tu m’appelles de l’hôpital de Nantes, en me disant que tu as reçu une balle accidentelle. Mets-toi à ma place, Océane. Je ne sais rien de ce qui t’arrive, je suis seulement là pour déplorer le résultat. Je ne veux pas à avoir à déposer tes cendres à la pointe du Raz prochainement. Je ne peux pas t’obliger à me raconter la vérité, simplement… fais attention, d’accord ?

Je me pince les lèvres, gênée, et touchée par sa sollicitude. J’aimerais pouvoir lui dire la vérité. Elle mettrait du temps à me croire, mais j’ai des preuves irréfutables. Le problème, c’est qu’elle voudrait participer, et que je ne veux pas la mettre en danger. Non, elle n’aurait pas sa place dans cette maudite quête Yanael. Ce n’est pas un cadeau à lui faire.

— Je te promets de faire attention. Crois-moi, mes récentes expériences m’ont refroidie. Et dans cet endroit paradisiaque, nous n’avons rien à craindre.

Elle esquisse une moue.

— Je ne suis qu’à moitié rassurée, tu sais.

— Je ne peux pas t’offrir plus.

— Alors je m’en contenterai, fait-elle à contrecœur.  En attendant, c’est l’heure des massages. J’ai un magnifique éphèbe qui m’attend, alors ciao !

Elle se lève en m’adressant un clin d’œil malicieux et s’éloigne sous mon rire amusé. Nul doute qu’elle trouvera bien des distractions dans les heures à venir.

Pour ma part, je m’allonge et fixe mon regard sur l’onde calme et bleu azur.

Ça va faire plus d’un mois que je suis ici, à retarder le moment où je devrai refaire surface dans le monde de Yanael, et dans la vie de mes frères. Le seul contact que j’ai eu pour le moment, c’est le mail que j’ai envoyé à Will. Je voulais le rassurer sans trop en dire. Le meilleur cadeau de Noël qu’on pourrait m’offrir serait la possibilité de mettre les choses à plat avec eux. Mais c’est bien plus facile à dire qu’à faire. Ils sont englués entre les tentacules du CEBY et ne s’en rendent pas compte. Pour eux, c’est la meilleure façon d’agir, mais pas pour moi… Jusqu’où iront-ils pour satisfaire leur agence et rester en son sein ? Je ne peux que déduire la réponse de la connaissance que j’ai d’eux, et elle ne me plait pas.

Si ça n’avait pas été le cas, je me serais laissée retrouver par Devon à Venise, je n’aurais pas créé une illusion et trouvé rapidement une chambre d’hôtel. Je n’aurais pas attendu le lendemain avant de voir discrètement un médecin et de me faire rapatrier en France. Je n’aurais rien fait de tout cela, je me serais seulement laissé faire par Devon, lui accordant une entière confiance. Mais je n’ai pas pu, et ne suis toujours pas sûre de pouvoir.

 

.oOo.

 

Maxine

J’ai l’impression de ne plus vraiment vivre depuis mon enlèvement. Mes ravisseurs ont beau ne m’avoir pas retenue plus d’une journée, j’ai compris la leçon. Et puis, avoir à rentrer par mes propres moyens du terrain désertique à des kilomètres de toute civilisation dans lequel ils m’ont relâchée ne m’a pas donné envie de jouer la maligne. J’ai laissé ma soif de vérité de côté.

Leur menace a fonctionné. J’ai beau me maudire d’être aussi fragile, le résultat reste le même. Je me rassure en me disant que je courbe l’échine pour le bien de mes proches. Ça ne m’empêche pas de m’en vouloir à mort. Du coup, je m’enferme dans le silence, et ma compagnie n’est agréable pour personne.

Noah a cessé de vouloir me faire retrouver le sourire et nos relations à présent sont juste professionnelles, à peine cordiales. Mes frères et sœurs rechignent à me rendre visite, malgré les supplications de leurs enfants. Mes neveux aiment bien leur Tata Maxine. Il faut dire que je me montre bien plus patiente avec les petits qu’avec leurs aînés. Dans le merveilleux monde des adultes, je crois que seule ma mère, Kelly, essaye encore de me faire sortir de ma torpeur. Mon père, lui, n’a sans doute rien remarqué, tout occupé qu’il est dans la réparation et l’entretien de sa Mustang.

Mais Kelly continue ses efforts, comme celui de m’inviter à prendre le brunch en sa compagnie, à cet instant même.

Ses cheveux roux retombent avec grâce autour de son visage alors qu’elle adresse des sourires chaleureux à la ronde. Ma mère est une éternelle optimiste. Pour elle, le monde est une gigantesque récréation dans laquelle chaque participant a le cœur et l’âme d’un personnage de Disney. Elle est, comment dire, un peu naïve, mais je la soigne. Pour l’heure, c’est elle qui entreprend de me guérir.

— Alors, ça va ton travail en ce moment ?

Je réponds distraitement en jouant avec le rebord de mon verre.

— Ça va, les temps sont calmes.

— Et ta vie amoureuse ?

Je lève les yeux au ciel. Ma mère n’est pas non plus réputée pour sa subtilité.

— Elle aussi, elle est calme. Mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus pour le moment.

— Et qu’est-ce qui te préoccupe, ma chérie ?

— Laisse tomber, ce sont des affaires de grandes personnes.

Son regard s’obscurcit. Oui, j’ai le don pour lui faire perdre sa bonne humeur.

— Ne me prends pas pour une enfant, Maxine. Ce n’est pas parce que je ne pleure pas sur mon sort à chaque instant que je ne sais pas comment marche le monde.

— Je ne pleure pas sur mon sort, grogné-je.

Mais mes mots sortent comme ceux d’une enfant boudeuse, confortant l’opinion de ma mère.

— Je ne sais pas ce qui t’est arrivé, ma chérie. Je suppose que ce sont encore des soucis professionnels. Il faut dire qu’avec le travail que tu fais… Mais tu vas me faire le plaisir de te reprendre, et d’agir comme tu l’as toujours fait.

Je hausse les sourcils.

— C’est-à-dire ?

— De retrousser tes manches et d’affronter tes problèmes, jusqu’au bout.

J’esquisse un sourire en coin. Ma mère a bien des défauts, mais elle a toujours su trouver les mots pour me guider.

— Même si c’est dangereux ?

— Depuis quand t’ai-je appris à reculer devant le danger ?

Je souris franchement cette fois-ci.

— Jamais. Très bien, j’y réfléchirai.

C’est la seule réponse à apporter. Je ne peux pas foncer tête baissée dans cette affaire. Je ne suis pas la seule en cause, et mes adversaires sont puissants. Je me fais l’effet d’être une marionnette perdue dans les affres du pouvoir.

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