Partie 2 - chapitre 27

Par Edorra

William

Bruxelles n’a pas tellement changé depuis mon départ, le CEBY non plus. Quoique… J’ai l’impression qu’un sentiment sous-jacent de paranoïa plane dans les couloirs. Dû à quoi ? Océane bien sûr. Toujours l’héritière est évoquée, que ce soit à demi-mots ou franchement ; et je serais bien aveugle si je ne remarquais pas les regards en coin qu’on m’adresse. Il faut vraiment que je reprenne les choses en main, sinon la situation risque d’exploser.

C’est à ce programme que je me suis attelé dès mon arrivée dans mon bureau ce matin. Aujourd’hui, je serai tranquille ; Ian est en visite avec mes chefs ; mais j’ai tout de même une réunion avec Devon. Nous devons revenir sur sa mission, et discuter d’Océane.

En l’attendant, je feuillette un dossier sur Venise. Non pas que je prépare un futur voyage romantique, mais si mes souvenirs sont justes, notre petite sœur a toujours adoré cette ville et ses carnavals. Et justement, le carnaval commence cet après-midi. C’est une occasion à ne pas manquer.

Le bruit de la porte qui s’ouvre violemment me sort de mes réflexions. C’est un Devon furieux qui entre dans la pièce. Ses joues rouges et son regard acéré feraient peur à n’importe qui, même à moi qui suis son frère. Sa voix retentit, rauque de rage.

— Je peux savoir ce qui t’a pris de me programmer un rendez-vous avec ce crétin de psy ?

Je me demande comment Devon fait pour avoir l’air menaçant sans hausser le ton. Avec lui, une phrase toute banale peut sonner comme la pire insulte.

— Tu en as besoin. Et puis, ça ne peut pas te faire de mal.

Ses sourcils se froncent de fureur.

— Qui es-tu pour prendre ce genre de décisions ?

— Ton frère, et avant tout ton patron à l’heure actuelle. Assieds-toi.

Il reste immobile quelques instants dans une attitude de défi, puis finit par céder en un soupir.

— Je suppose que c’est mieux que ce soit toi plutôt qu’un autre.

Il vient s’asseoir en face de moi, et se redresse aussitôt sur sa chaise. Il est tendu ; il doit s’attendre au pire le pauvre. Je plonge mon regard dans le sien.

— Tu n’as rien à craindre de moi, Devon. Tout ce que je fais, c’est pour ton bien.

Une moue désabusée s’affiche sur ses lèvres.

— C’est drôle, c’est ce que Papa disait aussi…

Je pince les lèvres. La discussion s’annonce plus difficile que prévu.

— Nous ne sommes pas là pour discuter de Papa. Pour résumer, nous avons deux ordres du jour principaux.

— La CMJ et l’héritière, je présume.

— Toujours aussi perspicace.

— Pas besoin d’avoir inventé le fil à couper le beurre pour comprendre. Alors, on commence par quoi ?

Je tapote quelques secondes des doigts sur la table avant de me lancer.

— Venons-en au fait. Que s’est-il exactement passé à Munich ?

Une ombre voile ses yeux. Si son corps est toujours présent devant moi, son esprit est parti loin ailleurs. Les seuls signes extérieurs prouvant qu’il est encore en vie sont sa poitrine qui se soulève au rythme de sa respiration et les muscles de sa joue qui tressautent. De longues minutes s’écoulent sans qu’il ne décroche un mot.

— Devon ?

Il reporte son regard surpris vers moi, comme si je venais de le réveiller.

— Ah oui, tu m’as posé une question… Munich… Tu veux un rapport complet ?

— De préférence.

Un rapide rictus rompt son masque impassible.

— La CMJ a coincé l’héritière à Roissy, là où elle a eu sa crise d’appendicite. Les hommes sur place l’ont aussitôt conduite à la base de Munich. Ces ordures l’ont tout de même opérée et, comble de l’ironie, lui ont sauvé la vie. Elle était encore anesthésiée quand je suis arrivé. J’ai veillé sur elle durant sa convalescence. Et j’ai convaincu les numéros d’utiliser la manière douce avec elle.

J’acquiesce tout en réfléchissant. Ses propos ne m’apprennent rien de vraiment nouveau. J’ai l’impression que mon frère reste délibérément évasif.

— Comment s’est-elle échappée ?

Un éclat de rire cynique me répond.

— Très bonne question. Fais-moi penser à lui demander la prochaine fois qu’on la verra. Elle est forte, Will, psychiquement parlant. On ignore énormément sur les Lasmoniens. On n’a aucune idée de ce que leur cerveau est capable de faire.

Je hausse un sourcil. Il considère donc Océane comme une Lasmonienne. J’aurais dû me douter que ce n’était qu’une question de temps. Sait-il pour autant qu’elle a été adoptée ? Trop m’intéresser à ce détail risquerait de lui mettre la puce à l’oreille. Je décide de laisser filer le sujet. Il pensera sans doute que je n’ai pas envie d’y réfléchir, par décence pour nos parents. Je continue donc sur la quête.

— Tu penses qu’elle nous manipule ?

— Nous, peut-être pas. À priori, elle ne sait pas que nous suivons la quête. Mais pour ceux qu’elle côtoie, ça ne fait aucun doute.

— Il faut vraiment qu’on lui parle.

Je me perds quelques instants dans mes pensées. Si jamais Océane apprenait la vérité par une tierce personne, je n’ose imaginer les répercussions que cela aurait.

Je reporte mon attention sur Devon qui n’a pas bougé d’un pouce.

— Pourquoi n’as-tu pas répondu à nos appels ?

Il serre la mâchoire à cette question.

— Je n’avais pas de temps à perdre. Je devais protéger Océane. Et je ne voulais pas éveiller les soupçons.

Je ne rétorque rien ; son raisonnement se tient.

— D’accord. Je n’approuve pas ta décision, mais ce qui est fait est fait, n’est‑ce pas ? C’est la fugue d’Ellie qui a poussé les Numéros à te virer ?

Il acquiesce avant d’expliquer.

— Techniquement, je ne suis pas vraiment viré. J’ai toujours une porte d’entrée.

— Et cette porte s’appelle Océane ?

Son regard se fait plus acéré.

— Je ne la leur livrerai pas, Will. Pour rien au monde. Je préfèrerais encore me tirer une balle dans la tête.

Je le fixe avec attention. Là où il y a quelques semaines je n’aurais vu qu’un simple effet d’exagération, cette fois j’ai peur qu’il ne soit capable de mettre cette idée en pratique.

— Dans ce cas, on a les mêmes plans. Nous devons retrouver notre sœur et lui raconter la vérité.

Ses yeux s’agrandissent d’angoisse.

— Toute la vérité ? Tu es fou ! C’est le meilleur moyen pour qu’elle nous tourne le dos à tout jamais !

— Il le faut pourtant. Elle doit faire son choix, et c’est à nous de lui expliquer. C’est la solution la plus sûre pour elle.

— C’est facile à dire pour toi, tu n’as pas les mains sales.

Je laisse échapper un soupir.

— Elle comprendra, Dev. Tu es son frère, elle te pardonnera.

Un sourire amer contracte sa bouche.

— C’est ça… Parfois, tu es bien naïf… mais je me rends à ta décision. Je veux ce qu’il y a de mieux pour Océane. C’est quoi ton plan ?

Je jette un coup d’œil au dossier sur mon bureau, joins mes mains et tapote mes doigts les uns contre les autres. Cette attitude stupide m’a toujours aidé à trouver mes mots.

— Te rappelles-tu à quel point Ellie adorait la ville de Venise ?

Une ombre nostalgique s’installe dans son regard.

— Oui, je m’en rappelle très bien.

— À longueur de temps, elle nous bassinait avec la majesté de l’architecture, la quiétude de l’eau, la légende du pont des soupirs, et bien sûr, les carnavals.

— C’était son rêve d’y aller… continue-t-il. Elle l’a sûrement réalisé depuis.

— Peut-être, peut-être pas. Mais le carnaval d’automne commence cet après-midi. On a des chances de l’y trouver.

— Je ne pense pas. C’est le carnaval le moins ancré culturellement. Ce n’est pas celui-là qu’elle choisirait.

— Ça vaut la peine que nous tentions le coup. D’autant plus qu’un artefact Yanael est dissimulé dans la ville et que nous savons où précisément.

— Pourquoi n’as-tu pas commencé par ça ? Quand partons-nous ?

— D’ici deux heures, le temps de régler les derniers détails. Nous serons cinq : toi, moi, Sarah et deux gardes pour notre sécurité. Dernière chose : ça va être le carnaval ; et qui dit carnaval, dit costume.

— T’en fais pas pour moi, j’ai l’habitude de porter des masques.

Je laisse mon regard rivé sur lui. Mon petit frère va vraiment mal, même s’il le cache à la perfection.

— Dès notre retour, je veux que tu voies le Dr. Hale, ou un autre psychologue du centre si tu préfères. Fais ça pour moi, d’accord ? Et puis, pour la CMJ, on va se débrouiller. Ces lascars attendront.

 

.oOo.

 

Océane

Je n’avais pas passé une aussi bonne nuit depuis longtemps. C’est la première pensée qui me traverse l’esprit alors que je m’étire avec délice. J’ouvre doucement les yeux pour me rendre compte de ma solitude. Ça ne devrait pas me surprendre. Après tout, j’ai joué avec Devon, lui déformant la réalité. J’aurais pu être sincère, si j’avais encore eu le contrôle de mes hormones. Un défaut de Lasmonienne, ça. Nous sommes nées pour la sensualité.

Je soupire, profitant des rayons de soleil qui me parviennent par la baie vitrée. Il serait temps que je me lève, et que je répare les dégâts que j’ai causés cette nuit.

Je tends mon esprit vers celui de Dev pour y retrouver le chaos de ses pensées. Comment vous expliquer ça ? Imaginez-vous en plein milieu de la place de l’étoile à Paris, en pleine heure de pointe. Toutes ces voitures hurlantes autour de vous qui filent dans toutes les directions : c’est ça, les vraies pensées de Dev, peu de cohérence, beaucoup d’agressivité et de doutes, et au milieu, tout au milieu, un petit garçon perdu. Un petit garçon qui semble être au siège du CEBY à l’heure actuelle, et tout aussi perdu malgré la présence de son grand frère.

J’écoute leur discussion par ses oreilles, notant les temps morts, les non-dits, tout ce qui, en plus des mots, est important dans une conversation. Ce faisant, j’enroule le drap autour de ma poitrine et me lève, direction la salle de bain. En passant auprès de la commode, j’avise un bout de papier replié. Je fronce les sourcils tout en l’attrapant. Je le déplie pour y découvrir l’écriture rapide de Devon : « Je suis désolé ».

Un léger sourire se dessine sur mes lèvres. Ce n’est pas à toi d’être désolé, mon ange, ce serait plutôt à moi.

Je repose délicatement la note là où je l’ai trouvée et poursuis ma route, accompagnée par les voix de William et Devon dans ma tête. Ne m’appelez pas Jeanne d’Arc.

Venise, donc, c’est là que mes deux loustics de frangins veulent me rencontrer. Au risque de les surprendre, je n’avais aucune intention d’y aller.

Mais puisqu’ils s’y rendent, j’irai aussi. J’en ai assez de les fuir. J’en ai assez de ce jeu cynique que je joue avec Devon. Il est temps de retrouver la franchise. Et, qui sait, le reste suivra peut-être.

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