Partie 2 - chapitre 26

Par Edorra

Devon

Cette journée est des plus surprenantes. En me levant ce matin, je n’imaginais pas une seule seconde la passer en compagnie d’Ève. Je ne pensais pas non plus que je lui parlerais autant, et de moi qui plus est. Il faut croire que les mots demandaient à sortir depuis trop longtemps. Même si je ne lui ai pas confié la majorité de ma vie, elle en sait plus sur moi que toutes les personnes que j’ai croisées depuis dix ans.

Elle m’a écouté avec attention, presque avec intérêt, sans jamais me bousculer pour forcer mes confidences. Pour la première fois, je me dis que ce ne serait pas si mal d’avoir un ami. Je dois à tous prix m’en sortir, revenir vers la lumière, échapper à Mark.

Ce repos forcé devrait me faire le plus grand bien, même si ça fiche un coup à ma mission.

J’entre dans le salon du premier étage et pose le plateau-repas sur la table. J’ai juste envie de passer une soirée tranquille, sans réfléchir. Je lève les yeux pour croiser la silhouette de ma locataire. Une bouffée nostalgique m’envahit quand je la découvre observer rêveusement l’extérieur, entortillant nonchalamment une mèche de cheveux autour de son index.

— C’est drôle, ma sœur faisait souvent ça.

Surprise, elle se retourne vivement vers moi.

— Pardon ?

— Jouer avec ses cheveux. C’était un de ses tics.

Gênée, elle lâche brusquement sa mèche tout en se mordillant la lèvre.

— Beaucoup de femmes le font.

— Sans doute. Vous avez choisi un film ?

— Non. Est-ce que vous avez au moins un film dans lequel votre sœur ne joue pas ?

Hum… Je ne l’avais pas vu sortir une flèche de son carquois avant qu’elle ne m’atteigne en plein cœur.

— Non, il va falloir vous en contenter.

Elle acquiesce à contrecœur. Je ne sais pas pourquoi je lui ai parlé d’Océane. Bien sûr, je ne lui ai pas tout dit. Jamais je ne parlerai à quiconque de notre relation incestueuse. Elle sait simplement que la célèbre Ellie est une Lippman, mais que notre histoire familiale est des plus compliquées.

— Sait-elle qu’elle est votre actrice préférée ?

— J’ignore ce qu’elle sait ou non. Elle a beaucoup changé depuis le temps où nous vivions ensemble.

Un sourire nostalgique se dessine sur mes lèvres.

— Dans le temps, je pouvais prévoir la quasi-totalité de ses actions… Aujourd’hui, je me fais avoir à tous les coups. Il faut bien admettre que je ne la connais plus… Et pourtant, si elle m’était totalement inconnue, ce serait tellement plus facile… Tellement plus facile…

Je me perds dans mes pensées, revoyant la terrible séance de torture à laquelle je l’ai assujettie. Il n’en faut pas plus pour que j’entende à nouveau ses hurlements de douleur.

La voix de ma locataire s’élève.

— Devon, vous êtes toujours avec moi ?

Je dirige mon regard vers elle avant de me secouer. N’ai-je pas dis que je voulais passer une bonne soirée ?

— Excusez-moi, j’ai eu une absence. Alors, on se le regarde ce film ?

— Très bien. J’ai choisi une comédie, ça vous va ?

— Parfait.

Elle allume l’écran et lance le film alors que je m’installe sur le canapé. Ève me rejoint peu après. Elle m’adresse un sourire avant de s’emparer d’une part de pizza.

— Alors, voyons voir cette pizza faite maison.

Elle mord dedans avec appétit.

— Je suis touché que vous ne pensiez pas que je veuille vous empoisonner.

— Hum, je vous ai surveillé. Je peux être Big Brother si je le veux.

Je lève les yeux au ciel avant de prendre une part à mon tour et de reporter mon attention sur le film. Ellie est une comique très convaincante, mais même mes éclats de rires ont un goût amer.

La voir évoluer ainsi sur un écran me fait toujours un effet particulier.  Je n’arrive tout simplement pas à m’évader, toujours je reviens à notre propre histoire, toujours je reviens à mes propres conneries, au vide que j’ai installé dans ma vie. Peu à peu, la comédie se transforme en drame à mes yeux.

À mes côtés, Ève est concentrée sur le film. Elle ressemble vraiment à une princesse de contes nordiques, mais pourtant, ce n’est pas mon Ellie. Je soupire. Quand est-ce que j’arriverai enfin à l’oublier ? Quand pourrai-je aimer une autre femme pour elle-même et pas comme remplaçante d’une femme perdue ? Je ferme violemment les yeux de dépit avant de les rouvrir et de déclarer.

— Vous savez, Juliette, la femme du supermarché, a raison. Je n’ai pas de cœur.

 

.oOo.

 

Océane

Je pourrais faire celle qui n’a rien entendu, celle qui est tellement plongée dans le film qu’elle ne remarque plus rien du monde qui l’entoure. Je pourrais, mais ce n’est pas le cas. Je l’ai entendu, je le vois s’engluer toujours plus profondément dans ses sentiments négatifs depuis le début de la journée. Mon grand frère, mon premier grand amour, est totalement perdu.

J’aurais dû refuser qu’on voie un film, d’autant que ce n’est pas une partie de plaisir pour moi non plus. Finalement, ce que je trouve à répondre est d’une banalité terrifiante.

— Tout le monde a un cœur.

Un rictus amer fige ses lèvres.

— Si vous le dites… Vous savez, par le passé, j’étais un homme très romantique.

— Vous voyez bien que vous avez un cœur.

— J’ai utilisé le passé. Je n’ai plus de cœur depuis longtemps, on me l’a pris.

Il se tait de longues minutes. Je pourrais prendre la parole, lui poser des questions, bousculer ses confidences, mais je ne suis pas certaine de vouloir entendre ce qu’il a à dire. Cette journée va mal se terminer, je le sens. Aucun de nous deux ne va en sortir indemne. Je pourrais le planter là et regagner ma chambre, terminer la soirée seule. Ce serait plus sûr. Mais Devon a tellement besoin d’un soutien, tellement besoin d’une oreille attentive. Je ne peux pas l’abandonner, pas maintenant, qu’importe ce qu’il peut m’en coûter. Je ne le laisserai pas sombrer, jamais je ne me le pardonnerais.

Sa voix s’élève à nouveau, tremblotante.

— J’ai aimé une femme, terriblement aimé… et parfois, je crois que je l’aime encore. Elle me hante depuis de si nombreuses années… C’est elle qui m’a pris mon cœur, et je ne lui en veux même pas… Je le lui avais donné après tout.

J’essaye de l’interrompre avant que ses aveux n’aillent trop loin, mais c’est peine perdue. Les vannes sont ouvertes.

— C’est à cause de ça que je n’ai jamais aimé quelqu’un d’autre. J’ai essayé pourtant. Oh oui, j’ai essayé. Toutes ces femmes. J’essayais simplement de l’oublier, de pouvoir passer à autre chose et être heureux sans elle. Ça n’a jamais fonctionné. Juliette a raison, Ève, vous devriez vous méfier. Je suis terriblement dangereux pour les femmes. Je me sers d’elles et les jette comme des moins que rien. Tout ça pour oublier… Uniquement pour oublier.

Il se tait enfin, me laissant bouleversée par ce que je viens d’entendre. J’essaye de me contrôler, mais mes émotions sont prêtes à me faire chavirer. Je savais que cette journée serait plus qu’imprévisible. Comment suis-je censée réagir après ce discours ? Après que Devon m’a confié la profondeur de ses sentiments ? Comment lui en vouloir vraiment de ce qu’il a pu me faire quand il me dévoile ainsi son âme ?

Je toussote pour recouvrer ma voix et demande d’un ton faible.

— Cette femme, elle sait ce que vous ressentez ?

Il soupire.

— Je n’en sais rien. Peut-être, en partie.

Je me penche légèrement vers lui.

— Vous devriez lui en parler. Vous n’êtes pas un monstre, Devon. Vous êtes simplement un homme, un homme un peu perdu, mais peut-être qu’elle saurait vous guider.

Il esquisse un léger sourire désabusé avant de plonger son regard dans le mien. Son regard si merveilleux auquel je n’ai jamais su résister quand il est le réel reflet de son âme. Mes hormones ont forcé le passage, et il sera toujours temps de me maudire demain. Mes lèvres se posent sur les siennes.

Il a d’abord un sursaut surpris, hésite un instant à me repousser puis cède, entrouvrant sa bouche, glissant ses bras autour de ma taille. Il sera toujours temps de m’interroger sur ses raisons plus tard. Pour l’instant, seule sa peau en contact avec la mienne compte.

 

.oOo.

 

Devon

La demeure familiale des Lippman est redevenue le lieu de nos jeux. Mon Océane m’est revenue, réapparaissant dans l’endroit où je l’attendais le moins. Comme autrefois, nous avons repris possession du manoir, jouant au chat et à la souris sans mauvaise pensée, juste pour le plaisir et non plus par devoir. Je cours derrière elle avec l’envie folle de la serrer pour l’embrasser, pas pour l’emprisonner dans cette cage des Salopards de Jade. Cette pensée assombrit mon esprit, mais je l’écarte d’un geste de la main. Je ne veux pas y penser maintenant, je veux profiter de nos retrouvailles...

Les murs se dressent devant moi alors que son rire cristallin me guide, provoquant des frissons qui me secouent des pieds à la tête. Elle ne partira plus, je le sais. Elle ne court pas dans le but de m’échapper, plus maintenant. Pourtant, je sens encore cette angoisse sourdre au fond de moi, m’empêchant de profiter pleinement de ce bonheur. Et si elle m’échappait à nouveau ?  Non, plus jamais.

L’amour a triomphé de nos querelles, de nos haines. Et plus rien ne nous séparera, pas même cette petite course improvisée. Elle s’est échappée de la pièce en riant après une tentative bien maladroite de ma part de la serrer dans mes bras. Je me suis aussitôt levé du lit pour la poursuivre dans les dédales de notre demeure. L’histoire de chacune des pièces que je traverse me revient, notamment la cuisine où nous avons tant ri...

L’endroit même où je réussis enfin à la rattraper. Malgré les chaises, les obstacles improvisés, je n’abandonne pas. Je ne l’abandonnerai plus jamais. Je suis parvenu à renverser la tendance, à gagner ce combat que je pensais perdu d’avance. Au moment où je passe mes bras autour de son corps, où nous basculons sur le carrelage froid de la cuisine, je sais enfin que je ne rêve pas… que tout est bien réel cette fois. Fini les illusions, les mensonges et les blessures, j’ai gagné. Mon regard pétille de joie quand je lui murmure.

— J’adore croquer les petites souris comme toi.

Un sourire malicieux se dessine sur son visage tandis que ses lèvres se rapprochent de mon oreille.

— Et moi, j’adore caresser les vilains matous dans ton genre.

L’instant d’après, nos bouches s’unissent dans un baiser passionné. Les paroles cessent enfin pour laisser nos deux corps se retrouver. Mes mains se faufilent sous son chemiser de soie blanche, avides de sa peau dont le contact m’a tant manqué. Elle ne résiste pas, laissant ses propres doigts glisser à l’intérieur de mon caleçon. Aucun de nous ne semble avoir envie de s’éterniser dans de tendres et lentes caresses. Tant de mois ont passé, tant d’années aussi… il nous faut les récupérer. Je m’échappe donc de sa bouche, pour frôler sa nuque de mes lèvres. Elle me mordille l’oreille. Ma langue dessine des je t’aime sur sa gorge. Mes paupières fermées s’ouvrent à nouveau pour contempler cet acte, pour le graver au plus profond de ma rétine comme véritable.

 

 

 

Mon réveil est brutal. Mes paupières se sont ouvertes brusquement, alors que le sommeil me quitte, comme un coup de fouet. Le plafond blanc de ma chambre remplace l’image alanguie d’Océane devant mes yeux.  Un soupir frustré s’échappe de mes lèvres tandis que je reprends contact avec la réalité. Puis les souvenirs me reviennent. Je dirige un regard anxieux et incrédule sur ma gauche pour y découvrir le corps nu et endormi d’Ève. Je prononce une série de jurons silencieux, m’invectivant pour ma profonde stupidité. Mais qu’est-ce qui m’a pris, nom de Dieu ! Je n’avais pas besoin de m’attirer d’autres problèmes !

Ève n’est pas une quelconque call-girl que j’aurais ramassée dans un bar, c’est ma locataire. Ça va être compliqué de la laisser tomber sans me soucier des conséquences.

« Mais as-tu vraiment envie de la laisser tomber ? », susurre une voix au fond de moi.

Je hausse les sourcils devant cette réflexion qui s’est insinuée en moi. Il est vrai que je me suis senti détendu avec elle, que j’ai passé un moment agréable, plus qu’agréable même, si je me souviens bien des événements antérieurs à mon rêve. Elle a su m’offrir la douceur dont j’avais besoin depuis si longtemps.

Mais est-ce suffisant ? L’image intense d’Océane envahit mon champ de vision. Cette satanée Lasmonienne m’obsède. Je dois régler les choses avec elle une fois pour toutes, qu’elle me dise « merde », ou qu’elle m’accueille dans ses bras à nouveau. Tout doit être réglé entre nous. Et après, si les circonstances le permettent, je pourrais passer à autre chose, à une autre histoire.

J’acquiesce avec résolution tout en m’extirpant des draps. Je m’habille silencieusement avec des gestes précis. Je n’ai pas spécialement envie de réveiller Ève. Je suis plutôt lâche en cet instant précis. Je lui jette pourtant un regard avant de sortir de la pièce et me mords les lèvres d’un air coupable. Je lui dois quelque chose, un mot, n’importe quoi… Elle le mérite… Même si ce ne sera sans doute pas suffisant.

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