Partie 2 - chapitre 24

Par Edorra

Devon

C’est finalement à n°4 que revient l’honneur de m’annoncer mon congé sans solde. S’il parvient à se maîtriser, si aucun signe ne trahit son humeur, son regard brun flamboie de colère et de rage contenues. C’est pourtant d’une voix impassible qu’il déclare :

— Vous nous avez beaucoup déçus, Mark. Moi plus que tout autre.

— J’ai fait de mon mieux, monsieur.

— Force est de constater que ça n’a pas suffi.

— Si je peux me permettre, personne n’aurait réussi. Nul ne peut lutter contre une Lasmonienne.

— Vous non, c’est une certitude désormais… Mark… C’est vous qui vous êtes opposé à ce qu’on la drogue ; ça ne joue pas en votre faveur.

Je serre les poings sous le bureau, me retenant de les envoyer valser dans la figure de mon interlocuteur. Cela fait quelques jours qu’Océane s’est échappée. Entre temps, n°4 est arrivé jusqu’à Munich, pour découvrir le désastre. Il fallait un responsable, et c’est sur moi que ça tombe. Ce n’est pas étonnant ; la CMJ n’est pas réputée pour la clémence envers ses employés. Depuis quand la clémence intéresserait les mercenaires ?

Je me fous de leurs sentiments comme de l’an quarante, mais leur décision me fait reculer de plusieurs années en arrière dans mon infiltration. De plus, la substance d’anonymat ne sera pas éternelle, Mark finira par crever, un jour où l’autre ; j’aimerais juste pouvoir finir ma mission avant.

— Vous accumulez les échecs dernièrement. Vous ne nous aviez pas habitués à ça. Vous nous faîtes perdre du terrain, Mark, énormément.

En gros, je suis devenu un boulet dont ils doivent se débarrasser. Je suis étonné qu’ils n’aient pas choisi la manière forte. Qui sait, peut-être que d’ici quelques jours on me retrouvera au fond d’un lac… ou peut-être pas. Ils veulent m’éloigner et en même temps, ils ont besoin de moi. Ils en sont parfaitement conscients et ça les contrarie. Ils savent que j’ai construit une relation particulière avec l’héritière, relation qu’ils ne comprennent pas. Comment expliquer autrement la diplomatie de n°4 ? Il faut admettre que c’est un homme posé, bien plus que n°5 qui, lui, m’aurait déjà foutu à la porte avec un coup de pied au derche.

— Et puis, je pourrais savoir ce qui vous a pris de foutre Cyril dans le coma ?

Sur cette phrase, il a failli perdre sa maîtrise. Le ton s’est élevé, l’exclamation s’est fait sentir, mais il reste calme et froid, autant qu’il le peut. Cela dit, il n’atteint pas mon niveau dans ce domaine.

— Je l’ai fait pour protéger l’héritière. Nous avions besoin d’elle en un seul morceau.

— Avant tout, nous avions besoin d’elle ici.

Il soupire profondément.

— Vous me mettez face à un dilemme, Mark… La CMJ ne veut plus avoir affaire à vous, pas tant que vous commettrez tant d’erreurs. Mais quand vous vous serez repris, il n’est pas impossible que nous ayons besoin de vos services.

— En gros, vous me mettez à la porte.

— Provisoirement.

Je fais la moue.

— Je vois… Je suppose que vous ne me retenez pas.

Je me lève et vais pour quitter la pièce quand la voix sombre de n°4 me retient.

— Nous vous aurons à l’œil Mark, ne l’oubliez pas.

Je sors sans répondre. Comment veut-il que j’oublie une chose pareille ? Ils se feront avoir comme d’habitude, croyant que Mark se terre dans son appartement de Ségovie pendant que je vis ma vie à Bruxelles. Ah, le don d’anonymat, quelle technologie merveilleuse.

Je laisse rapidement le vaste entrepôt derrière moi. Rien ne me retenait ici, ni ami, ni affaire personnelle. Je peux reprendre le cours de mon existence tranquillement. Je marche quelques centaines de mètres avant de m’arrêter à un arrêt de bus. J’attrape une cigarette dans mon paquet et l’allume, inspirant aussitôt une bouffée salvatrice. Chacun a le droit à son péché mignon, ça n’en fait qu’un de plus pour moi.

« Ça, plus l’inceste, la torture et le meurtre », ricane la voix de mon alter ego au fond de moi. Je serre les dents et le repousse loin dans les tréfonds de mon inconscient.

Je jette un coup d’œil au couple de lycéens attendant le bus à mes côtés. Un trop plein de nostalgie me frappe de plein fouet. Ils sont adorables, perdus dans leur monde, à se murmurer des mots doux. Est-ce qu’Océane et moi étions pareils ? C’est possible… les choses ont bien changé depuis. Je ne peux que souhaiter à ces deux-là de ne pas perdre leur innocence.

Le véhicule en commun arrive. Je m’y engouffre aussitôt. Ce n’est que ma première étape vers Bruxelles. Je soupire. Le CEBY va me demander des comptes à son tour. J’entends déjà leurs questions et leurs reproches.  « Pourquoi ne nous avez-vous pas contactés ? Vous auriez dû venir prendre vos ordres. ». Je hais ma vie.

 

.oOo.

 

Océane

La télé tourne dans le vide. Je suis là, en face d’elle, mais ses mots et ses images ne parviennent pas jusqu’à mon cerveau, ne restent qu’une ambiance de fond réconfortante. Depuis la première fois où j’y ai mis les pieds, je me suis toujours sentie bien dans cet appartement. Peut-être que Fred a ensorcelé les lieux avant d’y emménager.

Mes premiers jours ici me reviennent en mémoire. Ils remontent à plus de dix ans mais ils sont encore terriblement vivaces. Cela faisait des mois que je n’avais eu un vrai toit au-dessus de ma tête, une vraie salle de bain où me laver, un vrai lit dans lequel dormir, sans rien craindre. Je n’ai pas vraiment accordé ma confiance à Fred immédiatement. Je vivais dans la rue depuis trop longtemps et j’avais perdu toute ma naïveté. Peu à peu, il m’a apprivoisée. Sa façon de m’héberger et de m’encourager sans rien demander en retour a été le ciment de notre amitié.

Depuis, cet appartement est mon refuge et Fred mon soutien inconditionnel. Il me connaît parfaitement (mis à part mon côté lasmonien, bien sûr). Il sait me conforter dans mes ambitions, ou au contraire me dire « merde » quand je vais trop loin. Ce qui est le cas actuellement.

Je perçois son ombre derrière le canapé, et son regard réprobateur sur moi. Il n’a encore rien dit, mais j’ai la nette impression que ça ne va pas tarder. Je prends les devants.

— Pourquoi tu ne viens pas t’asseoir ?

Il grogne.

— Tu le fais assez pour nous deux. Bon sang Océane, ça va faire quatre jours que tu n’as pas quitté cet endroit !

— J’ai besoin de repos.

— De repos peut-être, mais tu n’as certainement pas besoin de devenir une loque.

Je lui jette un regard agacé.

— Je ne suis pas une loque.

— Pas encore. Mais quelques jours de plus à ce régime et tu en seras une bien grasse. J’en ai marre de te fournir en glace et en chocolat.

— Si c’est une question d’argent, je peux payer.

Il soupire, dépité.

— Nom de Dieu, Océane, ne sois pas ridicule. Ça n’a rien à voir.

Il finit par se décider à venir s’asseoir près de moi et plonge son regard préoccupé dans le mien.

— Écoute, j’ai accepté que tu ne veuilles rien me dire sur ce qui t’a conduit à Genève, mais je vois bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Ces derniers temps, tu es plus inconstante que la vapeur. Tu n’es jamais au même endroit.

— Je me suis posée, là.

— Tu t’es posée pour fuir quelque chose. Comme souvent.

Je serre les dents. Il a raison. Ce trait de caractère, il l’a rapidement cerné chez moi. Je fais rarement face aux problèmes, je préfère la fuite, toujours et encore, plutôt que d’affronter la cause de mes malheurs Et mes dons de Lasmonienne n’arrangent pas ce défaut. Mes illusions me servent à toujours mieux me dissimuler, à donner l’impression que je me bats alors que je ne fais rien d’autre que me laisser entraîner dans la voie qui a été tracée pour moi.

— Ce n’est pas si facile…

— Tu te sentirais sans doute mieux…

J’esquisse un pâle sourire. Je regrette le temps où mon plus gros souci était un morceau raté sur mon album en cours. Fred pense que mes soucis ne sont pas beaucoup plus sérieux, ou du moins dangereux. Il ignore qu’à l’heure actuelle, la vérité pourrait me tuer.

Il se pince soudain les lèvres et supplie d’une voix blanche.

— Dis-moi au moins que ce n’est pas ton frère qui te harcèle.

Je déglutis difficilement. Il n’est pas loin de la réalité, même si les choses sont bien plus compliquées.

— Il ne me harcèle pas.

— Tu l’as revu ?

— Non…

— Océane… Il ne t’apportera que des ennuis.

Je lève un sourcil sarcastique.

— Et c’est toi qui me dis de ne plus fuir ?

Il se renfrogne.

— Je ne lui fais pas confiance. Et après ce qu’il t’a fait, après qu’il t’ait trahie, je ne peux pas croire que tu t’avises de la lui accorder à nouveau.

— Ce n’est pas mon intention.

— Mais tu en as envie, c’est suffisant.

Je contracte la mâchoire, passablement agacée. Fred a le don de mettre le doigt là où il faut, de me désigner précisément mon paradoxe. Devon, je le hais pour ce que Mark et son devoir lui font me faire. Et en même temps, oui, j’ai envie de retrouver le bonheur perdu de mes dix-sept ans. Je sais que le Devon que j’ai aimé n’est pas mort.

— Il n’est pas dangereux, il a juste besoin d’aide.

— Ce n’est pas à toi de la lui apporter.

— Mais alors, qui le fera ? murmuré-je pour moi-même.

Fred a raison, comme toujours. Je dois me bouger et faire face à Dev, en allant doucement, cependant. Je dois retourner à Bruxelles et prendre le taureau par les cornes.

 

.oOo.

 

Ces quelques jours de repos chez Fred m’ont fait du bien, malgré ce qu’il en dit. Ils m’ont permis de me recentrer, en quelque sorte. Je dois arrêter de foncer tête baissée et réfléchir mes actions à fond avant toute entreprise. Et pour commencer, je dois affronter Devon. Je ne sais pas comment lui dire la vérité, ni si je le dois. Il vaut probablement mieux que je l’étudie auparavant, pour voir s’il est prêt. Qui de mieux pour cela qu’Ève ?

Me voilà donc de retour à Bruxelles. J’ai conscience que les choses ne vont pas être faciles, que je vais souffrir, tout comme lui. Je ne peux absolument pas prévoir comment les choses vont tourner. Rien n’est définitif quand je suis en présence de Devon, les événements échappent à mon contrôle. Enfin, rien ne sert de me prendre la tête avant de le rencontrer. Pour le moment, je me livre à des activités plus terre à terre : les courses au supermarché ! Ne pas vivre dans une maison pendant un certain temps, ça se remarque au niveau du remplissage de placards.

Si la grande majorité des adultes déteste ces heures interminables à pousser un chariot parmi des étalages plus ou moins remplis et une foule indisciplinée, ce n’est pas mon cas.

Ce sont ces éléments de la vie de tous les jours qui me font me sentir normale. Filer entre les rayons, attraper un produit après l’autre, prévoir ce que l’on va manger aux prochains repas… ça m’évite de penser à mes problèmes ô combien plus importants.

Au bout de quelques dizaines de minutes à ce régime, j’arrive au comptoir et adresse un sourire à l’hôtesse de caisse. Je me perds dans l’observation du magasin pendant qu’elle fait défiler les articles. Après des années où l’automatisation de la vie et donc de l’approvisionnement s’était faite plus précise, les autorités avaient décidés de rétablir les supermarchés à la mode ancienne. Pourquoi ?

Réponse n°1 : Lutter contre le chômage.

Réponse n°2 : Apporter plus de convivialité dans ce monde uniforme. Exit donc l’approvisionnement de masse par Internet ou les self-use shops, ces entrepôts où l’on se servait nous-mêmes, sans pouvoir sortir avant d’avoir payé, bien évidemment. Il paraît que certains existent encore. Il en faut pour tout le monde…

Soudain, la cliente derrière moi me bouscule légèrement.

— Veuillez m’excuser. Nom de Dieu, Jenny, je t’ai dit de rester tranquille !

Je me retourne pour dire que ce n’est rien et me fige en reconnaissant la femme derrière moi. Elle est penchée vers sa fille, la réprimandant avec force gestes. La petite ne doit pas avoir plus de quatre ou cinq ans. Je n’ai pas revu Juliette depuis le lycée, alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille rêveuse. Ça me fait bizarre de l’imaginer en mère de famille. La revoir me plonge profondément dans mon passé, faisant ressurgir des souvenirs que je pensais effacés.

C’est dans ce supermarché, après tout, que nous avons fait bien des folies, partagé bien des rêves et des fous rires…

Juliette se relève soudain et fronce les sourcils en constatant que je la fixe intensément.

— Je peux vous aider ?

Je papillote des yeux, avant de retrouver une certaine contenance.

— Excusez-moi, j’ai cru que je vous connaissais, mais je vous ai confondu avec quelqu’un d’autre.

— Manifestement. Sans vous offensez, je ne vous ai jamais vue de ma vie.

Tu n’as jamais vu Ève, ça c’est certain. Une pulsion me prend soudain, sans que je ne puisse l’expliquer. Je tends ma main vers elle.

— On peut y remédier. Je m’appelle Ève Van Hansen.

Elle écarquille les yeux de stupeur avant de grommeler.

— Après tout, pourquoi pas. Juliette Lewis, dit-elle en acceptant ma poignée de main.

La caissière interrompt notre échange. Je la règle en vitesse et commence à ranger mes courses tout en entamant la discussion.

— Votre fille est adorable.

Elle soupire, mais de façon tellement attendrie que ses propos suivants ne sont en rien convaincants.

— Surtout ne le répétez pas trop fort ou elle va encore se mettre à courir dans tout le magasin.

J’esquisse un sourire amusé.

— Quel âge a-t-elle ?

— Cinq ans et demi. Et vous, vous avez des enfants ?

Je blêmis légèrement et plonge le nez dans mon sac.

— Non, pas pour le moment.

— C’est merveilleux, vous verrez.

Je hausse les épaules dans une nonchalance feinte.

— Tout dépend du père, je suppose.

— Sans doute. Le sien est un ange, j’ai beaucoup de chance de l’avoir rencontré.

Elle va pour ajouter quelque chose mais se fige soudain et baisse la tête, contrariée. Ses longs cheveux bruns dissimulent son visage. J’aperçois soudain une ombre à mes côtés et frissonne en entendant sa voix.

— Bonjour Ève, je peux vous aider ?

Je relève doucement les yeux pour découvrir le regard interrogatif de Devon. Notre rencontre se fait plus tôt que je ne l’avais prévue et me laisse complètement dépourvue.

— Bonjour, Devon. Non, j’ai fini. Je ne savais pas que vous étiez de retour.

— J’arrive tout juste.

— Vais-je devoir établir une nouvelle frontière dans la maison ?

Il serre la mâchoire avant de répondre.

— Je l’ai mérité. Je vous promets d’être le plus agréable des hôtes… Juliette, c’est toi ? s’exclame-t-il en reconnaissant la femme derrière moi.

Prise sur le fait, elle se voit obligée de relever la tête et déclame d’un ton froid.

— Devon.

Il fait une moue gênée avant de reprendre.

— Dis donc, ça fait un bail qu’on ne s’était pas vus.

— Pas assez longtemps, à mon goût.

Un froid intense s’installe. Je demande innocemment.

— Vous vous connaissez ?

Juliette répond en un grognement.

— On est sortis ensemble.

Abasourdie par cette révélation, je ne peux m’empêcher de jeter un regard étonné à Dev.

— Vraiment ?

Il hausse les épaules.

— Il y a très longtemps.

— Il m’a jetée comme une vieille chaussette après m’avoir promis monts et merveilles.

Il pince les lèvres, plus embarrassé qu’il ne veut le montrer.

— Tu m’en veux encore pour ça ?

— À ton avis ?

— Il y a prescription, non ? Et puis, ça a plutôt l’air de bien aller pour toi, renchérit-il en adressant un sourire à la fillette.

Juliette l’écarte dans un mouvement possessif.

— Ce n’est pas grâce à toi.

— Tu n’aurais pas été heureuse avec moi, Ju’.

— Ne m’appelle pas ainsi.

Le ton est monté, et ma température du même coup. Je crois que je ne m’étais pas sentie aussi mal à l’aise depuis longtemps. Tout se bouscule dans ma tête, et l’image qui me revient toujours à l’esprit est Devon sortant avec Juliette. Comme si je n’avais pas d’autres soucis en tête ! Mais quand avaient-ils eu une relation ? Je pourrais aisément lire les pensées de Dev, mais je n’en ai jamais lu d’aussi secrètes. Je ne suis pas une pilleuse, je lis seulement les pensées professionnelles, celles qui peuvent m’aider dans la quête, ou tout simplement celles qui me mettent en danger. J’attrape mes sacs et déclare.

— Il vaut mieux que j’y aille.

Mais Juliette ruine mes plans.

— Et vous, comment le connaissez-vous ?

— Je suis sa locataire.

Mieux vaut rester laconique. J’esquisse un pas en direction de la sortie.

— Locataire… je vois. Vous m’êtes sympathique, Ève. Je vais vous donner un conseil. Méfiez-vous de cet homme, il n’a pas de cœur.

La dernière chose que j’aperçois avant de tourner les talons est le regard noir que Devon adresse à mon ancienne meilleure amie. En quelques pas, je suis dans la rue, suivie par Dev. Je m’arrête un instant et observe le ciel. Il est d’un blanc pur ; le froid va bientôt arriver. Je reporte mon regard sur mon frère. Les émotions se bousculent sur son visage : contrariété, regret, honte. Finalement, il hausse les épaules et souffle.

— Juliette a toujours eu le sens du mélodrame.

Je ne trouve aucune réponse à lui fournir, m’interrogeant toujours sur la meilleure façon d’agir. Il me fixe d’un air songeur un long moment avant de proposer :

— Ça vous tente de prendre un café ?

La réponse fuse avant que je n’aie le temps de la retenir.

— D’accord.

Allons donc, encore une réponse très pertinente apportée par Super Ellie. Bon, ça ne peut pas être pire que ce qui vient de se produire.

 

.oOo.

 

Devon

J’observe Ève à travers les volutes de fumée de ma cigarette. Elle ne m’a fait aucune remarque mais je comprends dans sa grimace contenue qu’elle réprouve ma manie. C’est évident que ça doit être simple de rester pure quand on est seulement prof d’histoire.

Elle s’est commandé un café, mais elle y trempe à peine les lèvres. Je la sens mal à l’aise ; à éviter sans arrêt mon regard. Elle doit sans doute repenser à la façon dont je l’ai traitée la dernière fois que l’on s’est vu ; et la mise en garde de Juliette n’a pas dû arranger les choses.

J’aspire une nouvelle bouffée de tabac avant de prendre la parole.

— Mes yeux ne sont pas corrosifs, vous savez.

Elle se décide enfin à relever la tête vers moi.

— Vraiment ?

Le doute est clairement lisible dans sa question. Je soupire.

— Je ne vous veux aucun mal, Ève. J’ai simplement envie de discuter. C’est sans danger pour vous.

Elle esquisse une moue dubitative.

— Avouez que votre comportement est incompréhensible. Il y a quelques semaines, vous étiez prêt à me foutre dehors et maintenant, vous m’invitez à prendre un verre.

— J’ai réfléchi entre temps, et j’en ai assez de me conduire comme une crapule. Vous verrez, je peux me comporter en parfait gentleman.

— Ah oui ? J’ai hâte de le découvrir…

Je soupire intérieurement sous le sarcasme sous-jacent de son ton. Parfois, je me demande pourquoi je fais des efforts. J’ai toujours eu des problèmes avec les femmes ; pour discuter avec elles j’entends. Pour le reste, je ne me suis jamais posé de questions.

Ève semble avoir construit une barrière autour d’elle, et je ne sais plus quels mots prononcer pour abaisser sa méfiance. Se regarder dans le blanc des yeux ne va pas dégeler la situation. Du coin de l’œil, j’aperçois le fantôme de la jeune Océane s’installer à côté de ma locataire. Sa voix résonne en moi.

— Tu n’as qu’à imaginer que c’est moi. Il n’y a pas certaines choses que tu voudrais me dire ?

Je serre les dents. Je crois que je pète définitivement les plombs… Quoique, pas plus que ces dix dernières années. Son fantôme ne m’a jamais quitté, et ne me quittera probablement jamais.

— Je m’excuse pour ce que je t’ai fait subir. Je ne suis pas le monstre que tu crois que je suis.

Le regard surpris de la jeune femme plonge dans le mien.

— Vous me tutoyez maintenant ?

Je me reprends rapidement.

— Désolé. J’ai cafouillé… cela dit, mes propos sont toujours valables.

— Euh… d’accord. Dans ce cas, c’est oublié. Mais le prochain dérapage ne sera pas aussi facile à effacer.

J’esquisse un sourire en coin. J’aimerais qu’Océane accepte mes excuses aussi aisément… si un jour je lui révèle la vérité.

— Je saurai m’en souvenir. Alors, Bruxelles vous plait ?

— Très. C’est une ville agréable, et si riche culturellement.

— J’imagine que je m’y suis habitué.

— C’est pour ça que vous voyagez autant ?

Je pince les lèvres, gêné par sa question. À vrai dire, je n’ai pas vraiment prévu de parler de moi. Je préfèrerais qu’elle me parle de sa vie pour que je puisse mieux oublier la mienne. Cherchez le paradoxe, la plupart des gens discutent simplement pour pouvoir répondre et parler d’eux, encore et encore, relater leurs expériences, leurs anecdotes, pour certains leurs sentiments. Je n’ai jamais été ainsi. Je préfère laisser parler les autres plutôt que de m’exposer. Il faut croire que j’aime être minoritaire ; je fais rarement comme tout le monde.

J’aimerais pouvoir agir ainsi, là, maintenant, mais j’ai l’impression que ça ne passera pas avec Ève. Son regard curieux, sincère et pas calculateur pour un sou me fixe, attentif. Je n’ai plus l’habitude de croiser un regard si naturel depuis longtemps.

— Si je voyage autant, c’est parce que je n’ai pas grand-chose qui me retienne ici.

— Pas même votre frère ?

— Je ne peux pas vivre à ses crochets ad vitam aeternam.

Elle acquiesce pensivement.

— Pourtant vous semblez très attaché à votre demeure familiale. Pourquoi ne pas vous y installez définitivement ?

J’esquisse un sourire amusé.

— Parce qu’alors, je serai obligé de vous foutre dehors. Plus sérieusement, puisque vous insistez, disons que Bruxelles est rattachée à des souvenirs douloureux que je n’ai pas envie d’évoquer maintenant et avec vous.

Embarrassée, elle acquiesce avant de s’excuser.

— Désolée de m’être montrée indiscrète.

— Vous ne pouviez pas savoir.

Un blanc s’installe dans notre discussion. Ève a enfin commencé à boire son café. Je me demande pourquoi elle en a commandé un vu la tonne de lait qu’elle y a rajouté. Enfin, tous les goûts sont dans la nature. Malgré ses tentatives pour le cacher, je la vois loucher sur mon chocolat chaud. Je réprime un rire avant de proposer.

— Vous voulez qu’on échange nos boissons ?

Elle se redresse vivement, comme si elle venait d’être prise en faute. Je ne comprends véritablement rien à son comportement.

— Non merci, je ne raffole pas du chocolat chaud.

— Pas plus que du café apparemment…

Ma voix s’est perdue en un murmure alors que je porte la tasse à mes lèvres. Mes quelques gorgées suffisent à mon interlocutrice pour se redonner une contenance.

— Et vous voyez des choses intéressantes lors de vos voyages ?

Je repose ma tasse un peu plus sèchement que je ne l’aurais voulu.

— Désolé de vous décevoir, mais le monde est loin d’être merveilleux.

— C’est vraiment votre avis ?

Je me mords la lèvre. Et voilà que sa question me pousse à développer. Nom de Dieu, je n’ai jamais eu agent de voyage pour vocation !

— Pour être sincère, tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc. Naturellement, la terre est superbe et la majorité de ses paysages sont enchanteurs. Culturellement, il existe de nombreux sites époustouflants. Mais humainement… la Terre est un véritable charnier.

Mes mots amers provoquent un silence tendu. De longues secondes sont nécessaires à Ève pour pouvoir formuler.

— Je vous trouve bien pessimiste.

— Nous n’avons simplement pas le même vécu, ma chère.

J’aperçois une ombre furtive traverser son regard, si furtive que je me demande un instant si je ne l’ai pas imaginée.

— Sans doute pas. Donc, si je vous suis bien, vous ne pensez pas que l’être humain puisse s’améliorer, qu’il a en lui les bases pour vivre heureux et en paix.

Un sourire désabusé étire mes lèvres.

— Je ne vous croyais pas utopiste. Pour répondre à votre question, non je ne le pense pas. L’homme est sur Terre depuis quoi, plus de cent-cinquante mille ans ? Oh bien sûr, il a énormément appris technologiquement parlant, n’allez pas croire que je nous compare aux hommes des cavernes. Mais l’homme oublie. Sans cesse il a répété les mêmes erreurs, et sans cesse il les répètera.

— Ça sonne somme une prophétie… Peut-être que tout ce dont l’être humain a besoin est d’un coup de pouce qui le mette sur la bonne voie…

Je relève des yeux surpris vers elle, faisant soudain le rapprochement avec Yanael, mais ma locataire est perdue dans ses pensées, l’air rêveur.

Non, elle ne sait probablement rien, elle me faisait simplement part d’un espoir. Je me fige soudain. Depuis quand ai-je perdu tous les miens ?

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