partie 2 - chapitre 20

Par Edorra

Devon

Je n’arrive plus à calmer les battements frénétiques de mon cœur. Je me fais horreur ; je deviens fou, je craque complètement. Si je continue, je vais me perdre, et entraîner ma mission et Océane dans ma chute. Je suis dans tous mes états. Comment font ceux que je croise dans ce maudit couloir pour ne pas le remarquer ? Je dois me calmer absolument avant de faire face aux Numéros.

J’avise une salle de bain sur ma droite. Je m’y faufile discrètement. Personne, parfait. Je verrouille derrière moi et m’adosse à la porte, le temps d’apaiser ma respiration.

Je suis un monstre. J’étais sur le point de la violer, elle, mon Océane. Comment ai-je pu en arriver là ? Et pourtant, rien que le fait de repenser à la douceur de sa peau et à son parfum envoûtant suffit à réveiller mon excitation. Je serre les poings. Je dois me réfréner. Je dois tuer Mark au fond de moi ; le tuer avant qu’il ne lui fasse du mal, avant qu’il ne me tue.

Mon cœur retrouve enfin un rythme normal, l’adrénaline s’amenuise dans mes veines. Je me jette un coup d’œil dans le miroir, me recoiffe d’une main experte, retrouve tant bien que mal mon air impassible habituel. La partie n’est pas finie, il est temps de me remettre en selle, et surtout de faire prendre au jeu une direction différente.

Je ressors de la pièce et me dirige d’un pas rapide vers le bureau du docteur Briffa.

Cette ancienne usine de la banlieue de Munich a été récupérée par la CMJ il y a un peu plus de deux ans. Elle a été réaffectée en centre de recherche et d’accueil pour les agents en transition. C’était la base de la CMJ la plus proche de l’endroit où Ellie a été retrouvée. Deux agents étaient sur place et ont agi dès qu’ils l’ont reconnue. L’ambulance venue pour la recueillir ne dépendait pas des hôpitaux de Paris. Océane a été emmenée ici, où Briffa, un chirurgien, l’a opérée il y a quelques heures.

J’arrive enfin dans son antre. Comme Jobe, l’infirmier, me l’avait dit, il est en visioconférence avec les numéros, pas seulement 4 et 5, mais toute la gamme de 1 à 6.

La pièce est plongée dans la pénombre. Je distingue à peine les traits de Briffa éclairés par les lumières des écrans. Il me fait signe de venir m’asseoir à ses côtés. Je m’exécute sous l’accueil de n°1.

— Bienvenue Espanza. Nous n’attendions plus que vous.

— Excusez-moi, monsieur, j’ai été retenu.

— Je comprends. J’ai entendu dire que c’était une vraie furie.

Je serre la mâchoire, refusant de dire un mot qui pourrait me trahir. N°1 ne se formalise pas de mon silence, au contraire, il prend ça pour une marque de déférence. Il ne se passe pas longtemps avant qu’il ne reprenne la parole.

— Le docteur Briffa nous a indiqué que la crise de l’héritière l’avait considérablement affaiblie. Bien qu’il ait retiré l’appendice au moment approprié, elle était à deux doigts d’y passer. Pour cela, elle risque de ne pas se remettre avant une bonne semaine. Vous qui avez assisté à son réveil, qu’en pensez-vous ?

Je frissonne et maîtrise ma voix avant de répondre :

— Elle est faible, effectivement. De là à prédire combien de temps elle le restera… Le docteur Briffa se base sur des comparaisons humaines pour établir son diagnostic, mais il ne faut pas oublier que l’héritière est probablement Lasmonienne. Ses capacités de récupération sont sans doute supérieures aux nôtres.

La même moue contrariée s’affiche sur tous les visages de mes chefs. Bande d’enfoirés. Je n’ai qu’une envie, leur refaire le portrait comme je l’ai fait avec Cyril un peu plus tôt. N° 6 me demande soudain :

— Ne pourrait-on pas la droguer afin de la garder en notre possession ?

Sa façon de parler d’elle comme d’un objet me donne envie de rendre. Je me force à lui répondre d’une voix neutre.

— Nous le pourrions mais ça ne servirait pas nos intérêts. Le paradoxe est que nous avons besoin d’elle en bonne santé, mais que nous nous arrangeons pour faire tout ce qui peut la faire fuir dès qu’elle le peut.

N°4 fronce les sourcils.

— Et vous avez une solution à nous proposer ?

J’inspire profondément, il est temps d’abattre mes cartes.

— Je le crois, oui. Avec quelques discussions, je pense pouvoir l’amener à voir la situation selon notre point de vue. Laissez-moi m’occuper d’elle durant sa convalescence, et je promets qu’à la fin, elle nous rejoindra de son plein gré.

Les numéros se taisent, s’échangent des regards hésitants et dubitatifs. Finalement, n°1 tranche en ma faveur.

— Ça me paraît une bonne idée. Vous mettrez le temps que nous possédons à profit pour la fidéliser à notre cause. Ce sera plus efficace que toutes les chaînes au monde. Avez-vous besoin de quelque chose pour mener à bien cette mission ?

— Rien de plus que ce que je possède déjà, mais je veux que seul le docteur Briffa, les trois gardes qui surveillent actuellement l’héritière et moi-même puissions entrer dans sa chambre. Personne d’autre, à aucun prix.

— Accordé, mais soyez prudent, nous vous aurons à l’œil.

 

.oOo.

 

Océane

Le calme règne dans la pièce. Mes gardes ne bougent pas un muscle. Cette tranquillité me permet de me reposer. Oh, bien sûr, je ne dors pas d’un sommeil profond ; je ne dors même pas du tout ; mais je suis détendue, autant que je peux l’être. La douleur dans mon abdomen est anesthésiée. Je sais pourtant qu’elle est là, tapie au fond de moi, attendant son heure.

Je soupire profondément, m’incitant à la sérénité. Après tout, ma présence ici n’est qu’une question de jours. Je m’échapperai, tout dépend de mes forces.

J’ouvre soudainement les yeux en entendant la porte. Devon entre, me jette un coup d’œil avant de reporter son attention sur les gardes.

— Vous pouvez nous laisser, je prends la relève.

Elles acquiescent et sortent de la pièce en vitesse, trop heureuses d’échapper à leur sort. Je suis si effrayante que ça ?

Une fois que nous sommes seuls, Devon m’observe un long moment avant de déclarer :

— Je serai votre garde-malade durant votre convalescence.

— Mary Poppins n’était pas disponible ?

Il lève les yeux au ciel, excédé, mais je sais qu’au fond de lui, il fait son possible pour retenir un sourire amusé. Il reporte son regard sur moi et me dévisage attentivement.

— Vous avez soif ?

J’acquiesce. Il répète mon geste avant de hausser le dossier de mon lit, puis de préparer un verre d’eau.

— J’aurai besoin de mes mains pour boire.

— Je serai vos mains.

Il approche le gobelet de mes lèvres et le penche afin que le liquide me parvienne. Nos regards se rivent l’un sur l’autre, aussi assurés, mais aussi désolés. Il ne le sait pas, mais son regard, c’est sa meilleure arme. Il m’a toujours fait craquer, mais pas aujourd’hui.

Quelques gorgées et le verre est vide. Il s’éloigne sans me quitter des yeux.

— Vous en voulez encore ?

— Non.

Il repose le verre sur la table de chevet, attrape une chaise et s’installe à côté de moi. Après un silence lourd comme une chape de plomb, il lâche :

— Je m’excuse pour tout ce que je vous ai fait subir.

— Vous parlez de la tentative de viol ou de la torture ?

Ma pique l’a atteint en plein cœur. Il se mord les lèvres.

— Pour les deux, je suppose.

Il se tait, repartant dans ses réflexions. Il s’interroge sur la meilleure manière d’aborder la suite de la discussion. Je le vois sur ses traits. Je crois être une des seules à pouvoir déchiffrer les émotions sur son visage.

— Si vous n’êtes pas trop fatiguée, nous allons papoter tous les deux.

— Papoter ? Où sont le thé et les petits gâteaux ?

Il soupire profondément. Je finis par répondre sincèrement :

— Je ne suis pas fatiguée, du moins pas assez pour ne pas pouvoir discuter.

— Bien… Nous ne sommes pas si affreux que ça vous savez.

J’éclate de rire sans pouvoir m’en empêcher. C’est dingue comme on sent qu’il croit en ses paroles.

— Excusez-moi, j’ai du mal à être convaincue. Détachez-moi, je serais peut-être plus sensible à vos arguments.

Il serre les mâchoires. Je le sens partagé entre son instinct et son devoir. Évidemment, c’est ce dernier qui finit par gagner.

— Je ne peux pas. Je ne suis pas totalement stupide ; la première chose que vous feriez si je vous détachais serait de vous enfuir.

— Parce que vous pensez que je suis en état de marcher ?

— Vous êtes maligne. Je ne serai pas le dindon de la farce, pas cette fois.

Je hausse les épaules.

— Vous ne pouvez pas m’en vouloir d’avoir essayé.

Il ne répond pas, se complaisant dans le silence. J’entends ses pensées tourbillonner dans sa tête sans qu’il ne parvienne à leur donner un sens rationnel. Il ne sait pas par où commencer. Finalement, sa voix s’élève sur une simple question.

— Pourquoi ?

Je hausse les sourcils.

— Pourquoi quoi ?

Il respire profondément.

— Pourquoi poursuivre la quête Yanael ?

— Vous croyez vraiment que j’ai eu le choix ?

Une moue ennuyée se dessine sur ses lèvres. Il a beau maudire la fatalité, ce n’est pas ce qui nous fera avancer. On ne peut pas simplement tout abandonner. Oh, bien sûr, ce serait le paradis, mais la machine Yanael finirait par nous rattraper tôt ou tard. Et le résultat de la quête vaut bien toutes les souffrances que l’on endure pour elle. J’aimerais pouvoir le lui dire, le rassurer en lui confirmant que toutes ses années de sacrifice ne sont pas vaines. Ça l’aiderait, sans aucun doute, mais je trahirais l’un de mes secrets. Nous ne sommes pas encore prêts.

Dev reprend soudainement la parole.

— Je peux le comprendre, mais pourquoi la poursuivre seule ?

— Pourquoi pas ?

Il se mord les lèvres dans un geste d’agacement.

— Si vous répondez à mes questions par d’autres questions, nous n’allons jamais en finir.

— Donc vous voulez une affirmation, bien. Alors écoutez : je préfère être seule que mal accompagnée.

— Nous ne sommes pas l’antichambre du diable. Travaillez pour nous et vous le verrez.

— Vous voulez vraiment me faire croire que la CMJ se servira des découvertes Yanael pour le bien de l’Humanité ?

Il blêmit, gêné. Il ne peut pas pousser son mensonge plus loin, j’aime autant ça. Je poursuis tout de même mon argumentation.

— Je sais très bien que votre organisation veut s’approprier la science de Yanael pour augmenter son propre pouvoir et asseoir sa domination sur le reste de la planète. C’est le vrai but que poursuivent toutes les organisations de la quête, qu’elles soient reconnues par un gouvernement ou non. Tant qu’il en sera ainsi, je travaillerai seule, et rien que vous puissiez dire ne me fera changer d’avis. Est-ce que j’ai été assez claire ?

Son visage pâlit, mais il acquiesce quand même. Je me ferme à lui, son désespoir me fait mal, mais ma décision est irrévocable.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Schumiorange
Posté le 27/07/2020
C'est pas très prometteur, tout ça... J'ai eu un peu d'espoir après le pétage de plombs de Devon et il a même trouvé un plan pas trop foireux, mais si Océane refuse de jouer dans son jeu, ça ne va pas aller bien loin ! Le temps qu'elle se remette de son opération, j'espère qu'ils vont avancer un peu, même si ça m'étonnerait qu'ils puissent parler librement. Ils doivent bien être sur écoute, non ?

Avec les deux agences qui veulent aussi la sortir de là, ça risque d'être mouvementé dans les prochains chapitres !

Quelques coquillettes et des chipotages de majuscules :
- « il est en visioconférence avec les numéros, pas seulement 4 et 5 » -> Numéros ? (jusque-là, tu mets toujours une majuscule)
- « mais il ne faut pas oublier que l’héritière est probablement Lasmonienne. » -> lasmonienne, sans majuscule ?
- « Les numéros se taisent, s’échangent des regards hésitants et dubitatifs. » -> échangent (sans « s’ »)
- « Nous ne sommes pas si affreux que ça vous savez. » -> virgule avant « vous savez »
- « Détachez-moi, je serais peut-être plus sensible à vos arguments. » -> serai
- « le rassurer en lui confirmant que toutes ses années de sacrifice ne sont pas vaines. » -> toutes ces années

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 29/07/2020
Coucou Schumiorange !

Ah ah, ils sont très têtus tous les deux. Même s'ils sont sur écoute, il faut déjà qu'ils aient envie de communiquer.

A bientôt pour la suite !
Vous lisez