Partie 2 - chapitre 17

Par Edorra

Devon

Il est plus de seize heures, le soleil commence à décliner, et pourtant la chaleur est toujours aussi suffocante. Voilà des jours que nous creusons et fouillons dans cette fournaise. Nous avons dégagé la cavité, des équipes se sont succédées depuis à l’intérieur sans rien trouver, ni artefact, ni héritière. Elle ne s’est pas montrée. Je sais qu’il faut que je sois patient. Elle est maligne, il faut juste que je le sois plus qu’elle. Je dois l’attraper pour mieux la protéger ensuite.

Je lève mon foulard contre ma bouche pour éviter la poussière qui vole dans tous les coins. Il faut que je me trouve un coin d’ombre ; j’ai besoin d’une pause. Je me faufile de l’autre côté du camion pour trouver une fraîcheur largement bienvenue. Je soupire tout en attrapant une cigarette et un briquet dans le fond de ma poche. Je l’allume et fait rouler mes épaules tout en inspirant une bouffée salvatrice. J’ai recommencé à fumer il y a un peu plus d’une semaine. Ça doit prouver ma nervosité. Une voix amusée et féminine s’élève soudain dans mon dos.

— Vous ressemblez à Coyote qui veut attraper Bip-bip. Il essaye et essaye mais il échoue toujours.

Je reste figé. Océane. Je me retourne lentement pour la découvrir, nonchalamment adossée à la paroi du camion. Ses cheveux nattés en deux tresses entourent son visage mutin. Pour se protéger du soleil, elle porte un chapeau de cow-boy et des lunettes de soleil. Comme si la météo était ce qui la menaçait le plus ! Et pourtant tout est étonnamment calme autour de nous. Personne dans les parages. Le bruit des pioches creusant la roche me paraît bizarrement lointain. Comme si elle devinait mes pensées, elle reprend.

— Oh, ne vous inquiétez pas, ils ne nous dérangeront pas. J’ai pris mes précautions.

Je me retourne pleinement et lui fais face.

— Que voulez-vous ?

Elle émet un rire amusé comme si je venais de sortir la meilleure blague du monde.

— Ce que je veux, moi ? C’est vous qui me cherchez, non ? Mais puisque vous le demander, j’ai besoin d’un plombier, l’installation de ma demeure est tombée en rade.

Je lève les yeux au ciel. Je m’avance mais m’arrête au bout d’un pas. Il fait vraiment trop chaud pour bouger. Je lève les sourcils.

— Je ne suis pas plombier.

— Non ? Sans rire.

Je ferme les yeux d’agacement avant de reprendre.

— Pourquoi êtes-vous venue ?

— Vous savez, je suis déçue. Moi qui pensais que vous seriez fou de joie de me voir.

Elle a raison. Ce sont juste les circonstances qui me dégoûtent. Je suis à deux doigts de tout lui dire, de jouer cartes sur table pour qu’on trouve une solution ensemble. Sa révélation me stoppe.

— Vous allez finir par me tuer. C’est ce que vous voulez vraiment au fond, vous et votre organisation. Dès que vous aurez tiré tout ce dont vous avez besoin de moi, je ne serai plus qu’une pauvre petite chose encombrante beaucoup trop dangereuse. Je ne me laisserai pas faire, et je suis bien plus forte que vous.

— Pardonnez-moi si je ne vous crois pas sur parole.

Un rire cynique sort de ses lèvres.

— Il est vrai que jusque-là, vos pièges se sont révélés d’une efficacité troublante. Laissez-moi tranquille. Il serait dommage que vous souffriez plus que nécessaire.

Je vais pour m’avancer davantage, mais mes jambes ne répondent plus. Je ne peux plus esquisser un geste. J’essaie de garder mon calme alors qu’Ellie se redresse.

— Vous retrouverez l’usage de vos membres quand je serai assez loin pour ne plus rien en craindre.

Elle s’éloigne sous mon regard rageur. Au bout de quelques mètres, elle se retourne et lance :

— Au fait, l’artefact que vous recherchez avec tant de soin ; je l’ai récupéré il y a deux semaines.

Elle accompagne ses mots d’un clin d’œil malicieux avant de s’enfuir dans la nature. Sa silhouette s’éloigne peu à peu dans la chaleur brûlante du désert. Alors qu’elle a disparu à l’horizon, mes jambes retrouvent leur mobilité, accompagnée par une sensation de fourmillement désagréable. Je grimace. D’accord, elle est forte, elle est très forte. Mais j’ai plus d’un tour dans mon sac. Je finirai par l’avoir.

 

.oOo.

 

Océane

Et une petite collection d’artefacts en plus dans la poche ! Ma quête suit son cours, activement ces derniers temps ; j’ai une bouffée de dynamisme. Et puis, pour être franche, j’ai hâte que toute cette histoire se termine. Ma vie tranquille d’avant me manque. Mon fils me manque. Ce fils que je connais à peine mais que je sens encore en moi, comme s’il n’était jamais né.

Je frissonne et secoue la tête pour reprendre mes esprits. J’ai beaucoup à faire, ce n’est pas le moment de me perdre dans des pensées labyrinthiques.

Mon avion décolle dans un peu plus de deux heures. Paris – Moscou, Moscou – Tomsk. Un long vol en perspective. J’ai l’impression de passer ma vie dans les navettes. Je suis arrivée de Confédération Américaine hier, ai juste eu le temps de faire un crochet par mon vaisseau pour y déposer mes trouvailles, et me voilà repartie !

Je fais rouler mes épaules pour me délasser. Je n’ai jamais apprécié les longues attentes pour acheter les billets. Tous ces braves gens patientant gentiment, en file, l’un après l’autre, ondulant lentement comme un serpent sous les arbres. Les yeux perdus dans le vague, je vois soudain le client au comptoir se retourner, me regarder droit dans les yeux et siffler comme un serpent, toute langue dehors. Je sursaute violemment et fixe plus attentivement la scène. Rien. Le client discute toujours avec l’agent d’accueil. J’ai dû rêver. Encore mon imagination qui me joue des tours. Je souris en pensant que décidément, je suis incorrigible.

Un voyageur pressé me bouscule, s’excuse et part aussitôt. Vraiment pratique ces capacités de Lasmonienne. L’Ellie que je suis normalement ne pourrait jamais se promener tranquillement dans l’aéroport de la capitale française.

Soudain, mon cellulaire vibre au fond de ma poche. Je l’attrape en soupirant. Tiens, Sarah. Ça faisait longtemps. Will ne doit pas apprécier mes excursions dans les musées américains. Je décroche et porte le téléphone à mon oreille.

— Allo ?

— Océane ! C’est Sarah, comment vas-tu ?

— Bien.

Je fronce les sourcils en constatant que le CEBY est passé à la vitesse supérieure. Ma belle-sœur n’est pas tranquillement chez elle, mais au siège du centre, parmi ses chefs, alors que plusieurs ordinateurs enregistrent avec soin notre conversation.

— Nous n’avons pas eu de nouvelles récemment, alors nous nous faisions du souci, me réprimande-t-elle.

Je grimace. Parfois, les dix années que j’ai vécu sans eux me manquent. Bon, là, je suis peut-être de mauvaise foi.

— Je m’excuse. J’ai besoin d’une pause pour faire le point. Je ne veux personne autour de moi.

… Et surtout pas des fous de Yanael, qu’ils soient reconnus par le gouvernement ou non.

— Je peux comprendre ça, mais nous sommes ta famille. Nous sommes là pour t’aider, te soutenir. On tient à toi, tu sais.

Mais c’est qu’elle parviendrait presque à me convaincre. Elle est bien plus douée que son mari à ce jeu-là. Au fond de moi, je sais qu’elle dit vrai, mais le contexte ne m’aide pas à croire à la sincérité de sa démarche.

— Je sais, oui, moi aussi. Mais Sarah, il faut que…

Je vais pour lui dire de ne pas s’inquiéter, que je suis en sécurité, quand une violente douleur irradie le côté droit de mon abdomen me courbant en deux et m’arrachant un léger cri de douleur. Sarah s’alerte aussitôt au bout du fil.

— Océane, qu’est-ce qui se passe ?

À bout de souffle, je ne trouve pas la force de répondre. La douleur s’intensifie en moi, faisant briller pleins de petites étoiles blanches devant mes yeux. Mes jambes me lâchent ; je me retiens vivement sur la veste du touriste devant moi, tombe à genoux.

Sentant la pression sur son vêtement, il se retourne et un voile d’inquiétude obligée passe sur son visage.

— Ça ne va pas, mademoiselle ?

— Appelez… une… ambulance.

Ce sont les derniers mots que j’ai la force de prononcer avant de tomber lourdement sur le sol et de sombrer dans l’inconscience.

 

.oOo.

 

Mes paupières sont deux chapes de béton. Pesant des tonnes, elles sont quasiment impossibles à soulever. En fait, la totalité de mon corps est engourdi. Anesthésie générale, pense mon cerveau embrumé. J’ai l’impression que ces deux mots sont venus de très loin, forçant le brouillard qui m’enveloppe, me montrant la voie du réveil. Puis un ordre : bouge.

Je commence à reprendre contact avec mon corps. Jambe gauche, soulève-toi. Quelque chose la bloque soudain. Du métal. Elle est attachée. Je bouge difficilement la jambe droite, réveillant la douleur dans mon abdomen. Elle est attachée aussi ! L’affolement me gagne, finissant de me réveiller.

Je veux me redresser, mais constate avec angoisse que mes deux bras sont également fixés au lit. J’ai les quatre membres entravés. J’ouvre péniblement les yeux pour découvrir Devon, l’air suffisant, assis nonchalamment à mon chevet.

— Il semblerait que Coyote ait réussi son coup, finalement.

Un semblant de rictus étire ses lèvres. Il pose son menton sur le dossier de la chaise et me regarde avec curiosité.

— Dites-moi, je suis intrigué. Comment se sent-on quand son propre corps nous trahit ?

Je retiens une grimace et parviens à rester impassible, niant la peur qui se réveille en moi. Ce n’est pas Devon que j’ai face à moi, mais le violent et cynique Mark. Je dois rester sur mes gardes.

J’ai joué, j’ai perdu. Mais la partie n’est pas encore terminée.

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Schumiorange
Posté le 25/07/2020
Est-ce que c'est sadique de ma part d'être contente que Devon ait enfin réussi à attraper Océane une fois de plus ? Depuis le temps, je trouve qu'il méritait bien une petite victoire ; )

Et elle se moque de lui en permanence, il a le droit de se venger un petit peu ! Même si, avec le costume de Mark, la vengeance risque de ne pas être très sympathique... Je croise les doigts pour qu'il ait agi seul et qu'il puisse redevenir Devon avec elle !

Des coquillettes de conjugaison :
- « Je l’allume et fait rouler mes épaules tout en inspirant une bouffée salvatrice. » -> et fais
- « Mais puisque vous le demander, j’ai besoin d’un plombier » -> demandez
- « Parfois, les dix années que j’ai vécu sans eux me manquent. » -> vécues
Edorra
Posté le 26/07/2020
Coucou Schumiorange !

Sadique, connaissant la suite peut-être un peu, mais très humain, surtout quand on s'est attaché à Devon.

Comme tu le dis, avec Mark dans l'équation, la vengeance risque de ne pas être gentillette. La suite dans le prochain chapitre !

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
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