Partie 2 - chapitre 16

Par Edorra

William

Je m’effondre avec lassitude dans mon fauteuil. Enfin un peu de repos chez soi. Enfin, chez soi… il faut le dire vite…

Je ressens une vive fatigue ce soir. La journée a été harassante : succession de réunions interminables, de discussions où les non-dits sont plus nombreux que les mots prononcés…

Parfois, je hais mon boulot. J’aurais dû faire laborantin dans les locaux du CEBY… si j’avais été plus doué en sciences. Mais comme dirait Sarah, chacun ses compétences. Sarah… Je ressens un irrépressible besoin de la voir, de lui parler, de la toucher. Si la technologie ne me permet pas encore de faire la dernière action à distance, les deux autres sont réalisables.

J’attrape la télécommande sur la table à côté de moi, allume le vidéophone géant et compose le numéro de Sarah.

Presque une minute s’écoule avant qu’elle ne décroche. Son visage endormi et ses cheveux en bataille s’affichent devant moi. Un sourire attendri étire mes lèvres.

— Will ? C’est toi ?

— Oui. Je te réveille ?

Elle grommelle.

— Je te rappelle qu’ici il est deux heures du matin passées.

— Désolé, j’avais besoin de te voir. Très jolie nuisette à propos, je regrette de ne pas être à tes côtés.

Un éclat de rire s’échappe de ses lèvres.

— Tu ne changes pas… Comment ça se passe pour toi là-bas ?

— Pire que je ne l’avais prévu, mais parle-moi d’abord des enfants.

Elle fronce les sourcils avant de s’exécuter.

— Et bien, les filles font des merveilles pour leur rentrée scolaire. Rose s’est fait une nouvelle meilleure amie et David babille de plus en plus. Il commence à faire tourner sa nourrice en bourrique. Will… ça ne va vraiment pas pour toi ?

Je soupire. La brève quiétude que j’ai ressentie en entendant parler de mes enfants disparaît sous l’assaut de mes problèmes.

— Pour l’alliance, ça se passe à peu près comme nous l’avions prévu. Les dissensions disparaissent peu à peu. Avec la patience, on arrive à tout, n’est-ce pas ?

Elle acquiesce alors que je continue.

— Le vrai problème vient d’Ellie.

Elle pince les lèvres.

— Tu parles des vols.

— Exact. Elle déclenche des événements dont elle n’a pas idée. La CIA est en charge de l’enquête, et l’un de leurs agents a eu vent de Yanael.

— Quoi ! Mais comment ?

— Sarah, toi et moi savons qu’il y a toujours eu des fuites. Tout le monde le sait même si la majorité d’entre nous fait semblant de ne pas le voir. Mais si la CIA l’apprenait, ça remettrait totalement en question le système.

— Je comprends. Que comptes-tu faire ?

Je pousse un grognement avant d’admettre.

— Ian me conseille de parler à Océane.

— Je l’approuve.

Je hausse un sourcil.

— Là, tu ne me surprends pas. Je vais le faire Sarah, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Tu ne voudrais pas préparer le terrain ?

Elle soupire.

— Will, je ne serai pas toujours là pour te tenir la main.

— S’il te plait.

Nouveau soupir.

— Bien, que veux-tu que je fasse ?

— Appelle-la, prends de ses nouvelles, et si tu le peux… invite-la à la maison. Je rentrerai et lui parlerai de vive voix.

— Bonne initiative. Je vais le faire… En espérant que ta sœur soit moins obstinée que toi.

J’esquisse un sourire en guise d’excuses.

— Ça ne doit pas être facile d’être entre nous trois.

— Vous allez finir par me rendre folle.

— Je t’aime, chérie.

— Moi aussi. Tu devrais aller dormir, tu as une sale tête.

— Reçu cinq sur cinq. Tiens-moi au courant pour Océane.

— Bien sûr.

— J’appellerai demain midi pour parler aux filles. En attendant, embrasse-les pour moi, et David aussi.

— Je n’y manquerai pas. Allez, raccroche ce téléphone !

Je lui adresse un coup d’œil avant de m’exécuter. Cette discussion m’a fait du bien, m’a boosté pour la suite. Je finirai bien par trouver une solution à tout ce bazar.

 

.oOo.

 

Océane

C’est l’heure. Je jette un coup d’œil par la fenêtre de ma chambre d’hôtel. En face, la façade du MAM est plongée dans l’obscurité. Aucun signe extérieur ne montre que toute une équipe d’agents m’attend en son sein.

J’esquisse un sourire amusé, impatiente quant à la suite du programme. Je dois bien reconnaître que ces excursions dans les musées me divertissent au plus haut point. Après tout, je ne fais de mal à personne. Les objets Yanael n’appartiennent pas au gouvernement américain. Non, ils n’appartiennent à personne en particulier et donc à tout le monde. Je me charge juste de les collecter sans arrière-pensée de profit ou de gloire.

Je me détourne de la fenêtre, attrape un élastique sur le buffet et m’attache les cheveux en une couette simple. Je jette un coup d’œil à ma silhouette dans le miroir avant de sortir. Je suis habillée de gris foncé de pied en cap. Ce n’est pas la couleur qui me sied le mieux, mais c’est la plus discrète. Non pas que j’en aie réellement besoin. Surtout ce soir. J’ai même fait tomber le masque.

J’aurais pu procéder comme toujours : pénétrer dans le musée lorsqu’il est sur le point de fermer, mais que des visiteurs le fréquentent toujours, et m’emparer de l’artefact sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Ce soir, j’ai envie de quelque chose de légèrement plus spectaculaire. Je ne veux pas décevoir mon public.

J’entre facilement dans le musée, la porte n’est pas verrouillée. Non, ça ne fait pas partie du piège de la CIA. J’ai simplement envoyé une impulsion psychique au gardien lors de la fermeture, lui incitant de garder les clés dans sa poche, techniquement parlant.

J’avance tranquillement dans les couloirs, invisible aux yeux de tous. J’aperçois ma copine Maxine à l’étage donnant sur la pièce contenant l’artefact. Elle a l’air pensive et légèrement à cran. Je me mords les lèvres. La pauvre… Ce n’est pas encore ce soir qu’elle résoudra cette affaire.

J’arrive enfin devant l’artefact et siffle involontairement d’admiration. Cette fois, il lie esthétique et pratique. J’observe quelques instants ses courbes lisses et gracieuses, sans avoir la moindre idée de son utilité. Je hausse les épaules, après tout, ça ne change pas.

Je m’empare agilement de l’objet. Les gardes à mes côtés ne se rendent compte de rien, restant toujours prostrés, à surveiller l’entrée.

Je reporte mon regard sur l’agent Sweeney et fronce un sourcil, hésitante. Est-ce que je lui en donne plus ? Ou pas ?

L’adrénaline prend le pas sur mes doutes alors que j’envoie une impulsion à la jeune femme. Elle pense seulement que son sixième sens lui souffle qu’il y a quelque chose d’anormal, qu’elle ferait mieux de gagner l’entrée du musée.

Je la vois s’éloigner et ferais mieux d’en faire autant si je veux la rejoindre. Je me mets aussitôt en mouvement et atteins la sortie avant elle. Je l’aperçois au bout du hall. La suite est plus qu’évidente. J’ôte mon bouclier visuel tout en sortant de l’ombre d’une colonne, croise son regard ahuri, esquisse un salut militaire sarcastique avant de prendre mes jambes à mon cou.

La curiosité de l’agent Sweeney connaît un nouveau sursaut, et la visite de son mystérieux informateur devrait la conforter.

 

.oOo.

 

Maxine

Journée de merde ! Non, je ferais mieux d’étendre la durée à la semaine, quoique « mois » correspondrait mieux…

Je viens de me faire passer un savon par Langford. Ce nain à ressort ne se remet pas d’avoir perdu un objet de sa collection. Son hypocrisie n’a de limites que sa médiocrité. Cet objet est le moins populaire de son musée. Je ne comprends pas pourquoi cette mystérieuse Ellie s’acharne à les voler, parce que c’est bien l’actrice que j’ai distinguée l’autre soir.

Je sors enfin du MAM et commence ma marche d’un pas rageur, serrant dans mes poings le billet que j’ai trouvé dans ma poche ce matin. « Parc Dixy Jones, onze heures, venez seule. ». Il faudrait être naïf pour penser que ce n’est pas mon curieux informateur qui m’a laissé le message.

Je souris cyniquement en goûtant l’ironie du choix du lieu du rendez-vous. Dixy Jones était un officier condamné à mort pour haute trahison durant la troisième guerre mondiale. Le dernier maire de la ville a fait renommer le parc en son honneur pour faire un pied de nez au gouverneur. C’était son dernier coup d’éclat avant qu’on ne le retrouve mort, au fond de l’océan, ligoté à l’intérieur d’un coffre de cabriolet. L’enquête a conclu à un suicide… Mon informateur a un curieux sens de l’humour.

Le parc est presque désert à cette heure. Seuls quelques enfants s’égayent sur l’aire de jeux, surveillés par leur père ou leur mère. Je déporte mon regard, je doute que mon informateur se cache parmi eux.

C’est alors que je la repère, jeune femme rousse coiffée d’un chapeau de cow-boy et de lunettes de soleil couvrant la moitié de son visage. Ses traits anguleux recouverts d’une peau criblée de boutons et de points noirs ne sont guère engageants, mais je suis sûre que c’est elle. Le livre qu’elle tient dans les mains me le prouve, ou tout de moins le nom de son auteur : Rob Sweeney. Coïncidence ? C’est ça. Et moi, je suis Cléopâtre.

Je m’approche et m’assois à ses côtés. Sa voix éraillée m’accueille.

— Vous êtes en retard.

Je ne prends pas la peine de répondre ni de m’excuser.

— Qui êtes-vous ?

— Rosetta.

Je hausse un sourcil surpris.

— Rosetta ?

— Ouais, j’ai toujours adoré ce prénom…

Je serre les dents. J’ai la fâcheuse impression d’être menée en bateau et j’ai horreur de ça !

— Que me voulez-vous ?

Elle referme enfin son bouquin qu’elle pose sur ses genoux et relève un regard songeur vers moi.

— Un bon bouquin, mais ça manque beaucoup trop de sexe à mon goût. Vous l’avez lu ?

— Je ne suis pas là pour parler littérature.

Un sourire amusé frémit sur ses lèvres, mais elle a le mérite de le retenir.

— Vous êtes sur la bonne voie, agent Sweeney.

Je m’esclaffe.

— Vous croyez ? J’ai pourtant l’impression de ne pas avancer d’un pouce. Dites-moi la vérité. Dites-moi qui est cette femme.

— Inutile, vous ne le croiriez pas de ma part, je ne peux que vous montrer la direction.

Elle se baisse pour attraper dans son sac une enveloppe qu’elle me tend.

— Ne l’ouvrez pas ici. Vous y trouverez quelques photos d’un endroit très spécial situé à Washington. Ce sont les locaux d’une organisation ayant un rapport direct avec l’affaire. Mais, Maxine, soyez prudente. Ces hommes sont prêts à tout.

J’acquiesce, ne me formalisant pas de l’emploi surprenant de mon prénom. Elle se lève.

— Bien, je n’ai plus rien à faire ici.

Je la retiens par le poignet.

— Comment pourrai-je vous contacter ?

— Vous ne le pourrez pas.

Elle se dégage en douceur et s’éloigne sous mon regard pensif. Mais où est-ce que j’ai mis les pieds ?

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Schumiorange
Posté le 25/07/2020
J'ai comme l'impression que la discussion tant attendue entre William et Océane va être repoussée... Elle vient de lui envoyer la CIA dans les pattes, il risque de ne pas apprécier !

On sent bien qu'Océane a été élevée dans une maison de menteurs professionnels... Elle ne manque pas de talent elle-même, et on dirait qu'elle prend plaisir à manipuler Maxine ! Et maintenant, j'ai un peu peur pour Maxine : / Océane l'envoie direct dans la gueule du loup !

Une petite coquille perdue avant de passer à la suite :
- « ou tout de moins le nom de son auteur : Rob Sweeney. » -> tout du moins
Edorra
Posté le 26/07/2020
Salut Schumiorange !

Oui, il va falloir attendre pour une vraie discussion sincère entre William et Océane. Les relations entre ces deux-là va avoir des hauts et des bas.

Océane est douée pour la manipulation même si elle s'en défend. J'aime ton analyse sur son éducation, je ne l'avais pas relevé consciemment, mais c'est très vrai.
Et pour Maxine, c'est peut-être un de ses plans qu'elle regrettera le plus.

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
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