Partie 2 - chapitre 13

Par Edorra

Devon

Allongé sur le lit, je me perds dans la contemplation du plafond. Quel dommage que les matériaux de cette maison ne permettent pas d’étendre les possibilités de l’ordinateur central. Je me serais bien admiré de belles aurores boréales. Je soupire, me contentant de l’étendue blanche sur laquelle se projettent mes souvenirs en format seize-neuvièmes. Encore un film dans lequel Océane est l’héroïne.

Est-ce possible de souffrir autant de l’absence de quelqu’un ? Ou est-ce qu’il y a définitivement quelque chose d’anormal chez moi ? Peut-être un peu des deux.

Je laisse échapper un soupir, sentant la pièce étrangement vide. Le fantôme d’Océane m’a abandonné. Son parfum fruité s’est échappé, remplacé par celui plus fleuri d’Ève. Un grognement s’échappe de mes lèvres. Cette femme s’est vraiment infiltrée dans tous les recoins de la maison.

Je me redresse et pose les pieds au sol. Les stores à demi fermés laissent à peine passer la lumière du jour, créant une ambiance confinée et intime, propre à me faire oublier le monde extérieur. Mais je ne peux pas mettre de côté que la locataire a définitivement souillé la pièce, effaçant les heures qu’Océane et moi y avions passées. À quoi bon rester ici ? Je n’y retrouve plus ma paix habituelle.

Je sors pour me diriger vers le salon. Ève y est, finissant de ranger quelques affaires dans un sac de voyage. Je fronce les sourcils.

— Vous partez ?

— En week-end.

— Je vous fais fuir ?

Elle me lance une œillade agacée.

— Non. Ce voyage est prévu de longue date. De plus, je ne suis pas du genre à céder facilement.

J’émets un grognement cynique. Nous verrons bien lequel des deux est le plus obstiné.

— Et vous allez où ?

— Ce ne sont pas vos affaires.

— Donc vous n’êtes pas très bavarde.

Elle fait une grimace ironique.

— Ne me faites pas croire que la destination de mon voyage vous intéresse.

Je hausse les épaules.

— J’ai un naturel curieux.

Elle éclate de rire.

— Vraiment ? Vous l’exprimez mal.

— C’est-à-dire ?

— Je préfère la curiosité franche et directe à la curiosité malsaine.

Mon regard s’assombrit. Comment cette garce ose-t-elle me juger ?

— Je ne suis pas malsain.

— Permettez-moi d’en douter. Et de toute façon, que vous importe ce que je pense de vous ?

Très bonne question. La réponse est « plus que je ne l’aurais cru. ». Décidément, cette rencontre me perturbe beaucoup trop.

— Écoutez, je m’excuse pour tout à l’heure. Je ne voulais pas vous effrayez. C’est juste que je tiens énormément à cette pièce.

— Je l’ai compris, répond-elle avec dédain. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…

Elle fait quelques pas pour sortir de la pièce. Alors qu’elle passe à mes côtés, je la retiens par le bras.

— Je n’ai jamais apprécié qu’on m’ignore.

— C’est pourtant ce que vous faites avec moi. Ça marchera mieux si c’est réciproque.

Elle se dégage d’un mouvement sec et se dirige vers la sortie. La porte du hall claque quelques secondes plus tard. Me voilà enfin seul, mais je n’éprouve même pas mon soulagement habituel.

 

.oOo.

 

Océane

Le grand air et la brise soufflant dans les rues de Bruxelles n’arrivent même pas à calmer mes nerfs. Quelle idiote j’ai été de croire que revoir Devon ne m’affecterait pas ! Je pensais qu’après mon enlèvement et ma torture, je m’étais débarrassée de tout sentiment amoureux pour lui. Et voilà que mon cœur me rejoue des tours comme à mes dix-sept ans. Ce n’est pas normal ce désir et cette douceur que je ressens pour lui. Cette fois, je ne dois pas me laisser aveugler.

Je dois me concentrer sur ma mission, sur mes achats à effectuer, et sur mon voyage à Paris. Revoir Fred me fera sûrement du bien. Un bien fou. Il a toujours su me canaliser.

Mais l’heure n’est pas à la détente pour le moment. Il me reste un dernier détail à régler avant de m’accorder quelques jours de congés.

Parée de ma nouvelle identité, j’entre dans les locaux de l’APPA, l’agence pour la protection des animaux, fournisseur de tous produits utiles pour vétérinaires. N’allez pas croire que je me recycle, mais tout peut m’être utile.

J’avance vers l’accueil.

— Bonjour, je suis le docteur Kelleher. J’ai rendez-vous avec Monsieur Deveraux.

— Bonjour. Monsieur Deveraux est descendu il y a à peine quelques secondes. Il doit être au distributeur de café, fait-elle en désignant sa droite.

J’acquiesce en reconnaissant mon interlocuteur. Ce dernier m’aperçoit et vient à ma rencontre, le sourire aux lèvres.

— Bonjour, docteur ! Voulez-vous un café ?

— Non merci. C’est très aimable de votre part.

— Suivez-moi, je vous prie. Je vais vous montrer nos nouveaux produits.

Je m’exécute alors qu’il poursuit la conversation.

— Alors, où en est la préparation de votre expédition africaine ?

— Elle touche à sa fin. Nous avons récolté toutes les certifications et les accords. L’hébergement est prévu sur place. De fait, il ne nous manque plus qu’une part du matériel.

Je mens avec un tel aplomb que je parviendrais presque à me convaincre moi-même.

— Nous allons voir ça dès maintenant, ma chère.

Il me fait entrer dans une salle d’exposition meublée de quelques tables et éclairée par une large baie vitrée. Sur les meubles sont posées des armes perfectionnées ainsi que des cartouches de liquides transparents. Deveraux s’en approche ; je le suis sereinement.

Il attrape dans ses mains une des armes au long canon.

— Vous connaissez ces modèles ?

J’acquiesce. À vrai dire, ce n’est pas tant le contenant que le contenu qui m’intéresse. Le commercial continue.

— Il est très maniable et assure une vision irréprochable. Le viseur peut zoomer sur plus de 1500 mètres.

— Impressionnant. Et pour les tranquillisants ?

Il repose l’arme pour me désigner la première cartouche.

— Voici la dernière version de l’E56. Une seule cartouche peut vous endormir un éléphant pendant 12 heures.

— Sans aucune séquelle ?

— Bien sûr que non ! Pour qui nous prenez-vous ?

— Je me contente de m’informer. Vous avez moins puissant ?

Il hoche la tête.

— L’E49. Il est fait pour endormir des animaux de moindre taille pour une durée sensiblement identique. Je vais vous livrer un fascicule qui vous expliquera tous les produits existants et leur dosage par rapport au poids de l’animal.

— Merci, c’est exactement ce qu’il me faut. J’ai une dernière question. Si par mégarde, l’un de mes hommes ratait sa cible et que le tranquillisant soit administré à un humain, qu’adviendrait-il ?

Il réfléchit quelques instants.

— Et bien, tout dépend de la corpulence de cet humain. Normalement, cela n’agit que comme somnifère, mais si le surdosage est trop important, ça peut aller jusqu’au coma, voir même la mort. Je ne peux que vous conseiller d’être prudent.

— Cela va sans dire.

— Bien. Ne bougez pas, je vais chercher la brochure.

Il quitte la pièce en silence, sans se douter que j’ai déjà pris ma décision. Son stock est exactement ce qu’il me faut. Malgré mon envie, je ne peux plus continuer la quête Yanael sans arme. Mais je ne veux pas non plus devenir une meurtrière.

 

.oOo.

 

William

Je viens de retrouver mon logement de fonction et me suis dirigé directement vers la baie vitrée. Je sais déjà comment sont les lieux dans lesquels je vais vivre ce prochain mois : propres, élégants et fonctionnels, l’apanage du CEBY.

Mes yeux se posent sur la ville que je surplombe. Le soleil de ce début d’après-midi se reflète sur le verre des gratte-ciel, réchauffe le bitume brûlant des rues, créant des volutes de vapeur. Je déteste le mois d’août et sa chaleur, encore plus quand je suis coincé à Washington.

J’espère bien ne pas avoir à rester un mois ici. Peut-être que ma mission se terminera plus tôt que prévu après tout. Mouais, il vaut mieux ne pas trop y compter. Si Ian est convaincu de la nécessité de l’alliance entre nos deux agences, il existe encore un bon nombre de réfractaires. Ces derniers n’hésiteront pas à nous mettre des bâtons dans les roues.

Je soupire et passe une main sur mon front en sueur. Vivement l’automne et mon retour auprès de Sarah et des enfants…

Un bruit strident me fait soudain sursauter. Je me reprends en réalisant qu’il s’agit juste de mon cellulaire. Je l’attrape et réponds tranquillement.

— Salut, Devon.

Je n’ai pas à être aussi méfiant qu’habituellement. S’il appelle avec ce téléphone, c’est qu’il est en sûreté à Bruxelles.

— Salut, William.

Aïe ! S’il m’appelle comme ça, c’est qu’il est en colère. Ça promet pour la suite de la discussion. Je suppose que c’est à cause d’Ève. Il reprend avant que je n’aie le temps de prononcer un mot.

— Dis-moi, c’est la croix et la bannière pour réussir à te joindre.

— Je suis occupé ces temps-ci. Tu connais l’USIY…

— Pas autant que toi, mais je ne me plains pas… Tu sais pourquoi je t’appelle ?

— Pour entendre ma jolie voix ?

Je devine sa grimace agacée. Je prends les devants avant qu’il ne laisse éclater sa colère.

— Ève a beaucoup insisté pour louer la maison. Elle a eu un coup de cœur. On ne lutte pas contre un coup de cœur. Mais ne t’inquiète pas. J’ai enquêté sur elle, elle est clean.

Il grogne.

— Tu aurais pu m’en parler avant de prendre ta décision. Aurais-tu oublié qu’on détient chacun 50 % des parts de la propriété ?

— Je m’en souviens très bien, mais tu n’étais pas là, et tu deviens irraisonnable dès qu’il s’agit de cette maison. Ève ne nous dérangera pas, je l’ai prévenue d’être discrète.

— Elle me dérange déjà…

Je soupire profondément. Dev est si agaçant quand il se met à se comporter comme un gamin capricieux.

— Écoute Dev, si tu es trop égoïste pour partager le manoir une fois tous les 36 du mois, ignore notre locataire.

— Ne prends pas tes airs de frère aîné.

— Alors ne joue pas mon cadet pleurnichard.

Il pousse un nouveau grognement frustré avant de soupirer profondément.

— D’accord, je ferai un effort. De toute manière, elle est partie en week-end. Je serai sûrement de retour à la CMJ quand elle reviendra.

Je me mords les lèvres, sentant l’inquiétude faire un retour en force en moi.

— Comment ça se passe pour toi à ce niveau-là ?

— À ton avis ? Ah oui, j’oubliais, tu n’as jamais fait de mission d’infiltration de plus de deux jours…

Je serre la mâchoire. Mon frère a parfois le don de mettre le doigt là où ça fait mal. Je réponds d’un ton amer.

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé…

Il reste silencieux un instant avant de reprendre.

— Excuse-moi, j’ai été injuste. C’est juste que… Laisse tomber, je suis un peu fatigué, voilà tout. Un bon week-end de repos au manoir et je serai comme neuf.

— C’est vrai ce mensonge ?

Il se tait à nouveau. L’angoisse ne me quitte plus. J’aimerais pouvoir croire Devon, mais son ton hésitant dément ses propos rassurants. Il va mal, et je ne trouve pas le moyen de l’aider. Tu parles d’un grand frère ! Encore un rôle que j’interprète mal.

Dev rompt le silence d’une toute petite voix.

— Océane ne t’a pas appelé ?

Je réponds d’une voix désolée.

— Non.

— Tu sais… je l’ai vue à Katmandou. Elle a réussi à s’échapper, mais je l’ai vue. Ils ont failli la tuer… Tu crois qu’elle va bien ?

— Dev… Je n’en ai aucune idée. Tout ce que je peux faire, c’est espérer qu’elle s’en sorte.

Il continue sur sa lancée, comme s’il n’avait pas entendu mes mots.

— Dès que je ferme les yeux, je me revois la torturer ; j’entends à nouveau ses hurlements de souffrance. Comment je peux vivre avec ça, Will ? Et ne me fais pas croire que c’était pour son bien.

Je soupire. Une nouvelle fois, je ne trouve pas quoi dire. Je suis le frère le plus nul de toute la création.

— Tu devrais peut-être en parler à quelqu’un.

Il me coupe avec dédain.

— À un psy, tu veux dire ? Ça ne changerait rien. Ils sont à mille lieux de savoir par quoi je passe. Tout ce qu’ils font, c’est dessiner sur leur calepin en faisant semblant d’écouter leur patient. Laisse tomber, Will, je vais finir par me reprendre. Tout ira beaucoup mieux quand j’aurai démantelé la CMJ.

Je retiens à temps ma remarque. Tiendra-t-il seulement jusque-là ?

 

.oOo.

 

Devon

Je me sens comme un idiot au milieu de cette cour. Je ne sais même pas pourquoi je suis venu ici. Comme si ce lycée avait une quelconque valeur. D’accord, c’est ici qu’Océane et moi avons passé une grande partie du temps. Mais c’est aussi ici que j’ai supporté les six premiers mois sans elle. Supporter son absence alors que tous mes camarades me demandaient de ses nouvelles. « Mais au fait, qu’est-ce qu’elle devient ta sœur ? ». «  Elle en a eu ras le bol de votre famille de ploucs ? ». « Tu l’as tuée et enterrée dans le jardin ? ».

Je serre les poings, croulant sous les souvenirs pénibles qui me reviennent. À l’époque, j’étais au trente-sixième dessous, mais j’espérais encore que les choses s’arrangeraient. Quel naïf j’étais. Les dés étaient déjà jetés. Dans cette partie à échelle humaine, chacun avance son pion à tour de rôle, sans aucun espoir de se rejoindre. Sans compter évidemment les joueurs qui restent cachés. Je ne me vois pas me retirer du jeu maintenant. Jamais sans elle. Je ne sais pas où tout ça nous mène, mais je suis obligé de continuer dans l’imprévisible.

Je m’assois en soupirant sur le premier banc venu et observe les alentours. En cette période de vacances estivales, les lieux sont déserts.

Je pensais trouver le repos de la réflexion en rentrant à Bruxelles, c’est tout le contraire. Je n’y retrouve que les échos d’une ancienne passion qui n’est jamais morte. Ellie… Je la désire encore du plus profond de mon corps et de mon être. Je ne peux plus le nier.

Je me suis comporté comme un monstre avec elle. Je dois me racheter, j’ai besoin d’elle.

Je sors mon cellulaire de ma poche et le fixe de longues secondes. Si je l’appelle, est-ce qu’elle répondra ? Je soupire, on verra bien.

Je compose son numéro d’une main fébrile. Les sonneries résonnent à mon oreille. Une… puis cinq, puis sept… Elle ne va pas répondre. Alors que je vais raccrocher, elle décroche et sa voix claire demande :

— Allo, oui ?

Mes cordes vocales se bloquent sous l’émotion, mais je parviens tout de même à balbutier.

— Océane ?

— Devon, c’est toi ?

Je réponds après un léger silence.

— Oui, oui c’est moi… Je voulais avoir de tes nouvelles. Comment vas-tu ?

Je ne suis qu’un imbécile. Je sais très bien comment elle va. Comment peut-on se sentir après avoir été enlevée et torturée ? J’ai vécu cette expérience des deux côtés. Rien n’est enviable.

— Oh… et bien, ça va. Et toi ?

Je reste frissonnant sous le ton sincère de sa voix. Je lui importe toujours. Si elle savait ce que je lui ai fait, il n’en serait plus autant. Est-ce que je peux continuer à lui mentir ?

— Ça peut aller… J’ai une permission et je suis de passage à Bruxelles. Will et Sarah m’ont dit que tu étais partie en voyage ?

— Oui, j’avais besoin de prendre l’air. J’étouffais à Paris.

— Et tu es dans un endroit précis ?

— Non, je navigue. Tu sais que j’ai toujours adoré voyager.

Un sourire nostalgique étire mes lèvres.

— C’est vrai… Tu étais toujours si enthousiaste à ces moments-là. À Londres, tu étais pire qu’une pile électrique.

Un léger silence suit mes mots. Je l’imagine assise à une fenêtre, ses longs cheveux bruns reposant sur ses épaules alors qu’elle regarde d’un air rêveur à l’extérieur. Cette image est si belle de douceur que j’en ai les larmes aux yeux.

— Tu me manques, finis-je par lâcher dans un souffle.

Seul son silence gêné me répond.

 

.oOo.

 

Océane

— Tu me manques.

J’aurais dû me douter qu’il en arriverait là. Je me tais, ne sachant quoi lui répondre. Ce n’est pas l’homme qu’il est devenu qui me manque, mais celui qu’il était à dix-huit ans. J’aimerais pouvoir le retrouver mais je me vois mal le lui dire sans me trahir. Finalement, je soupire.

— Toi aussi, mais tu sais bien que toi et moi c’est de l’histoire ancienne.

Il pousse un léger grognement.

— Pourquoi ça ? Les choses pourraient être plus simples aujourd’hui.

— Non, elles ne le pourraient pas…

J’avale difficilement ma salive.

— Dev, je te considère à nouveau comme mon frère. Est-ce que ça ne te suffit pas ?

Il ne répond pas de suite.

— Je ferai avec… J’ai à faire ce soir, il vaut mieux que je raccroche…

Et voilà, il est vexé. Après un instant d’hésitation, il reprend :

— N’hésite pas à m’appeler si tu veux parler. Tu sais que je suis là.

Nouvelle hésitation, puis :

— Je t’aime.

Il raccroche avant que j’aie le temps de placer un mot. Je baisse le combiné de mon oreille, interdite. Je ne m’y attendais pas à celle-là. Comme quoi, il arrive encore à me surprendre.

Fred entre alors dans la pièce, portant deux diabolos menthe, et remarque mon air troublé. Il fronce les sourcils.

— Mauvaise nouvelle ?

Je soupire profondément avant de lever les yeux vers lui.

— C’était mon frère.

Il hoche la tête d’un air entendu.

— Je vois. Devon ?

J’acquiesce.

— Océane, je croyais que c’était oublié cette affaire ?

— Ça l’est.

— Tu ne crois pas qu’il t’a déjà fait assez de mal comme ça ?

Il dépose nos deux verres sur la table et s’assoit en face de moi, rivant ses yeux noisette et agacés dans les miens. La lumière filtrant par la fenêtre suffit à peine à les adoucir.

— Je ne compte pas retomber dans ses bras.

— Encore heureux ! Est-ce que tu as oublié l’état dans lequel tu étais quand on s’est rencontrés ? Moi non, et en tant qu’ami, c’est mon devoir de t’empêcher de revivre ça.

J’esquisse un sourire amusé.

— Tu n’as pas à t’en faire. J’ai mûri en dix ans.

— C’est vrai, mais ton frère est un homme obstiné.

J’acquiesce avant d’insinuer d’un ton piquant.

— C’est pour ça que tu as tout fait pour qu’on ne se retrouve pas il y a trois ans ?

Il me lance un regard furibond.

— On en a déjà discuté. Dima était mort depuis peu, tu n’avais pas besoin que ta famille et ses problèmes reviennent dans ta vie.

— Oui, ça et aussi le fait que tu me voulais pour toi tout seul.

Un sourire malicieux fleurit sur ses lèvres.

— Notre histoire a duré le temps qu’elle a duré, mais elle était magnifique. Et je ne changerais rien.

Je souris à mon tour.

— Tu n’as pas tort. Mais j’aime prendre mes décisions moi-même.

Il acquiesce.

— Alors, tu ne comptes pas le revoir ?

— Non.

… Pas pour le moment. Mais il va pourtant bien le falloir. Je vais devoir être forte psychologiquement pour tenir. Heureusement que mes amis sont là. Je sirote quelques gouttes de mon diabolo avant de demander :

— Tu as des nouvelles d’Aurore ?

— Oui, elle se remet peu à peu de l’inquiétude que tu lui as causée en juin.

— J’en suis désolée, mais je n’ai pas eu le choix. Une urgence.

— Elle le sait. Elle a hâte de te revoir, même si les circonstances sont…

Il ne termine pas sa phrase. Il a toujours du mal à évoquer la mort de Dimitri devant moi. J’ai fait mon deuil, mais Fred se sent gêné d’en parler, surtout à cette époque de l’année. Demain, cela fera quatre ans que mon mari est décédé. Quatre ans durant lesquels j’ai dû apprendre à vivre sans lui, sans son amour, sans son soutien, sans sa force et sa joie de vivre. S’il était toujours là, les choses seraient sans aucun doute différentes aujourd’hui.

Je renifle pour renflouer les larmes que je sens poindre à mes paupières. Fred me couve d’un regard compatissant.

— Tu es sûre que ça va aller ce week-end ?

J’acquiesce d’une manière que j’espère convaincante.

— Oui. L’air de la Bretagne me fait du bien, et être entourée de mes amis m’en fait encore plus.

Je lui adresse un sourire chaleureux auquel il répond de bon cœur.

Cette semaine auprès de mes proches devrait me faire du bien, me permettre de réfléchir, et surtout de m’assurer de leur sécurité. Je ne veux pas leur faire courir de risque. Jamais.

Ensuite, je reprendrai la quête.

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Schumiorange
Posté le 16/07/2020
Le ton plus calme de ce chapitre était très poignant !

Tu maîtrises très bien les conversations téléphoniques bouleversantes ; )
Celle entre Devon et Océane est particulièrement dure, on sent bien tout le désespoir de Devon, et Océane qui est perturbée par son honnêteté et ne sait pas comment réagir. D'ailleurs, on dirait que c'est un comportement récurrent face à Devon, Will ne sait pas non plus quoi dire ou quoi faire pour aider son frère. Et pourtant, il a sérieusement besoin d'aide, le petit Devon...

Tant d'émotions refoulées et de secrets enfouis dans cette famille, je suis sûre que le psy leur ferait un prix de groupe si ils y allaient tous ; )

Quatre coquillettes égarées :
- « … se projettent mes souvenirs en format seize-neuvièmes. » -> seize neuvièmes (sans tiret)
- « Quelle idiote j’ai été de croire que revoir Devon ne m’affecterait pas ! » -> que Devon ne me ferait pas d’effet (« affecter » est un anglicisme)
- « Je ne peux que vous conseiller d’être prudent. » -> prudente OU prudents (elle et son équipe)
- « Supporter son absence alors que tous mes camarades me demandaient de ses nouvelles. » -> Supporté (pour lier la répétition à la phrase précédente)

Et je croise les doigts pour les retrouver tous un peu plus motivés dans le prochain chapitre !
Edorra
Posté le 18/07/2020
Salut Schumiorange !

Ton analyse est tout à fait pertinente. Aussi bien Océane que Will ont remarqué que Devon a besoin d'aide, mais aucun d'eux n'a trouvé la façon de l'aider.

Il faut dire que Dev n'y met pas beaucoup du sien non plus.

Bonne idée pour le psy ! J'imagine bien la séance de groupe !

Merci beaucoup pour ton commentaire et tes corrections !

A bientôt
Vous lisez