Partie 2 - chapitre 12

Par Edorra

William

Il fait délibérément durer l’attente. Ian a toujours été comme ça. Il aime avoir le contrôle sur les éléments autour de lui. Il n’en abuse pas, reste toujours à la limite de la correction, et a le mérite de reconnaître et d’accepter ce trait de son caractère.

Son silence pensif me permet d’explorer les lieux. Voilà deux jours que je suis ici et c’est la première fois qu’il me laisse entrer dans son bureau. C’est sa façon amicale de me montrer que je ne suis pas en terrain conquis, que tant que je me trouve sur le sol américain, je dois me soumettre à ses ordres et à sa manière de faire.

La pièce est surprenante de désordre. Ça change de mon bureau au CEBY. Je ne crois pas être un maniaque de l’ordre, mais il faut un minimum d’organisation pour espérer travailler dans de bonnes conditions. Franchement, je me demande comment Ian fait pour se retrouver dans ses dossiers classés sans aucun ordre logique, ou encore éparpillés sur un coin de son bureau.

Mais Ian est ainsi ; ses réactions sont toujours étonnantes. Je me rappelle encore la première fois que je l’ai rencontré, à Saint-Pétersbourg. Le duel entre lui et mon père était captivant à observer. C’était une parfaite démonstration des défauts du fonctionnement du CEBY et de l’USIY. Heureusement, avec le temps, j’ai amené Ian à relativiser l’union de nos deux agences. Depuis cinq ans, nous travaillons main dans la main sur ce projet, et en sommes enfin dans la phase finale. L’Asiatic Corporation of Yanael n’a pas répondu à nos appels, mais ça ne nous a pas surpris. Ils ont toujours travaillé dans l’ombre. Ils sont une véritable nébuleuse secrète de nos jours. Certains agents prétendent même que cette organisation n’a jamais existé, que c’est une légende. Je n’en fais pas partie, et je compte bien faire de l’ACY la prochaine étape de l’union.

Ian toussote soudainement de sa voix grave. Encore un paragraphe du traité qu’il n’apprécie pas ! Je repose mon regard sur lui. Ses yeux marron suivent avec attention le texte, à peine gênés par les mèches de ses cheveux mi-longs lui retombant parfois sur le visage. Voilà un homme chanceux qui n’est pas soumis à la calvitie. C’est à peine s’il a pris quelques rides depuis la dizaine d’années que je le connais.

À la fin de sa lecture, il se redresse et plonge son regard acéré dans le mien.

— Il va encore nous falloir revoir quelques points.

— Je suis là pour ça, il me semble.

— Exact, et vous avez bien fait de prévoir un mois.

Je grogne.

— Je croyais que nous étions d’accord sur la majorité des amendements.

— Je le suis, mais ce n’est pas le cas de tous les responsables de notre organisation.

Je grimace mais ne peux qu’acquiescer. Au CEBY, nous connaissons le même genre de schisme. Nous n’en sommes pas encore à nous taper dessus, mais certaines remarques sont plus corrosives que l’acide chlorhydrique.

— Par exemple, reprend Ian, je suis d’accord sur le fait de réunir nos artefacts, mais pourquoi les entreposer dans vos locaux de Bruxelles ?

— Ils sont plus sécurisés. De plus, le transfert sera plus simple dans ce sens que dans l’autre.

Il esquisse une moue contrariée, seul signe qu’il reconnaît mes propos. Ce n’est pas une attaque mais la réalité. Le CEBY possède plus d’artefacts que l’USIY, grâce à mon père. En fait, l’USIY chipote, mais ils ont bien plus d’intérêts dans ce traité que nous autres Européens.

Je reprends :

— Mélanger nos effectifs me paraît une bonne contrepartie. Main dans la main, nous avancerons plus rapidement dans la quête.

— Depuis le temps qu’elle dure… murmure-t-il d’un ton pensif.

Il se perd quelques instants dans ses songes avant de continuer :

— J’ai constitué un groupe de travail pour étudier ce dossier, régler les derniers détails et organiser le transfert. Vous connaissez déjà la plupart des membres. Ce sont des hommes de confiance. Notre première réunion aura lieu cet après-midi.

— Bien.

J’esquisse un sourire confiant. Les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer.

Ian garde le silence mais se met à tapoter des doigts sur son dossier avant de lever un regard méditatif sur moi. Il me dévisage attentivement, l’air songeur, scrutateur. Si je ne le connaissais pas si bien, je serais facilement mal à l’aise. Mais pour l’heure, je n’ai qu’à attendre qu’il me livre le fond de ses pensées. Ce qu’il finit par faire.

— Vous n’avez pas évoqué l’héritière.

Je serre les dents. Voilà donc où il voulait en venir.

— Que voulez-vous que je vous dise ?

— Il me semble que vous auriez beaucoup de choses à nous apprendre. C’est votre sœur après tout, n’est-ce pas ?

Je laisse un long moment s’écouler avant de répondre.

— C’est exact, et pourtant, j’ai l’impression de ne plus la connaître.

— Vous lui avez parlé depuis la découverte du testament ?

Je soupire et détourne le regard. Parler d’Ellie est si difficile. Et pourtant, cette discussion, je l’ai eue plusieurs fois : avec mes supérieurs, avec Sarah, et maintenant avec Ian.

— Non. De toute manière, elle ne sait pas que je travaille pour le CEBY.

— Vous devriez le lui dire. Vous êtes de sa famille, elle devrait accepter de travailler avec vous.

Je ne réponds pas, laissant ses arguments se faire un chemin dans mon cerveau. Ian n’a pas toutes les cartes en main. Il ne sait pas que j’ai ordonné la torture d’Océane. Si je révélais à Ellie mon appartenance au CEBY, je devrais aussi lui avouer la vérité sur sa torture. Et ça, c’est au-dessus de mes forces. Qu’on me traite de lâche, c’est la réalité. Ian reprend la parole avant que je n’aie le temps de répondre.

— J’ai entendu une théorie. J’aimerais que vous m’éclairiez sur sa faisabilité.

— Je vous écoute.

— Est-il possible que votre sœur soit Lasmonienne ?

Je retiens un soupir. Cette idée me taraude dans la tête depuis quelques temps. Irréellement, je commence à y croire, à me dire que j’ai peut-être passé toute mon enfance avec une extraterrestre. Non que ça change grand-chose. Je ne pense pas qu’Océane ait été au courant de quoique ce soit à l’époque.

— Océane a été adopté par mes parents en 2072. Donc oui, il est fort probable qu’elle soit Lasmonienne.

Sa tête se balance pensivement.

— Vous me l’apprenez.

Mes lèvres s’étirent en un rictus involontaire.

— Seule ma femme et moi savons… et vous désormais.

— Je garderai cette information pour moi. Je comprends désormais votre réticence à lui parler, mais ça devient urgent. Peut-être pourriez-vous lui mettre un peu de plomb dans la tête.

Je fronce les sourcils, sans comprendre ce qu’il veut dire.

— Comment ça ?

Il croise les doigts devant lui, puis révèle.

— Nous sommes reconnaissants à votre sœur de nous avoir montré que certains artefacts de la quête avaient été récupérés par des musées de notre territoire. Par contre, nous apprécions beaucoup moins le fait qu’elle ait commencé à nous les voler.

Ça, c’est une nouvelle contrariante. Les derniers événements m’ont prouvé que je ne connaissais pas ma sœur aussi bien que je le pensais ; mais je suis sûr d’une chose : elle n’est pas une voleuse.

— Vous devez faire erreur.

— L’artefact qui était au MET a été volé en plein jour sans que personne ne le remarque. Après visionnage des bandes vidéo, il s’avère qu’une femme masquée tout de noir vêtu a fait le coup. Connaissez-vous beaucoup de poursuivants de la quête capables d’un tel prodige ?

Je secoue la tête, incrédule, puis demande :

— Combien de vos musées a-t-elle volé ?

— Quatre jusque-là, mais je doute qu’elle s’arrête en si bon chemin. Nous avons lancé une recherche dans tous les musées de la Confédération Américaine pour retrouver les artefacts. Sans résultat jusque-là. Ce qui nous amène à un autre problème.

— Lequel ?

— Suite à ces vols, la CIA a ouvert une enquête.

— La CIA ? C’est plutôt une affaire interne, non ?

— Le trafic d’art ne s’arrête généralement pas aux frontières. Quoiqu’il en soit, ils ont chargé une certaine Maxine Sweeney de l’enquête.

Je hausse les épaules.

— Et alors ? Elle ne trouvera jamais rien.

— Sans aide, non, soupire-t-il. Mais elle a dû en recevoir. Nous avons mis son ordinateur sous surveillance. Et hier soir à 21h32, elle lançait une recherche sur le mot « Yanael ».

Je reste bouche bée quelques secondes avant de me reprendre.

— Un informateur ?

— Sans aucun doute. Vous et moi savons depuis de nombreuses années qu’il y a des fuites. Jusque-là, nous avons toujours réussi à les étouffer. Je vais mener l’enquête. Nous en saurons bientôt plus sur elle.

 

.oOo.

 

Maxine

Un dernier coup de brosse pour aplatir mes cheveux châtains ; attraper un élastique noir et attacher ma queue de cheval. Me voilà fin prête pour une journée de travail. La CIA tient à ce que ses agents soient toujours tirés à quatre épingles, surtout ceux qui la représentent officiellement.

Après avoir enfilé mes chaussures à talons et vérifié que mes bas n’étaient pas déjà filés, je sors dans la chaleur étouffante de Washington. Les rues sont plutôt calmes. Pas d’aéromobiles depuis qu’elles ont été limitées dans le centre d’affaires. On n’entend rien que les bruits des chaussures sur le bitume, des roues de vélo sur la chaussée et les conversations des passants. Parfois, une musique s’échappe d’une fenêtre.

Beaucoup trouvent Washington asphyxiante, mais moi, j’aime cette ville. Je m’y sens à l’aise, en accord avec moi-même. Et surtout, elle m’offre ma vocation. Lier investigation et goût pour l’art, c’est quand même le pied !

Habituellement, mon collègue Noah et moi travaillons sur des affaires calmes. Mais la dernière qu’on nous a confiée ne remplit pas ce critère. Elle m’a plutôt l’air d’un nid de mystères. Tout a commencé par le vol d’un artefact anodin du MET de New York. Pas le genre d’objet pour lequel vous bravez une sécurité renforcée digne du Pentagone, si vous voyez ce que je veux dire. Depuis, d’autres musées ont été cambriolés, dans les mêmes circonstances étranges. Un objet qui disparaît comme par enchantement, ce n’est pas le comble de la banalité. Comme si ça ne suffisait pas, j’ai reçu hier par courrier une enveloppe remplie d’éléments intrigants. La première feuille était une photo du premier objet dérobé, avec un zoom sur une marque gravée dans son métal. La deuxième était une photo d’une femme brune, avec au dos indiqué Ellie. La troisième comportait un cours poème : « Quand la nuit se lève / C’est l’heure idéale / Du vol sans aucune trêve / Pour réussir cette quête fatale. ». La dernière comportait juste un mot : Yanael.

C’est à n’y rien comprendre. J’ai aussitôt lancé des recherches sur le mot qui me semblait le plus prometteur, Yanael, sans rien trouver. Du coup, j’ai prévenu Noah, mais je crois qu’il m’a prise pour une folle.

J’arrive dans le hall de la CIA et laisse mon arme de service pour pouvoir passer le portique de sécurité. Une pression de la main pour vérification digitale, et me voilà entrée sous les salutations des agents d’accueil.

Le service enquêtant sur les trafics d’art n’est pas le plus important de l’agence. Il faut dire que celui-ci inquiète moins que la drogue ou les armes, mais il faut tout de même s’en occuper.

J’ouvre la porte de mon bureau pour voir mon coéquipier plongé dans un dossier, ses cheveux noirs hérissés au-dessus de son crâne.

— Salut Noah ! Du nouveau ?

Il relève des yeux fatigués vers moi. Ce n’est pas tant l’affaire qui l’a empêché de dormir, mais plutôt sa jeune épouse. Mon coup de fil d’hier a d’ailleurs semblé le déranger. Je retiens un sourire tout en déposant mon sac dans le placard prévu à cet effet.

— Rien. Et les éléments que tu m’as donnés hier sont plutôt bizarres. Comment les as-tu obtenus déjà ?

— On me les a posté.

— Qui ?

Je grimace.

— Je n’en ai aucune idée.

Il soupire, contrarié.

— Ça pourrait très bien être un traquenard.

— Oui, mais pour l’instant, nous n’avons pas d’autres pistes ; autant creuser celle-ci.

— Tu appelles ça une piste ?

Je roule des yeux excédés devant sa mauvaise volonté. Pour ma part, ma curiosité est piquée, et je n’arrêterai pas mes efforts avant d’avoir eu le fin mot de l’histoire.

Je jette un coup d’œil à mon coéquipier et lui demande :

— Est-ce que tu as vérifié dans le bottin international les noms que je t’ai donnés ?

Un grognement me répond.

— J’avais mieux à faire, mais pourtant oui. Aucun Yanael nulle part, et ça ne me surprend pas.

Parmi tous les papiers étendus devant moi, je reprends la photo de cette femme, cette Ellie. Serait-elle notre voleuse ? Elle me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à la resituer. Ça m’agace. Noah a exactement la même impression, c’est étrange. Fait-elle partie d’un trafic d’art qu’on aurait infiltré ? Est-ce une obscure secrétaire de l’agence ?

— Tu l’as googlisée ? me demande Noah.

Googliser, un mot inventé à la fin du siècle dernier, venant du moteur de recherche du même nom. Il paraît que c’était un vrai phénomène de société à l’époque. La société et le moteur ont fait faillite pendant la Troisième Guerre, mais le terme est resté.

— Non. « Ellie », c’est bien trop vague. Tu as une idée du nombre de pages qu’il va nous envoyer ?

— Au chiffre près, non, mais tu as une meilleure solution ?

Je soupire.

— Hélas, non. D’accord, allons-y.

J’attrape mon portable et lance la recherche. Je n’y croyais pas, le net me donne tort. La première page affichée concerne mon Ellie.

— Une actrice ! souffle Noah sous la révélation. Je me disais bien que son visage ne m’était pas inconnu.

— Qu’est-ce qu’une actrice vient faire dans notre affaire ?

J’observe avidement l’écran, à l’affût du moindre indice pour la suite, mais les informations indiquées sont des plus banales : biographie succincte, filmographie et discographie, photos en pagaille. Bref, rien de bien utile. Je lance un coup d’œil à mon équipier.

— Tu penses qu’il pourrait s’agir d’une arnaque à grande échelle ?

— Ou d’un canular. Tu ne peux pas le nier, Maxine, c’est une forte probabilité.

— Je n’y crois pas.

Je serre la mâchoire, obstinée.

— Bon, oublions cet aspect de l’enquête pour le moment. Où sont les photos de la marque ?

Il soupire et sort du tas le dossier concerné. Il le feuillette en m’expliquant.

— Avant ton arrivée, j’ai fait des recherches dans la base de données des musées américains avec cette fameuse marque en critère. Pas de résultats pour l’instant, mais j’espère en avoir dans la journée.

Je pousse un profond soupir et me laisse aller contre le dossier de ma chaise.

— Bienvenue dans le monde du mystère…

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Schumiorange
Posté le 16/07/2020
Salut Edorra !

Il y a plein de nouveaux personnages dans ce chapitre ! Le retour à William montre que l'enquête avance quand même, même si son projet d'unir toutes les agences me semble très ambitieux...

Et en plus, la CIA s'en mêle... Et Ian a l'air de penser que cette Maxine est compétente et qu'elle pourrait découvrir plus de choses qu'elle ne doit !
J'ai bien aimé avoir son point de vue et faire connaissance avec ce personnage. On voit la quête de la perspective de quelqu'un qui n'est pas au courant de tout, elle est presque dans la même position que le lecteur, ce qui fait qu'on sympathise rapidement avec elle.

Par contre, qui est cet informateur mystérieux ?? Quelqu'un qui connaît Océane et son lien avec la quête... Ou Océane elle-même ?? J'ai encore une tonne de questions ! : )

J'enchaîne avec la suite, juste après les coquilles :
- « Depuis cinq ans, nous travaillons main dans la main sur ce projet, et en sommes enfin dans la phase finale. » -> et en sommes enfin à la phase finale OU et sommes enfin dans la phase finale
- « Cette idée me taraude dans la tête depuis quelques temps. » -> quelque temps
- « Je ne pense pas qu’Océane ait été au courant de quoique ce soit à l’époque. » -> quoi que (en deux mots)
- « Océane a été adopté par mes parents en 2072. » -> adoptée
- Lasmonienne ou lasmonienne ? Je le mettrais plutôt sans majuscule, comme c’est l’adjectif de nationalité
- « il s’avère qu’une femme masquée tout de noir vêtu a fait le coup. » -> vêtue
- « Quoiqu’il en soit, ils ont chargé une certaine Maxine Sweeney de l’enquête. » -> Quoi qu’il en soit
- « On me les a posté. » -> postés
Edorra
Posté le 18/07/2020
Salut Schumiorange !

Will est ambitieux à sa manière. Comme il ne se pense pas assez doué pour le terrain, il a décidé de servir la quête en montant l'alliance entre les agences.

Pour Maxine, je voulais justement avoir un personnage plus près du lecteur, qui ne connait pas la quâte et ses rouages. Je dirais même qu'elle en sait moins que le lecteur.

Quant à l'informateur, tu en sauras bientôt plus. Tu as déjà de bonnes idées !

Merci pour ton commentaire et tes corrections.

A bientôt !
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